‹ Cours familier de Littérature - Volume 06Chapitre 3 sur 180 · III

III

Il y a peu de grands hommes remueurs du monde sur lesquels on ait autant écrit que sur cet homme séquestré, solitaire, absorbé dans sa piété, dans son amour et dans ses vers; pour les uns il est poésie, pour les autres histoire, pour ceux-ci amour, pour ceux-là politique. Disons le mot: sa vie est le roman d'une grande âme.

Il naquit à Florence, la ville où tout renaissait au quatorzième siècle. Son père était un de ces citoyens considérables dans la république, que le flux et le reflux des partis en lutte firent exiler avec le Dante, son contemporain et son ami.

Pétrarque reçut le jour à Arezzo, petite ville de Toscane, qui servait de refuge aux exilés. Son père et sa mère le transportèrent au berceau d'asile en asile autour de leur patrie, qui leur était interdite. Ils finirent par s'établir à Avignon, où le pape Clément V venait de fixer sa résidence. À l'âge de dix ans, son père le mena à Vaucluse; ces rochers, ces abîmes, ces eaux, cette solitude, frappèrent son imagination d'un tel charme, que son âme s'attacha du premier regard à ces lieux, avec lesquels il a associé son nom, et que Vaucluse devint le rêve de son enfance; il étudia tour à tour à Montpellier, à Bologne, sous les maîtres toscans; il négligea bientôt toutes ses études pour la poésie qui était née avec lui de l'amitié de son père avec Dante.

Son père et sa mère, morts avant le temps, le laissèrent sous la garde de tuteurs qui spolièrent leur pupille. Il revint à Avignon à l'âge de vingt ans, avec son frère Gérard; le pape Jean XXII y régnait au milieu d'une cour corrompue, où le scandale des moeurs était si commun, qu'il n'offensait plus personne. Ce pontife fit entrer les deux jeunes Florentins dans l'état ecclésiastique. Pétrarque, par cette décence naturelle qui est la noblesse de l'esprit et par ce goût du beau dans les sentiments qui est le préservatif du vice, se maintint chaste, pieux et pur dans ce relâchement universel des moeurs. Il se fit connaître par ses vers, langue sacrée et universelle alors de cette société italienne raffinée. Il se lia d'une amitié étroite avec Jacques Colonna, de la grande famille romaine de ce nom; cette amitié, fondée sur un goût commun et passionné pour les lettres antiques et pour la vertu, fut pour lui une consolation et une fortune. Jacques Colonna était digne d'un tel ami, Pétrarque était digne d'un tel protecteur. Ils pleuraient ensemble à Avignon cette déchéance volontaire _de la papauté, cette captivité de Babylone qui avait transporté l'Église des murs et des temples souverains de Rome, dans cette ville infime des Gaules où Auguste n'avait trouvé de temple à élever qu'au vent qui est le fléau d'Avignon_.

Les papes cependant s'efforçaient de transformer par la magnificence des édifices Avignon en une Rome des Gaules; la vie qu'on y menait était élégante et raffinée; les jeunes gens même à qui la tonsure donnait droit aux bénéfices ecclésiastiques sans leur imposer les devoirs du sacerdoce, fréquentaient les académies et les palais des femmes plus que les églises; leur costume était recherché et efféminé, «Souvenez-vous,» dit Pétrarque dans une lettre à son frère Gérard, où il lui retrace ces vanités de leur jeunesse, «souvenez-vous que nous portions des tuniques de laine fine et blanche où la moindre tache, un pli mal séant auraient été pour nous un grand sujet de honte; que nos souliers, où nous évitions soigneusement la plus petite grimace, étaient si étroits que nous souffrions le martyre, à tel point qu'il m'aurait été impossible de marcher si je n'avais senti qu'il valait mieux blesser les yeux des autres que mes propres nerfs; quand nous allions dans les rues, quel soin, quelle attention pour nous garantir des coups de vent qui auraient dérangé notre chevelure, ou pour éviter la boue qui aurait pu ternir l'éclat de nos tuniques!»

La poésie en langue vulgaire, c'est-à-dire en italien, faisait partie principale des élégances de cette société. Les femmes, auxquelles on s'efforçait de plaire, n'entendaient pas le langage savant. Le jeune poëte excellait déjà dans l'ode et dans le sonnet, deux formes récentes de cette poésie; mais son ambition de gloire poétique était immense, sa modestie était inquiète; on voit cette naïveté de ses découragements dans une de ses conversations avec son maître intellectuel, Jean de Florence, vieillard contemporain du Dante, qui professait alors les hautes sciences à Avignon.

«J'allai le consulter un jour, raconte Pétrarque, dans un de ces accès de découragement dont j'étais quelquefois saisi et abattu; il me reçut avec sa bonté ordinaire: Qu'avez-vous, me dit-il, vous me paraissez tout mélancolique? Ou je me trompe, ou il vous est survenu quelque fâcheux événement?--Vous ne vous trompez pas, mon père, lui dis-je, je suis triste, et cependant il ne m'est rien arrivé de mal; mais je viens vous confier mes peines habituelles, vous les connaissez: mon coeur n'a jamais eu de replis pour vous; vous savez ce que j'ai fait pour me tirer de la foule et pour acquérir un nom, mais je ne sais pourquoi, dans le moment même où je croyais m'élever peu à peu, je me sens retomber tout à coup; la source de mon esprit est tarie; après avoir tout appris, je vois que je ne sais rien; abandonnerai-je l'étude des lettres, entrerai-je dans une autre carrière? Mon père, ayez quelque compassion de moi, tirez-moi de l'horrible anxiété où je suis!... En disant cela, je fondis en larmes...»