‹ Cours familier de Littérature - Volume 08Chapitre 87 sur 143 · XXIII

XXIII

Nous entendons d'ici l'objection: L'homme universel nous le voyons bien, nous dit-on; mais l'écrivain où est-il? Or qu'est-ce qu'une histoire où l'écrivain manque? Le style n'est-il pas la forme des choses écrites? Ces choses sont-elles réellement écrites quand elles ne sont ni peintes, ni senties, ni réfléchies, et quand le narrateur fidèle n'est pas en même temps le suprême artiste? L'intelligence suffit-elle à tout, comme le prétend M. Thiers dans sa théorie contre le style, et le génie d'écrire est-il donc inutile au génie de raconter?

Ici nous pourrions, si nous le voulions bien, tirer une vigoureuse représaille de cette théorie de l'intelligence sans l'art et sans le génie, théorie exposée par M. Thiers dans son septième volume, théorie dans laquelle on a voulu voir une allusion dépressive contre les essais d'histoire que nous avons ébauchés nous-même dans le livre des _Girondins_; mais loin de nous une si mesquine satisfaction de petitesse littéraire! En présence de si grandes choses, où s'effacent les individualités, être juste, voilà la seule vengeance des grandes âmes. Eh bien! est-il juste de nier le style dans l'_Histoire du Consulat et de l'Empire_? Non; ce qui est juste, c'est de reconnaître que M. Thiers, tant doué par la nature sous le rapport de l'intelligence, de la justesse, de la délicatesse du coup d'oeil, de l'aptitude à tout, de l'esprit, n'a pas été doué au même degré de la faculté d'exprimer, en écrivant, sa pensée; ce qui est juste, c'est d'avouer que M. Thiers n'a ni le style athénien de Thucydide, ni le style romain de Tacite, ni le style biblique de Bossuet, ni le style italien de Machiavel, ni le style français de Montesquieu, et que, quand on vient de lire une page de bronze historique de ces suprêmes artistes de la plume, on croit descendre un peu trop l'échelle de l'art d'écrire en lisant les pages de l'_Histoire du Consulat et de l'Empire_.

Nous l'avouons, et cependant nous l'avouons par une condescendance de notre esprit plutôt que nous ne le sentons en lisant ce livre. Pourquoi donc ne sentons-nous jamais, ou presque jamais, à cette lecture, la prétendue insuffisance de l'écrivain sous l'insuffisance quelquefois réelle du style? Pourquoi? C'est que, sous ce dénûment apparent de style, il y a mieux que le style lui-même, il y a la chose, il y a le fait, il y a l'objet; il y a plus encore, il y a l'impression. N'est-ce pas dire qu'il y a un style? Car, le style, qu'est-ce autre chose que le moyen de communiquer l'objet à l'oeil de l'esprit? M. Thiers a donc en réalité un style: son style, c'est le nu.

Nudité d'expression, nudité d'ornement, nudité de son, nudité de forme, nudité de prétention, nudité de couleurs, hélas! et trop souvent nudité de grandiose dans la pensée. C'est là le style de M. Thiers; ce n'est pas là le style qui fait penser, mais c'est le style qui fait voir.

Pensez après par vous-même si vous pouvez; M. Thiers ne pense pas pour vous: il expose, il décrit, il raconte; or, exposer lucidement, décrire fidèlement, raconter intarissablement, n'est-ce pas au fond tout l'historien?

Et pendant que cet historien sans style, selon vous, expose, décrit, raconte avec ce prestige de curiosité toujours excitée et toujours satisfaite, qui est la magie de ce talent, qui est plus que le talent, car il le fait oublier par le lecteur, sentez-vous qu'il manque quelque chose à l'historien? Non. Eh bien! puisque vous ne sentez pas qu'il lui manque quelque chose, c'est qu'il ne lui manque rien, en effet, pour reproduire en vous l'histoire; c'est qu'à force de vérité il a trouvé le moyen de se passer du style. N'est-ce pas le chef-d'oeuvre de l'ouvrier de faire oublier l'outil? Se passer de style, n'est-ce pas mille fois plus artiste que d'avoir un style?