Chapitre 1
Tous les rires, tous les cris tombèrent d’un coup, et les gens de la noce prirent des maintiens étudiés comme des paysans fraîchement descendus d’un tableau de Lherrnitte.
Mme la comtesse venait d’entrer ; elle avait une toilette habilement composée, assez riche pour honorer, assez simple pour ne pas effaroucher, et dans sa taille, dans son regard, encore un peu de noblesse, mais si peu, que vraiment ces braves gens ne s’en offenseraient pas.
Elle s’avança dans la salle chaude d’émanations. Elle tenait par la main une petite fille qui ouvrait de grands yeux sans timidité.
Les paysans s’étaient levés. Le marié accourut ; d’un revers de main, il s’essuya la bouche et fit un compliment flatteur, mais point servile. Il présenta sa femme, une grosse veuve gênée dans son corsage. Son fils, petit garçon tout rouge et tout rond, se collait à elle, les yeux fixés sur la petite fille.
« Jac a douze ans », dit-elle.
Mme la comtesse dit :
« C’est comme Marthe. »
Le marié fut fier de la coïncidence.
Il fit défiler tous ses parents, qu’il nommait en faisant sonner les prénoms plus fortement que les noms dont il n’était pas sûr. Chacun d’eux, à sa présentation, avait un hochement de tête embarrassé, ébauchait un sourire contraint. Ils reprenaient lentement leur aplomb, comme des mannequins ébranlés par des boules. Mme la comtesse trouvait pour tous une phrase mesurée.
Le marié offrit quelque chose. Elle accepta une bouchée de brioche dans un rien de vin rouge. Elle suçait du bout des lèvres, en se cabrant, les doigts écartés, avec de délicates précautions. Les paysans la regardaient, silencieux, émerveillés, les coudes sur la table, les yeux humides, le visage coloré, vermeil. L’un d’eux, qui s’était oublié à parler bas, s’arrêta net, inquiet, comme s’il venait de faire un mauvais coup.
Cependant Marthe observait Jac. Tout son petit corps avait un mouvement de recul. Jac s’approchait de plus en plus. Sa crainte se dissipait. Il la toucha du bout des doigts, légèrement, de peur de la faner, elle et sa robe rose.
Il n’avait jamais vu de petite fille aussi raide et aussi bien mise, avec une telle blancheur et des cheveux bouclés de la sorte. Il tournait autour d’elle, muet, attentif, car, sans doute, elle allait parler. Marthe faisait retraite vers sa mère, grave, sans le quitter des yeux.
Mme la comtesse avait posé son verre sur la table et effleuré ses lèvres du coin d’un mouchoir fin comme un flocon de neige. Dans l’air pesant et chargé, elle se sentait un peu mal à l’aise.
Elle dit à Jac :
« Veux-tu venir jouer au château ? »
Jac ne répondit pas.
Embrassé, choyé, dorloté, bourré tout le jour, ébloui par la vision de Marthe, il allait de merveilles en merveilles. Le bonheur devenait accablant.
Mme la comtesse dit à la mère :
« Je l’emmène. »
La veuve répondit :
« C’est bien de l’honneur à nous. »
La comtesse se leva, salua tout le monde avec une grâce modérée, et sortit en disant :
« Je veux être marraine. »
La veuve pensa que le moment était venu de rougir et le marié de se redresser.
Marthe, à gauche de Mme la comtesse, gardait une indifférence de bon goût, et Jac, à droite, une seule main dans la poche, se demandait comment il allait bien s’y prendre pour jouer avec cette singulière petite fille, qui s’obstinait à se taire.
Derrière eux, dans la salle longue, aux coins emplis de meubles empilés, au-dessus de la table où les verres sonnaient, où les serviettes de toile s’agitaient, au-dessus des têtes en feu, secouées et somnolentes, de nouveau, vers le plafond, avec la fumée des pipes et les âcres odeurs, des voix montaient et de larges éclats de rire.
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