Chapitre 1
De gros nuages noirs couraient, comme affairés, poursuivis par leurs ombres, sur le canal clair.
L’aubergiste Héboutioux bâilla :
« Encore une piètre journée ! »
Il se tenait droit sur sa porte, le visage tout jaune, d’apparence malade. Sa jambe de bois battait une mesure. Un bouchon desséché s’agitait au-dessus de sa tête, pendu à une tringle, lamentable. Des ceps de vigne grimpaient en espalier. À l’une des fenêtres, dans un entrebâillement de rideaux pauvres, sa femme regardait sur la route.
Elle était forte et fraîche et pinçait légèrement la peau de ses mains trop rouges, pour se faire des blancs.
Près d’elle, sur une assiette blanche, en une bouillie noire, des mouches s’asphyxiaient. De temps en temps, du bout du doigt, elle en prenait une pour la sauver.
La mouche retombait :
« Têtue, ça t’amuse de périr ! »
Héboutioux rentra :
« C’est fini pour aujourd’hui, Justine, personne ne viendra à c’t’heure ! »
Cependant, ils espéraient encore.
Héboutioux tambourinait sur la table. Soudain, des grelots sonnèrent. Un fouet claqua : « Une voiture ! » fit Justine.
Héboutioux resta cloué. Il n’osait se réjouir.
« Vous verrez qu’elle passera tout droit. »
Elle s’arrêta, légère sur ses deux roues, peinte en vert.
Un monsieur très bien mis descendit.
Il avait une belle barbe noire, un teint pâle et assez de ventre, comme le type du blanc dans les géographies élémentaires. Il voulait casser une croûte seulement, puis continuer une grande excursion qu’il faisait dans le pays.
Justine, Héboutioux, se multipliaient, en quête de torchons, effarés, avec trop de pas et de gestes, comme s’ils avaient perdu l’habitude de servir.
Héboutioux avançait un tabouret de paille :
« Il regrettait, on réparait les chaises. »
Justine cassait une assiette, invitait Monsieur à rester, à coucher. Il verrait demain la fête du village.
Monsieur la fixait d’un air bienveillant.
« Je ne le puis. »
Ils se pressèrent moins, désappointés.
Mais Justine fit un signe de croix.
L’orage éclatait. La pluie tombait en rayons blancs. Les carreaux pleuraient comme des yeux. De petites gouttes jaillissaient par les fentes des croisées. Dehors, le cheval courbait la tête sous l’averse.
« Soit », dit le voyageur bien mis.
Il ajouta à Justine :
« Je bénis l’accident. »
Héboutioux fit rentrer la voiture sous la grange :
« Sa pratique ne s’en irait pas. »
Tous les trois regardaient l’orage.
Héboutioux lui souriait :
« On s’en moque quand on n’a pas à craindre pour ses blés, pour ses fruits. C’est même joli. »
Néanmoins, il compatissait aux malheurs des autres.
Le monsieur parlait d’une voix veloutée. Il expliqua la foudre avec des anecdotes de chevelures lumineuses et de bracelets fondus. Il dit son nom :
« Comtal.
— Plaît-il ?
— Comtal. »
Justine et Héboutioux se regardèrent : Comtal ! un nom de prince espagnol, ça !
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