XV.
Son inquiétude cependant l'arracha encore une fois de ce doux loisir. Il dit adieu à ses hôtes du monastère de Monte Oliveto, où il avait passé des jours si heureux. Il partit pour Rome; il y fut déçu par la froideur de la réception de ses anciens protecteurs, jaloux peut-être de ce qu'il en avait trouvé de plus affectueux à Naples; il fut obligé de chercher un asile dans le couvent de _Santa Maria Nuova_. «J'ai retrouvé ici,» écrit-il, «toutes mes peines, mais non mes amis; je n'ai pas même de quoi acquitter les droits de douane pour mes livres et mes hardes; j'ai grand besoin de six écus, et je vous conjure de me les prêter. Je n'ai trouvé à me loger dans aucune hôtellerie ou dans aucun palais; mon neveu Antonio m'abandonne; il est impossible de vivre ici sans un cheval, et je n'ai ni cheval ni ami pour me conduire dans son carrosse, ni robe de chambre, ni pelisse, ni vêtements d'été, ni chemises, ni rien!.... Si le duc de Mantoue ne vient pas à mon secours, je vais mourir sur le grabat d'un hospice.»
Le duc de Mantoue pourvut à tout, et lui envoya cent ducats pour son voyage, s'il se décidait à revenir à Mantoue. Mais ces cent ducats lui furent retenus par l'agent du duc de Mantoue à Rome, de peur qu'il n'en fît sans doute un autre usage. Sa détresse continua d'être déplorable; une fièvre lente le consumait. «Probablement,» écrit-il au mois d'octobre 1589, «j'irai bientôt épuiser ailleurs ma mauvaise fortune, quand je serai devenu aussi importun à ces bons religieux de Santa Maria Nuova que je le suis devenu à ces cardinaux couverts de pourpre, de qui je ne puis même obtenir une audience.»
Il sortit en effet au mois de novembre de son asile, volontairement ou forcément, pour aller mendier un lit de malade dans l'hôpital des Bergamasques, ses compatriotes à Rome. Cet hôpital avait été fondé par ses ancêtres. La Providence lui donnait le lit que la charité de sa famille avait préparé pour d'autres malheureux; le cardinal Gonzague, de retour à Rome, le retira dans son palais. «Mais cette hospitalité,» écrit le Tasse, «bien loin d'être un soulagement, n'est qu'une aggravation pour moi, car le cardinal, cette fois, et sa maison, témoignent si peu de considération pour ma personne, et un tel mépris de ma mauvaise fortune obstinée, qu'il ne m'admet point à sa table, qu'il ne me fournit ni un lit, ni une chambre, ni un service décent à mon mérite et à ses anciennes grâces pour moi!»
Il passa l'hiver de 1589 à 1590 dans cet isolement et dans cet abandon. Au printemps de 1590, le grand-duc de Toscane l'invita à venir honorer sa cour et Florence de sa présence. Le Tasse partit avec un envoyé des Médicis chargé de pourvoir aux nécessités et à la dignité de son voyage. Arrivé au mois d'avril à Florence, il alla, par souvenir des religieux de Monte Oliveto à Naples, loger aux portes de la ville, dans un monastère d'Olivetani, situé, comme celui de Naples, sur un monticule boisé de cyprès qui domine, du sein de l'ombre et du silence, les murs de la ville, et le cours pittoresque et opulent de l'Arno.
Le grand-duc et les gentilshommes de sa cour comblèrent le poëte d'accueil, d'honneurs et de libéralités. La Toscane entière, jalouse de Ferrare, de Naples et de Rome, sembla s'étudier à faire oublier au Tasse les envieux dénigrements de l'Académie de la Crusca. On ne sait par quel revirement de fortune ou d'humeur on le retrouve deux mois après, dans ses lettres, fatigué de Florence, et demandant à son ami Constantin un asile dans le palais de Santa Trinità à Rome, pour y finir ses jours. «En vérité,» dit-il, «la vie est un triste pèlerinage, et je suis maintenant au terme du mien! Il faut peu de chose à ma vie. À peine pendant tout le cours de cet été ai-je acheté quatre melons pour ma nourriture; une soupe de laitue et quelques courges me suffisent; mais j'avoue que je me ruine en médicaments.» Le marquis de Villa, son ami de Naples, lui envoya quelques ducats pour renouveler ses habits et pour rentrer décemment à Rome.
Le Tasse y arriva pendant le conclave qui nomma Grégoire XIV pape. Ce pape, dont il espérait plus que de Sixte-Quint, trompa encore ses espérances; il fut logé pauvrement mais amicalement chez son fidèle Constantin, qui était de retour à Rome; il craignait même d'importuner cet ami.
«Maintenant,» lui écrit-il, «me voilà décidément précipité du faîte de mes vaines illusions; je suis décidé à fuir de ce monde, à m'enfuir de la foule dans la solitude, de l'agitation dans le repos. Envoyez-moi mes hardes à Maria del Popolo, monastère enfoui dans les arbres hors des murs de Rome. Dans mon opinion, je ne puis trouver un site plus solitaire et moins exposé aux outrages odieux! (De votre chambre, pendant votre absence, le 7 février 1591.)»
Constantin, en rentrant, courut chercher le Tasse à Santa Maria del Popolo, lui fit honte de ses défiances, le ramena au logis, et quelques jours après l'accompagna lui-même à Mantoue.