X
Quelque temps après les _Soirées de Pétersbourg_ parut le livre _du Pape_. Le philosophe avait toujours touché dans M. de Maistre au théologien. Publiciste de la monarchie dans le livre des _Considérations sur la France_, il devenait le publiciste de la papauté dans ce dernier livre.
Après avoir flatté la France, à laquelle l'auteur s'adresse comme à l'arbitre de tous les succès en littérature sacrée ou profane, il établit nettement la base d'une théocratie. «_Je suis parce que je suis._ Tout gouvernement est absolu, et, du moment où l'on peut lui résister sous prétexte d'erreur ou d'injustice, il n'existe plus. Tous les souverains agissent comme infaillibles.» Ce dogme, qui supprime à la fois le raisonnement et la résistance, une fois posé, l'auteur marche en liberté vers la tyrannie, d'un pas plus ferme que Machiavel.
«L'Église est une monarchie,» poursuit-il, sans s'arrêter aux conciles (grand rouage représentatif de cette monarchie des âmes chrétiennes). Bossuet est fulminé ici pour avoir protesté avec l'autorité temporelle des rois contre cette infaillibilité absolue des papes. M. de Maistre justifie tout à la fois la déposition des souverains temporels et leur excommunication par le souverain infaillible. Cela attaque le souverain, dit-il, mais cela respecte la souveraineté. Cette distinction subtile le satisfait pleinement. La souveraineté est respectée, en effet, mais c'est dans celui qui la dépose ou qui la donne, c'est-à-dire dans le pape. Il dit le dernier mot de la théocratie, il le justifie avec une dialectique de jurisconsulte et avec une érudition théologique de Père de l'Église.
Les bienfaits de la papauté en matière de moeurs, de civilisation et de propagation universelle du christianisme, sont l'objet du second volume. Il justifie cette maxime de César: _Le genre humain est fait pour quelques hommes_, et il l'applique. «Partout, dit-il, le petit nombre conduit le grand nombre. Cela est bon, car, sous une aristocratie plus ou moins forte, la souveraineté ne l'est plus assez.» Le sacre des monarques par l'autorité de Dieu, l'extinction de la liberté civile dans le monde, l'administration morale par le sacerdoce, la suppression des schismes par la puissance armée de l'unité dans la main du souverain pontife, de tristes et éloquentes prophéties contre l'indépendance de la Grèce à moins qu'elle ne reconnaisse l'autorité du pape, une adjuration aux protestants pour recomposer l'unité en sacrifiant leur liberté usurpée par la révolte contre Rome, des imprécations contre toute philosophie non orthodoxe, une hymne à Rome, véritable _Te Deum_ d'un autre Ambroise, complètent ce livre. Voici l'hymne du Tyrtée chrétien:
«Ô VILLE ÉTERNELLE, tout ce qui devait t'anéantir s'est réuni contre toi, et tu es debout! et, comme tu fus jadis le centre de l'erreur, tu es depuis dix-huit siècles le centre de la vérité! La puissance romaine avait fait de toi la citadelle du paganisme, qui semblait invincible dans la capitale du monde connu. Toutes les erreurs de l'univers convergeaient vers toi, et le premier de tes empereurs, les rassemblant en un seul point resplendissant, les consacra toutes dans le _Panthéon_. Le temple de tous les dieux s'éleva dans tes murs, et, seul de tous ces grands monuments, il subsiste dans toute son intégrité. Toute la puissance des empereurs chrétiens, tout le zèle, tout l'enthousiasme, et, si l'on veut même, tout le ressentiment des chrétiens se déchaînèrent contre les temples. Théodose ayant donné le signal, tous ces magnifiques édifices disparurent. En vain les plus sublimes beautés de l'architecture semblaient demander grâce pour ces étonnantes constructions; en vain leur solidité lassait les bras des destructeurs; pour détruire les temples d'Apamée et d'Alexandrie il fallut appeler les moyens que la guerre employait dans les siéges. Mais rien ne peut résister à la proscription générale. Le _Panthéon_ seul fut préservé. Un grand ennemi de la foi, en rapportant ces faits, déclare qu'il ignore _par quel concours de circonstances heureuses le Panthéon fut_ conservé jusqu'au moment où, dans les premières années du septième siècle, un souverain pontife le consacra à _tous les saints_. Ah! sans doute il l'_ignorait_; mais nous, comment pourrions-nous l'ignorer? La capitale du paganisme était destinée à devenir celle du christianisme, et le temple qui, dans cette capitale, concentrait _toutes_ les forces de l'idolâtrie, devait réunir _toutes_ les lumières de la foi. _Tous les saints_ à la place de tous les dieux! Quel sujet intarissable de profondes méditations philosophiques et religieuses! C'est dans le _Panthéon_ que le paganisme est rectifié et ramené au système primitif, dont il n'était qu'une corruption visible. Le nom de Dieu sans doute est exclusif et incommunicable; cependant _il y a plusieurs dieux dans le ciel et sur la terre_. Il y a des intelligences, des _natures meilleures_, des hommes divinisés. Les _dieux_ du christianisme sont les _saints_. Autour de Dieu se rassemblent _tous les dieux_, pour le servir à la place et dans l'ordre qui leur sont assignés.
