VIII
Rizzio était un jeune Italien d'une naissance infime et de condition presque domestique, doué d'une figure heureuse, d'une voix touchante, d'un esprit souple tant que son sort fut de plier devant les grands; devenu habile à jouer du luth, à composer et à chanter cette musique langoureuse qui est une des mollesses de l'Italie, Rizzio avait été attaché à Turin, comme musicien serviteur de la maison de l'ambassadeur de France en Piémont. À son retour en France, l'ambassadeur avait amené Rizzio avec lui, à la cour de François II; attaché à un des seigneurs français qui avait escorté Marie Stuart en Écosse, la jeune reine l'avait demandé à ce seigneur pour conserver auprès d'elle, dans ce royaume où elle se sentait moins reine qu'exilée, un souvenir vivant des arts, des loisirs et des délices de la France et de l'Italie, pays de son âme; musicienne elle-même autant que poëte, charmant souvent ses tristesses par la composition des paroles et des airs dans lesquels elle exhalait ses soupirs, la société du musicien piémontais lui était devenue habituelle et chère. L'étude de son art et l'infériorité même de la condition de Rizzio couvraient, aux yeux de la cour d'Holyrood, l'assiduité et les familiarités de ce commerce. L'amour pour l'artiste n'avait pas tardé à naître de l'attrait pour l'art. Il y a dans la musique une langue sans paroles, qui permet à ceux qui l'exercent ensemble de tout dire sans rien exprimer; le sentiment vague et passionné de la voix ou de l'instrument, qui s'adresse à tous, ne peut offenser personne en particulier, mais il peut, au gré de celle qui l'entend, s'interpréter comme un hommage timide ou comme un soupir brûlant, auquel il ne manque que son nom pour devenir un aveu; deux regards qui se rencontrent dans ce moment d'extase musicale achèvent la muette intelligence; de là à une passion mutuelle, devinée ou avouée, il n'y a qu'un moment d'audace ou un moment de faiblesse.
La musique a de plus, pour le musicien ou pour le chanteur, une autre séduction toute-puissante non-seulement sur les sens, mais sur l'âme même des femmes supérieures, c'est qu'elles attribuent naturellement à celui qu'elles écoutent les sentiments exprimés par la musique elle-même; ces notes délicieuses, passionnées, héroïques de la voix ou de l'instrument leur paraissent contenir une âme; à l'émission de ces sublimes ou touchants accords, elles ne peuvent séparer la musique du musicien, et la magie de l'air, de la voix ou de l'instrument se confond dans leur impression avec la magie de l'homme. Marie Stuart éprouva ce péril, et sa jeunesse, sa mélancolie, sa solitude au milieu d'une cour barbare ne la disposaient que trop à y succomber. Tout indique que Rizzio, après avoir été une diversion à ses ennuis, devint un confident et un consolateur. Sa faveur, d'abord inaperçue, éclata en passion et bientôt après en scandales. La jeune et superbe reine d'Écosse était trop tendre pour rien refuser à sa passion, trop fière pour rien concéder à la décence. Le musicien élevé rapidement par elle de sa condition domestique au sommet du crédit et des honneurs, devint, sous le nom de secrétaire d'État, le favori plus que le ministre de sa politique. C'est le malheur des reines belles, aimantes et aimées de ne pouvoir séparer ces deux titres et de confier leur empire à celui auquel elles ont donné leur coeur.