‹ Cours familier de Littérature - Volume 21Chapitre 40 sur 192 · XVI

XVI

«Manger, boire, veiller, dormir, se reposer, travailler, être assujetti à toutes les nécessités de la nature, c'est vraiment une grande misère et une grande affliction pour l'homme pieux, qui voudrait être dégagé de ses liens terrestres, et délivré de tout péché.

«Car l'homme intérieur est, en ce monde, étrangement appesanti par les nécessités du corps.

«Et c'est pourquoi le prophète demandait avec d'ardentes prières d'en être affranchi, disant: Seigneur, délivrez-moi de mes nécessités.

«Malheur donc à ceux qui ne connaissent point leur misère! et malheur encore plus à ceux qui aiment cette misère et cette vie périssable!

«Car il y en a qui l'embrassent si avidement, qu'ayant à peine le nécessaire en travaillant, ou en mendiant, ils n'éprouveraient aucun souci du royaume de Dieu s'ils pouvaient toujours vivre ici-bas.

«Ô coeurs insensés et infidèles, si profondément enfoncés dans les choses de la terre qu'ils ne goûtent rien que ce qui est charnel!

«Les malheureux! ils sentiront douloureusement à la fin combien était vil, combien n'était rien ce qu'ils ont aimé!

«Mais les saints de Dieu, tous les fidèles amis de Jésus-Christ, ont méprisé ce qui flatte la chair et ce qui brille dans le temps; toute leur espérance, tous leurs désirs, aspiraient aux biens éternels.

«Tout leur coeur s'élevait vers les biens invisibles et impérissables, de peur que l'amour des choses visibles ne les abaissât vers la terre.

«Ne perdez pas, mon frère, l'espérance d'avancer dans la vie spirituelle; vous en avez encore le temps.

«Pourquoi remettez-vous toujours au lendemain l'accomplissement de vos résolutions? Levez-vous et commencez à l'instant, et dites: Voici le temps d'agir, voici le temps de combattre, voici le temps de me corriger.

«Quand la vie vous est pesante et amère, c'est alors le temps de méditer.

«Il faut passer par le feu et par l'eau avant d'entrer dans le lieu de rafraîchissement.

«Si vous ne vous faites violence, vous ne vaincrez pas le vice.

«Tant que nous portons ce corps fragile, nous ne pouvons être sans péché, ni sans ennui, ni sans douleur.

«Il nous serait doux de jouir d'un repos exempt de toute misère; mais, en perdant l'innocence par le péché, nous avons aussi perdu la vraie félicité.

«Il faut donc persévérer dans la patience et attendre la miséricorde de Dieu, jusqu'à ce que l'iniquité passe, et que ce qui est mortel en vous soit absorbé par la vie.

«Oh! qu'elle est grande, la fragilité qui toujours incline l'homme au mal.

«Vous confessez aujourd'hui vos péchés, et vous y retombez le lendemain.

«Vous vous proposez d'être sur vos gardes, et une heure après vous agissez comme si vous ne vous étiez rien proposé.

«Nous avons donc grand sujet de nous humilier, et de ne nous jamais élever en nous-mêmes, étant si fragiles et si inconstants.

«Nous pouvons perdre en un moment, par notre négligence, ce qu'à peine avons-nous acquis par la grâce, avec un long travail.

«Que sera-ce donc de nous à la fin du jour, si nous sommes si lâches dès le matin?

«Malheur à nous si nous voulons goûter le repos, comme si déjà nous étions en paix et en assurance, tandis qu'on ne découvre pas dans notre vie une seule trace de vraie sainteté!

«Nous aurions bien besoin d'être instruits encore, et formés à de nouvelles moeurs comme des novices dociles, pour essayer du moins s'il y aurait en nous quelque espérance de changement et d'un plus grand progrès dans la vertu.»

Il passe de là à la contemplation de la fin de tout homme vivant: la mort!