‹ Cours familier de Littérature - Volume 07Chapitre 83 sur 182 · II

II

Quelque temps sans doute après le meurtre de son frère, dont le dernier soupir a été une malédiction, la pauvre Marguerite, déshonorée, mais toujours pieuse, éprouve le besoin de prier, brebis égarée et souillée, au milieu du troupeau du peuple. La scène représente la cathédrale de la petite ville, pendant une solennité à l'église. Belle, humble, inclinée vers le pavé du temple, loin derrière la foule de ses compagnes, elle prie à voix basse. On voit derrière elle l'esprit méphitique et implacable de Méphistophélès, qui, jaloux de ce moment d'oubli et de paix, souffle à la dévote enfant ces infernales inspirations, ces hontes homicides plus fortes que la nature.

«Pauvre Marguerite, lui murmure-t-il à voix basse et en vers mordants comme une poésie corrosive du coeur, où est-il le temps où, l'âme encore parfumée d'innocence, tu osais t'approcher de l'autel? lorsque, dans ce missel aujourd'hui accusateur, tu balbutiais, toute petite, d'une voix tremblante, quelque sainte oraison? Les joies de l'enfance et les joies de Dieu dans un même coeur!

(_Une voix tonnante, quoique sourde comme un remords, se fait entendre._)

Marguerite! Marguerite! Où donc la tête? où donc le coeur? Viens-tu prier ici pour l'âme de ta mère, Que ta faute a mise au cercueil? Et quel est ce sang sur le seuil de ta porte? Et là, là, plus bas que ton coeur, Ne sens-tu pas déjà dans ton sein Remuer quelque chose qui en s'agitant T'agite aussi toi-même? Fatal pressentiment!

«Hélas! hélas! soupire la pauvre jeune fille, que ne suis-je délivrée des horribles pensées qui m'obsèdent et qui de toutes parts s'élèvent contre moi!»

Le choeur des chantres de la cathédrale, accompagné du mugissement des orgues, entonne le premier verset du choeur du sépulcre:

_Dies iræ, dies illa, Solvet sectum in favilla!_

L'infortunée Marguerite prend cet écho du jugement dernier pour l'arrêt de son jugement personnel.

Méphistophélès, agenouillé derrière elle, murmure lui-même à son oreille des menaces directes en vers de la même mesure.

La colère du Ciel fond sur moi; Les trompettes retentissent, Les sépulcres se meuvent, Et ton coeur, comme un mort dans son cercueil, Tressaille dans ton sein.

MARGUERITE, _épouvantée_.

Oh! que ne fuis-je d'ici? Cet orgue m'étouffe et me déchire, Ce chant m'écrase le coeur Dans le creux secret de mon sein.

Le choeur des orgues, des chantres et des enfants de choeur, chante le verset suivant, qui annonce aux coupables que rien ne restera sans éclater et sans vengeance au dernier jugement.

Ciel! ô ciel! s'écrie Marguerite, Tout s'écroule sur moi. Je suis dans un cercle de fer; La voûte de l'église s'abîme! De l'air! de l'air! de l'air!

MÉPHISTOPHÉLÈS, _à voix basse_.

Cache-toi!--Le péché, la honte, la faute ne peuvent se couvrir d'un voile éternel!

MARGUERITE, _presque folle_.

Oh! de l'air! de l'air! de la lumière! Malheur à moi!

Le choeur redouble, par un troisième verset, sa terreur; Méphistophélès y ajoute par les menaces infernales qu'il murmure à son oreille; il épouvante sa victime jusqu'au désespoir, cette impénitente finale de ceux qui ne croient plus être pardonnés.

«Oh! voisine, voisine!» s'écrie-t-elle, «un flacon à respirer ou je tombe!»

Elle tombe en effet, évanouie, sur les dalles de l'église.

La toile s'abaisse, au moment de sa chute, sur cette scène, une des plus fantastiques et des plus contondantes que le génie du drame ait jamais conçues.