XI
Mais déjà la politique se mêlait à l'amour pour corrompre les félicités de la jeune reine. L'Angleterre, par droit de parenté, exerçait de tout temps une sorte de médiation consacrée par l'habitude et par la force sur l'Écosse. Elisabeth, fille de Henri VIII, moins femme qu'homme d'État, n'était pas de caractère à laisser périmer ce droit de médiation. Elle devait y tenir politiquement et personnellement, d'autant plus que la reine d'Écosse, Marie Stuart, avait des droits éventuels et plus légitimes même que les siens à la couronne d'Angleterre. Dans le cas où Elisabeth, qui s'honorait du titre de la reine vierge, viendrait à mourir sans héritier, Marie Stuart pouvait être appelée à lui succéder sur les deux trônes. Le mariage de la reine d'Écosse était donc une question qui intéressait essentiellement Elisabeth; selon que la princesse écossaise épouserait un prince étranger, un Écossais ou un Anglais, le sort de l'Angleterre pouvait être influencé puissamment par le roi que Marie associerait à ses couronnes. Elisabeth avait commencé par appuyer quelque temps les prétentions de son propre favori, le beau Leicester, à la main de Marie Stuart; puis la jalousie l'avait retenue; elle reporta sa faveur sur un jeune Écossais de la maison presque royale des Lenox, dont le père lui était dévoué et habitait sa propre cour. Elle fit insinuer à Marie Stuart qu'un tel mariage cimenterait entre elles une éternelle amitié et serait agréable à la fois aux deux nations. Le jeune Darnley, fils du comte Lenox, exclurait les princes étrangers dont la domination menacerait l'indépendance de l'Écosse et plus tard peut-être de l'Angleterre; il donnerait à la reine un gage de bonne harmonie intérieure et de foi commune au catholicisme; il plairait aux Anglais, car sa maison avait des biens immenses en Angleterre et habitait Londres; enfin, il conviendrait aux Écossais, car il était Écossais de sang et de race, et les nobles d'Écosse se surbordonneraient plus volontiers à un de leurs plus grands compatriotes qu'à un Anglais ou à un étranger. Ces motifs parfaitement raisonnables n'attestent nullement dans Elisabeth, à cette époque, la perfidie et la haine que les historiens lui supposent dans cette négociation. Elle donnait certainement en ceci à sa soeur d'Écosse, Marie Stuart, le plus sage conseil qui pût assurer, avec son repos, le bonheur de son peuple et l'amitié entre les deux couronnes. Ce conseil, de plus, ne pouvait qu'être bien accueilli par une jeune reine dont le coeur devait précéder la main, car le jeune Darnley, à la fleur de son adolescence, était un des plus beaux gentilshommes qui pussent captiver par les grâces de leur figure et de leur personne les yeux et le cour d'une jeune reine.
Rizzio aurait été le seul obstacle peut-être au consentement de Marie Stuart; mais, soit prompte satiété d'amour dans une femme inconstante, soit politique raffinée de Rizzio qui concédait le trône pour garder le coeur, il favorisa lui-même de tous ses efforts la pensée d'Elisabeth. Il pensa sans doute qu'il ne pourrait résister seul longtemps à l'envie des nobles écossais ligués contre lui, qu'il fallait un roi pour les assujettir à l'obéissance, et que ce roi, d'un extérieur charmant, mais d'un caractère et d'une intelligence subalternes, lui serait à jamais reconnaissant de l'avoir porté au trône et le laisserait régner, à l'abri de l'envie publique, sous son nom. L'histoire à cet égard n'a que des conjectures, mais la passion renaissante ou continuée de Marie Stuart pour son favori fait présumer qu'elle n'accepta Darnley que pour conserver Rizzio.