Chapitre 3
C’était une de ces vieilles maisons comme on en voit encore, bâties comme à coups de hache, avec de grandes portes lourdes de clous, des fenêtres à barreaux, solitaires prisons à peine dégrossies en maisons bourgeoises.
Sur la route, dans un large rayon de soleil, Jac pleurait, secoué de sanglots, s’arrêtant parfois, comme s’il oubliait son chagrin, ses poings humides frottés contre ses yeux.
Deux femmes jeunes et gaies, en toilettes claires, avec des ombrelles blanches, s’arrêtaient devant lui.
« Tu pleures, mon petit ?
— Tu boudes, mon ami ? »
Jac ne dit rien.
« Voyons, pourquoi pleures-tu ?
— Oh ! le vilain, qui pleure et qui ne sait pas pourquoi ! »
Et les deux femmes, donnant chacune une petite tape sur la joue de l’enfant, s’éloignèrent, redevenues subitement joyeuses, trouvant le soleil trop beau pour s’attarder à une douleur.
Jac suivait du regard les deux belles dames, si peu secourables, qui s’en allaient lentement.
Elles montaient une route pittoresque, se signaient devant une vieille croix penchée, pareilles à toutes celles qu’on plante aux extrémités d’un village, et se dirigeaient vers un bois qu’on apercevait dans le lointain comme une grande tache noire.
L’oeil de Jac restait fixé sur elles avec d’autant moins de larmes qu’elles s’éloignaient plus. Insensiblement, leurs ombrelles se rapprochaient, se touchaient, mêlaient leurs bords, et Jac les vit bientôt se confondre. Il lui sembla qu’un immense champignon blanc marchait au loin sur un grand pied noir.
Cela fit diversion à sa douleur, et il se mit à rire.
Il s’éloigna de la maison, arriva à la rivière et la remonta. Elle était séparée du château par une grande étendue de pelouse plantée de pins.
Quand il fut au pied des tours, il leva la tête et regarda longuement la fenêtre.
Sa croisée était ouverte, et le vent tirait un coin du rideau blanc, comme un mouchoir d’une large poche.
En ce moment, la fenêtre de Marthe s’ouvrit. Et au-dessus d’un pot d’oeillets rouges, entre les clématites flexibles qui l’encadraient, sa tête apparut, fine et blanche, comme une fleur pâle qui viendrait se mettre à l’air.
Jac lui souriait.
Elle le regarda, surprise.
« Je vais me baigner », dit-il.
Marthe répondit :
« Tu sais que maman te l’a défendu.
— Elle ne me grondera pas, dit Jac, et cela vous amusera. »
Marthe resta, retenue par la curiosité éveillée d’une petite fille qui, plus d’une fois, avait surpris un bout de conversation entre des domestiques, une phrase obscure pour elle, un mot étrange.
Jac ôta sa veste et la jeta sur l’herbe. Il retourna ses poches et en laissa tomber tout ce qu’elles contenaient. Il rangea par terre ses belles boules de toutes couleurs.
« Je vous les donne, dit-il à Marthe ; elles sont pour vous. »
Il entra dans l’eau. Le bout de son pied l’avait à peine touchée, qu’il le retira vivement.
Marthe se mit à rire. Elle se penchait le plus possible. Jac s’assit sur la mousse du bord, et, frissonnant un peu, se laissa glisser lentement. Il se tourna vers Marthe, et avec une voix rieuse de petit saltimbanque, il cria : « Attention ! Je vais faire celui qui se noie. »
Les membres frappaient l’eau : son corps avait des contorsions. Des gouttes jaillissaient et pendaient aux feuilles, petites larmes claires.
Marthe, heureuse, battait des mains, et des points roses tremblaient sur ses joues.
Quand Jac, les cheveux plaqués, reparut, triton frêle, elle lui cria : « Tu imites joliment bien ! »
« Maintenant, reprit Jac, avec la même voix de boniment, nous allons faire le mort. »
Le rire suspendu, attentive, Marthe se pencha à tomber.
Jac se mit sur le dos. Il resta quelques instants immobile, les bras tendus. L’eau était à peine troublée. Il regardait Marthe, fixement, sa tête affleurant un peu.
Là-haut, bien haut, dans le miroir bleu d’un air pur, des hirondelles tournaient, minces cercles noirs.
Puis il enfonça, suivant une ligne oblique. Ses yeux restaient ouverts. Ils se voilèrent de paupières d’eau. Son front disparut. Son corps se rapetissa, devint pas plus grand qu’un Christ d’alcôve. L’eau le prit, le caressa doucement, l’enveloppa comme un lange, et le coucha sur les cailloux polis.
Autour de lui, des tessons de bouteilles brillaient, énormes émeraudes.
Une bulle d’air vint crever à fleur d’eau.
Sur le bord, un petit chien bouclé, lavé, peigné, au collier blanc, jappait.
Marthe, tout entière à l’acuité d’une sensation intense, muette, immobile, sans souffle, attendait :
« Car c’était parfait comme apparence. »
q