‹ Cours familier de Littérature - Volume 08Chapitre 128 sur 143 · IX

IX

De telles odes n'étaient évidemment pas nées de la rude terre de Rome, mais de la terre légère et embaumée des îles de l'archipel grec. Horace en importait le premier, dans la littérature romaine, les brièvetés, les délicatesses et les parfums; il y importait le premier aussi la forme achevée et ciselée du vers grec forgé sur l'enclume sonore d'Anacréon. Si vous lisez cela en latin, chacun de ces vers est une flèche empennée à pointe de diamant tombée du carquois d'un Amour ou d'une Diane des bois sacrés de Castalie. Vous ne pourriez pas déplacer un mot ni mettre une mesure longue ou brève dans la strophe sans produire un faux ton dans cette musique de l'oreille et de l'âme. Le moule de l'âme d'Horace était si parfait que toute pensée qui en sortait en vers avait la forme et le poli d'une statuette de Phidias en marbre de Paros. La gloire du siècle d'Auguste et de Mécène fut moins d'avoir produit un improvisateur comme Horace que d'avoir senti la perfection d'une telle langue.

Feuilletons encore. En voici une qui n'est qu'un mot à l'oreille de _Leuconoé_, une des femmes de sa société légère, qui devait aller consulter, comme certaines femmes superstitieuses d'aujourd'hui, les diseuses de bonne aventure de Rome. Ces sorcières étaient en général des femmes de Syrie ou des Babyloniennes exploitant la crédulité des jeunes Romaines.

«Toi, ne tente pas de découvrir, ô Leuconoé! ce qu'il est interdit de prévoir et coupable de sonder, quel terme a fixé le ciel à tes jours ou aux miens! Ne le demande pas aux combinaisons du hasard des dés babyloniens; à tout ce qui doit en être résigne-toi! Soit que le ciel nous destine de nombreuses saisons, soit que cet hiver tempétueux, qui épuise en ce moment contre ses écueils la fureur des flots de la mer tyrrhénienne, doive être pour nous le dernier de nos hivers, sois en paix; clarifie tes vins, et au court espace de temps qui nous est mesuré mesure tes courtes espérances. Pendant que nous parlons le temps jaloux a déjà fui. Cueille le jour présent pour en jouir, et ne te fie que le moins possible au jour qui doit lui succéder!»