Chapitre 2
Jac entra dans la grande allée du château avec recueillement. Des statues de pierre le regardaient passer, nues ou largement drapées, et se le montraient l’une à l’autre avec un doigt cassé. Sous l’immense voûte, le son de ses pas lui parut démesuré. Quand un valet rigide ouvrit les portes d’une salle, que les places et le parquet luisant multipliaient avec régularité, il eut une impression de froid.
Vraiment, on ne devait pas crier ici comme ailleurs. On y courait autrement, avec le moins de bruit possible, et tout semblait mystérieux.
« Vous pouvez jouer », dit Marthe.
Et elle lui montra des jouets compliqués, finement peints, des jouets merveilleux, qui n’étaient pas cassés.
« Et vous ? dit Jac.
— Oh ! moi, je suis trop grande. C’était pour quand j’étais petite fille, il y a longtemps. »
Elle disait cela sérieusement, le teint pâle, avec, dans tout son corps fluet, quelque chose de grêle et de souffrant.
Jac avait bien envie de s’en aller.
On lui apprit que désormais il resterait au château et qu’il serait le camarade de Marthe.
On lui donna un costume de velours et une chambrette mignonnement arrangée, d’où il pouvait voir en se penchant le balcon de Marthe, et plus bas, presque au pied des tours, la rivière blanche couler dans les prés. Il eut la liberté d’aller partout, à condition de ne pas quitter Marthe. Il devint un petit esclave, soumis à toutes ses fantaisies de despote débile, d’abord avec ennui ; mais, par degrés, il se fit à la monotonie qu’on s’imposait, au silence peu troublé. Il finit par aimer, un peu par vanité, ce château solitaire qui l’effrayait. Le parc, surtout, l’éblouit. Il avait des gazons menus et moelleux pour ses repos ; il avait des allées réglées pour faciliter ses courses, des perspectives infinies pour les brouiller, et de grands lacs où des sapins se contemplaient éternellement. Ses impressions jeunes s’ouvraient comme des yeux pour tout voir, pour tout guetter. Il sentait en lui l’éveil d’une petite âme trop sensible.
Quand, autrefois, sa mère passait avec lui près du château, le long du mur environnant, elle lui en parlait complaisamment, comme d’un monde merveilleux, qu’il s’efforçait de se figurer avec de riches images, en y mêlant volontiers des apparitions de fées puissantes et maternelles.
Maintenant, il y vivait, à l’aise, sûr de n’en pas sortir, un peu vain, quand il traversait le village, côte à côte avec Marthe, propre comme une pièce neuve, droit, regardé, envié.
Les jours de promenade étaient ses plus beaux jours, l’enivraient de petits triomphes, le haussaient au milieu d’un tas de petits bonshommes en mauvaise humeur.
Il devait toutes ces joies à Marthe, et l’adorait.
Mais Marthe avait pour toute chose et pour lui une indifférence d’enfant débile et maladive. Comme une châtelaine en miniature, héréditaire de goûts affinés et d’une morbidesse dolente, mince et blanche, elle avait une façon qui navrait Jac de n’y point prendre garde et de le tenir à distance.
Petite fille silencieuse, elle revenait de loin, et elle en savait long. Jac en pleurait. Sa sensibilité s’aiguisait. Il devenait irritable, accessible aux impressions les plus fugitives. Un rien le froissait.
Au moment où tous ses efforts d’enfant désireux de plaire allaient égayer Marthe, quand il se trouvait bien là, certain que les fleurs sentaient bon, que tout croissait, que tout chantait pour lui comme pour elle, quand il se croyait pour moitié dans ses joies, dans sa vie, entré plus avant dans son affection, tout près d’une intimité de petit frère d’élection, avec le regard qu’on a pour un joujou de passage, avec un mot blessant, une comparaison moqueuse, une attitude hautaine, Marthe le rejetait loin d’elle, nonchalante souveraine en robe courte.
C’étaient là pour Jac des chutes où il se faisait mal. Il se relevait les yeux remplis de pleurs, sans se plaindre, et suivant à travers ses larmes comme une part volée qu’on ne lui rendrait pas.
Et d’autant moins que Marthe, chétive et languissante, peut-être amusée à la torture d’un être plus fort qu’elle, ménageait ses boutades et ses saillies d’humeur, Jac multipliait autour d’elle ses soins étudiés, resserrait ses prévenances, l’entourait d’attentions où il mettait sans compter tout ce qu’il avait de délicatesse et d’envie d’être un peu plus aimé.
Marthe, par oubli, se laissait envelopper de ce culte enfantin. Puis le dédain perçait, et elle avait le caprice de casser le feuillage épais d’où coulait sur elle la fraîcheur et l’ombre pour voir un peu plus loin.
La comtesse, nostalgique et ennuyée, ne s’apercevait pas de ces choses frivoles. Jac souffrait ; elle ne vit rien.
Un matin, brusquement, Marthe joyeuse dit à Jac que le château était vendu, qu’elle allait partir vers un pays plus ensoleillé, et qu’ils allaient se quitter.
Il entendit sans bien comprendre, bouleversé.
« Ah ! vous partez.
— Oui, dit-elle, nullement émue, prête à railler Jac pour sa figure, qu’elle trouvait drôle.
— C’est pour longtemps ?
— Certainement, puisque le château est vendu. Maman dit que nous ne reviendrons jamais. Ta mère va venir te reprendre tout à fait. »
Il n’avait plus rien à entendre. C’était fini. Il ne pouvait pas se dire que cela s’arrangerait, qu’il y avait peut-être un moyen.
Cette petite grande personne lui avait appris son départ certain, tranquillement, comme une nouvelle simple. C’était bien pour jamais. Il retournait ce mot avec entêtement pour y trouver une échappée, une issue, pour en sortir. Il s’en alla, tout pâle. Tout ce qu’un enfant peut avoir de révolte se soulevait en lui. Il sortit du château, descendit le village, inconscient. Sa mère habitait tout au bas. Il s’arrêta devant la porte et la trouva fermée. Sa mère n’y était pas.
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