VII
La note du coeur? il l'avait sous la main, il la laissait dormir. Quels accents de ce siècle dépassent en pathétique et en charme ce soupir adressé à l'astre des nuits qu'il a tout à l'heure terni de son ironie dans la _Ballade à la lune?_.
Étoile qui descends sur la verte colline, Triste larme d'argent du manteau de la Nuit, Toi qui regarde au loin le pâtre qui chemine, Tandis que pas à pas son long troupeau le suit; Étoile, où t'en vas-tu dans cette nuit immense? Cherches-tu sur la rive un lit dans les roseaux? Ou t'en vas-tu si belle, à l'heure du silence, Tomber comme une perle au sein profond des eaux? Ah! si tu dois mourir, bel astre, et si ta tête Va dans la vaste mer plonger ses blonds cheveux, Avant de nous quitter, un seul instant arrête; Étoile de l'amour, ne descends pas des cieux!
Quand on peut chanter si haut, comment peut-on descendre soi-même des cieux pour ricaner dans la fange avec un grossier _vulgus?_
_Odi profanum vulgus et arceo!_
Ce poëme du _Saule_ est plein d'accents de cette solennité et de cette spiritualité sublimes. On n'est embarrassé que du choix des citations. Voulez-vous la prière, écoutez:
Comme avec majesté sur ces roches profondes Que l'inconstante mer ronge éternellement, Du sein des flots émus sort l'astre tout-puissant, Jeune et victorieux,--seule âme des deux mondes! L'Océan fatigué de suivre dans les cieux Sa déesse voilée au pas silencieux, Sous les rayons divins retombe et se balance. Dans les ondes sans fin plonge le ciel immense. La terre lui sourit.--C'est l'heure de prier:
Être sublime! esprit de vie et de lumière, Qui, reposant ta force au centre de la Terre, Sous ta céleste chaîne y restes prisonnier! Toi, dont le bras puissant, dans l'éternelle plaine, Parmi les astres d'or la soulève et l'entraîne Sur la route invisible où d'un regard de Dieu Tomba dans l'infini l'hyperbole de feu! Tu peux faire accourir ou chasser la tempête Sur ce globe d'argile à l'espace jeté, D'où vers son Créateur l'homme élevant sa tête, Passe et tombe en rêvant une immortalité; Mais comme toi son sein renferme une étincelle De ce foyer de vie et de force éternelle, Vers lequel en tremblant le monde étend les bras, Prêt à s'anéantir, s'il ne l'animait pas! Son essence à la tienne est égale et semblable. Lorsque Dieu l'en tira pour lui donner le jour, Il te fit immortel, et le fit périssable.... Il te fit solitaire, et lui donna l'amour. Amour! Torrent divin de la source infinie! Ô Dieu d'oubli, Dieu jeune, au front pâle et charmant! Toi que tous ces bonheurs, tous ces biens qu'on envie Font quelquefois de loin sourire tristement, Qu'importe cette mer, son calme et ses tempêtes, Et ces mondes sans nom qui roulent sur nos têtes, Et le temps et la vie, au coeur qui t'a connu?
La conception de ce poëme du _Saule_ est indécise et obscure, mais dans l'exécution et dans l'inspiration de certaines scènes, la poésie moderne ne monte pas plus haut et ne plane pas plus vaporeusement dans l'éther; mais le poëte est insaisissable comme le caprice.
La _Coupe et les lèvres_, drame écrit après le poëme du _Saule_, est une profession de scepticisme dans son début, une imitation très-savante, mais trop servile du _Manfred_, de lord Byron, dans les scènes. C'est l'histoire d'un bandit tyrolien amoureux d'une autre Marguerite.
Il y a des détails ravissants, tels que cette première rencontre du bandit et de sa maîtresse.