«Ô spectacle merveilleux, digne de celui qui nous l'a préparé, et fait seulement pour ceux qui savent le contempler!
«Pierre, avec ses clefs expressives, éclipse celles du vieux Janus. Il est le premier partout, _et tous les saints_ n'entrent qu'à sa suite. Le _dieu de l'iniquité_, Plutus, cède la place au plus grand des thaumaturges, à l'humble _François_, dont l'ascendant inouï créa la pauvreté volontaire, pour faire équilibre aux crimes de la richesse. Le miraculeux Xavier chasse devant lui le fabuleux conquérant de l'Inde. Pour se faire suivre par des millions d'hommes il n'appela point à son aide l'ivresse et la licence; il ne s'entoura point de bacchantes impures: il ne montra qu'une croix; il ne prêcha que la vertu, la pénitence, le martyre des sens. _Jean de Dieu_, _Jean de Matha_, _Vincent de Paul_ (que toute langue, que tout âge les bénissent!) reçoivent l'encens qui fumait en l'honneur de l'homicide _Mars_, de la vindicative _Junon_. La _Vierge immaculée_, la plus excellente de toutes les créatures dans l'ordre de la grâce et de la sainteté, _discernée entre tous les saints, comme le soleil entre tous les astres; la première de la nature humaine qui prononça le nom de salut; celle qui connut dans ce monde la félicité des anges et les ravissements du ciel sur la route du tombeau; celle dont l'Éternel bénit les entrailles en soufflant son esprit en elle et lui donnant un fils qui est le miracle de l'univers_; celle à qui il fut donné d'enfanter son Créateur; qui ne voit que Dieu au-dessus d'elle et que tous les siècles proclameront heureuse; la divine Marie monte sur l'autel de _Vénus pandémique_. Je vois le Christ entrer dans le _Panthéon_, suivi de ses évangélistes, de ses apôtres, de ses docteurs, de ses martyrs, de ses confesseurs, comme un roi triomphateur entre, suivi des grands de son empire, dans la capitale de son ennemi vaincu et détruit. À son aspect tous ces _dieux-hommes_ disparaissent devant l'_homme-Dieu_. Il sanctifie le _Panthéon_ par sa présence et l'inonde de sa majesté. C'en est fait: _toutes_ les vertus ont pris la place de _tous_ les vices. L'erreur aux cent têtes a fui devant l'indivisible vérité: Dieu règne dans le _Panthéon_, comme il règne dans le ciel, au milieu _de tous les saints_.
«Quinze siècles avaient passé sur la ville sainte lorsque le génie chrétien, jusqu'à la fin vainqueur du paganisme, osa porter le Panthéon dans les airs, pour n'en faire que la couronne de son temple fameux, le centre de l'unité catholique, le chef-d'oeuvre de l'art humain, et la plus belle demeure terrestre de _celui_ qui a bien voulu demeurer avec nous, _plein d'amour et de vérité_.»