XLII
Passons à l'autre tableau: _les Pêcheurs de l'Adriatique_, et continuons d'interroger l'enfant sur la signification si différente de ces visages attristés, par ce nuage, sur ce départ.--Que dit le maître de la barque? Il dit que le coup de vent est là-bas sous ce nuage lointain, qu'il montre du geste à l'équipage, et qu'il faut s'attendre à de rudes lames en pleine mer.--Que disent les deux têtes de ces deux petits enfants sous leur capuchon? Elles disent qu'elles affrontent pour la première fois la mer, qu'elles sont toutes tièdes encore des baisers de leur aïeule malade, qu'elles frissonnent au vent froid de la vague salée, et qu'il faut bien écouter et bien regarder le père, leur seule et tendre providence sur les flots pendant la manoeuvre.
--Et que disent ces deux mâles, mais sombres visages de pilote et de chef d'équipage, adossés à la barque et détournant leurs regards du quai, d'où les femmes regardent l'embarquement? Elles disent que la résolution et le péril visible luttent dans leurs pensées, muettes sur leurs lèvres, et qu'il y a à l'horizon un point noir d'où la mort peut tomber avec le vent.--Et que dit le visage du jeune fils qui déplie si majestueusement les filets, sans rien regarder ni sur terre ni sur mer? Il dit l'orgueil de son premier embarquement pour une grande traversée et la présomption de la jeunesse qui ne peut pas croire à la mort.--Et que dit la jeune mariée, debout, son nouveau-né dans le pli de son manteau sur ses bras? Elle dit que son coeur n'est déjà plus dans sa poitrine, mais qu'il est déjà sur la barque, à demi mort, au milieu de la bourrasque, avec son mari qui la quitte pour la première fois.--Et que dit la femme malade, assise sur la marche du quai, auprès du cep de vigne défeuillé par le vent de mer? Elle ne dit plus rien; elle est déjà morte, morte d'angoisse autant que de maladie, sans avoir revu ni son mari, compagnon encore robuste de sa longue vie, ni ces deux petits garçons, ces derniers-nés lancés à la mer avant l'âge.--Et que dit l'ensemble de toutes ces figures et de toutes ces physionomies répercutées les unes sur les autres? Il dit l'agonie sur la terre et le naufrage sur la mer, l'angoisse de la mort partout, l'éternelle séparation.