C'est _Frank_ qui parle:
Fatigué de la route et du bruit de la guerre, Ce matin de mon camp je me suis écarté: J'avais soif; mon cheval marchait dans la poussière; Et sur le bord d'un puits je me suis arrêté. J'ai trouvé sur un banc une femme endormie, Une pauvre laitière, une enfant de quinze ans, Que je connais, Gunther.--Sa mère est mon amie. J'ai passé de beaux jours chez ces bons paysans. Le cher ange dormait les lèvres demi-closes.-- (Les lèvres des enfants s'ouvrent, comme les roses, Au souffle de la nuit).--Ses petits bras lassés Avaient dans son panier roulé les mains ouvertes. D'herbes et d'églantine elles étaient couvertes. De quel rêve enfantin ses sens étaient bercés, Je l'ignore.--On eût dit qu'en tombant sur sa couche Elle avait à moitié laissé quelque chanson, Qui revenait encor voltiger sur sa bouche, Comme un oiseau léger sur la fleur d'un buisson. Nous étions seuls.--J'ai pris ses deux mains dans les miennes. Je me suis incliné,--sans l'éveiller pourtant, Ô Gunther! J'ai posé mes lèvres sur les siennes, Et puis je suis parti, pleurant comme un enfant.
Goethe n'a pas plus de naïveté, Byron plus de fraîcheur. Ajoutons qu'ils n'ont ni l'un ni l'autre plus de force et plus de désespoir de pensée que dans les vers suivants, imprécations de Frank qui se cramponne à la vie.
Et toi, morne tombeau, tu m'ouvres ta mâchoire. Tu ris, spectre affamé. Je n'ai pas peur de toi. Je renierai l'amour, la fortune et la gloire; Mais je crois au néant, comme je crois en moi. Le soleil le sait bien, qu'il n'est sous sa lumière Qu'une immortalité, celle de la matière. La poussière est à Dieu;--le reste est au hasard. Qu'a fait le vent du nord des cendres de César? Une herbe, un grain de blé, mon Dieu, voilà la vie. Mais moi, fils du hasard, moi Frank, avoir été Un petit monde, un tout, une forme pétrie. Une lampe où brûlait l'ardente volonté, Et que rien, après moi, ne reste sur le sable, Où l'ombre de mon corps se promène ici-bas? Rien! pas même un enfant, un être périssable! Rien qui puisse y clouer la trace de mes pas! Rien qui puisse crier d'une voix éternelle À ceux qui téteront la commune mamelle: Moi, votre frère aîné, je m'y suis suspendu! Je l'ai tétée aussi, la vivace marâtre; Elle m'a, comme à vous, livré son sein d'albâtre... --Et pourtant, jour de Dieu, si je l'avais mordu? Si je l'avais mordu, le sein de la nourrice; Si je l'avais meurtri d'une telle façon Qu'elle en puisse à jamais garder la cicatrice, Et montrer sur son coeur les dents du nourrisson? Qu'importe le moyen, pourvu qu'on s'en souvienne? Le bien a pour tombeau l'ingratitude humaine. Le mal est plus solide: Érostrate a raison. Empédocle a vaincu les héros de l'histoire, Le jour qu'en se lançant dans le coeur de l'Etna, Du plat de sa sandale il souffleta la gloire, Et la fit trébucher si bien qu'elle y tomba. Que lui faisait le reste? Il a prouvé sa force. Les siècles maintenant peuvent se remplacer; Il a si bien gravé son chiffre sur l'écorce Que l'arbre peut changer de peau sans l'effacer. Les parchemins sacrés pourriront dans les livres; Les marbres tomberont comme des hommes ivres, Et la langue d'un peuple avec lui s'éteindra. Mais le nom de cet homme est comme une momie, Sous les baumes puissants pour toujours endormie, Sur laquelle jamais l'herbe ne poussera. Je ne veux pas mourir.--Regarde-moi, Nature!
_À quoi rêvent les jeunes filles_ n'est qu'une bouffonnerie en vers faciles, une scène de _Don Quichotte_ rimée, un proverbe à jouer après souper entre deux paravents. L'esprit rapetisse tout, même le génie.
Le poëme burlesque de _Namouna_, imitation littérale d'un chant de _Don Juan_, n'est qu'une jolie mystification poétique où l'auteur vous mène jusqu'à la fin de ses trois chants sans sortir de l'exorde. On a fini sans avoir commencé. Le badinage est gai, mais il est trop long et trop usé. Cela rappelle ces espiègleries d'enfants qui promènent sur les lèvres fermées d'autres enfants comme eux, la barbe d'une plume pour les faire rire; la lèvre rit, mais l'âme ne rit pas; puérilité indigne d'un talent qui se respecte même dans ses jeux!