‹ Cours familier de Littérature - Volume 07Chapitre 18 sur 182 · XIX

XIX

Un char robuste à deux roues massives, un char de moisson dans la campagne de Rome, vient, à vide de gerbes, chercher aux champs les meules du jour. Le char se présente au spectateur la pointe du timon en avant; il est traîné ou plutôt il était traîné tout à l'heure par une paire de buffles robustes, attelés au timon par une longue tringle de bois arrondi qui passe par-dessus le timon; ce joug y est fixé par le milieu au moyen d'une chaîne, en anneaux luisants de fer, qu'on voit briller et qu'on croit entendre cliqueter au branle du front des buffles. Des cordes de chanvre redoublées relient le joug aux cornes épatées des deux animaux domestiques. Un large collier, en lames de cuivre, pend sous leur poitrail, luxe du riche laboureur plutôt qu'une nécessité de l'attelage.

Les deux larges têtes des buffles, dans lesquelles on distingue l'obéissance affectionnée dans l'indépendance naturelle, tendent vers le marais leurs naseaux relevés; on voit qu'ils aspirent de là l'air salin et marin de leurs mares habituelles, dans le marais au delà du champ qu'on moissonne; leurs yeux sont doux et résignés. Des poils d'un noir fauve se rebroussent sur leurs larges fronts; leurs lourdes paupières clignottent pour écarter les mouches par le mouvement de leurs cils; une écume sanglante, mêlée de poussière, suinte autour de leurs bouches et de leurs naseaux. On aime ces deux colosses apprivoisés qui souffrent l'ardeur du jour et qui semblent jouir de souffrir pour l'homme. Ils sentent leur dignité et font corps avec la famille humaine.