Chapitre 2
Le lendemain, comme il était convenu, Justine et son homme alternèrent pour montrer la fête à M. Comtal. Ainsi le service au cabaret n’en pourrait souffrir.
Comtal admirait volontiers. Héboutioux se frottait les mains : on se pressait chez lui, grâce à la fête et pour voir l’étranger.
« Parlez-moi d’un voyageur de ce rapport ! »
Il insinuait, un peu courbé, tout mielleux :
« Monsieur Comtal, tenez, par ici. »
Des berlingots au caramel poissaient à l’ombre d’un grand parasol rouge. Des chevaux de bois estropiés tournaient, solitaires. Au milieu des cris, des farces, des rires, des joies bruyantes, un couple se balançait dans une odeur de sucre brûlé.
Des campagnards, en dimanche, erraient, allègres, émerveillés, hâbleurs, ou bien s’éternisaient à distance des boutiques, dont ils se défiaient comme de voleurs, avec des regards longs et des réflexions mesurées.
Et, doucereusement, Héboutioux guidait Comtal.
« Tenez, par ici. »
Une toile flottante se tendait sur des lunettes où, moyennant deux sous, on pouvait voir une apothéose après décès. Deux vieilles femmes marchandaient. Elles voulaient bien pour moitié prix. L’homme refusa, poliment, mais nettement.
Elles pensèrent :
« Il est mal disposé, nous reviendrons, il ne nous reconnaîtra point. »
Elles s’éloignèrent de quelques pas, puis y retournèrent.
L’homme s’emporta :
« Se fichait-on de lui, par hasard ? Il était bien libre, dans son commerce, et maître de fixer ses tarifs. »
Et, d’un geste large, il les envoya à la balançoire.
Elles s’entêtaient.
« Il nous rappellera. »
Quand ce fut au tour de Justine, Héboutioux rentra au cabaret. Il vit sa femme et Comtal se perdre dans la foule. Ses yeux luisaient dans sa figure couleur de bile.
« Il est pris », se dit-il, et dans l’auberge qui ne désemplissait pas, sa jambe de bois frappait le carreau d’une manière sonore, sûre d’elle-même, comme une vraie jambe.
Cependant Justine, en fichu bleu, plus fraîche et plus rouge, marchait près de Comtal, hardie et multipliant ses phrases : « Personne ne lui en imposait.
— Pas même quelqu’un de complet ? dit Comtal.
— Vous êtes malicieux. »
Comme un homme fort et quoique recherché dans sa tenue, il lui offrit le bras. Il aimait les choses simples et la trouvait belle.
Des quinquets s’allumaient aux boutiques. Les boniments montaient plus haut. Des bras gesticulaient comme pour agripper.
« Un coup de blanque, hein !
— Non, à quoi bon jeter son argent. J’aime mieux me balancer. Au moins, ça profite. »
Justine se tenait aux chaînes, la gorge gonflée, la tête en feu. Elle se laissait aller et s’imaginait se baigner dans du vent. Tout disloqué, avec d’énormes tensions et de gros soupirs, Comtal tirait.
Puis il lui promena son mouchoir autour du cou, dans le dos, très bas, comme une éponge, et le bout de ses doigts caressait la peau humide.
Justine poussait de petits cris, bien heureuse.
Un violon, une clarinette, un piston se firent entendre. On dansait dans la grange. Les musiciens dominaient, hissés sur la voiture de Comtal.
Il était parti. Il demanda une polka piquée. Les musiciens se consultèrent :
« Une polka, oui, mais piquée ?
— C’est à peu près pareil », dit Comtal.
Rien n’empêchait d’essayer.
Comtal et Justine s’élancèrent. Elle ne savait pas. Il la portait, vigoureux et cambré, frappant du talon, et tenant le bras de Justine à l’arracher.
La musique se réglait sur eux dans un cercle d’extasiés et d’envieuses.
Çà et là, des vieillards branlaient la tête : « De leur temps, c’était encore plus beau. »
Au-dessus des danseurs, la corde qui servait à hisser les bottes de foin et de paille était roulée en noeuds multiples, natte énorme.
Ils s’arrêtèrent en se faisant des saluts. Justine se retira sous un arbre de la route.
Comtal la suivit et devint familier. Elle avait sur le front de petites frisottes blondes et collées. Il s’amusait à les dérouler en s’y prenant délicatement. Elles se recroquevillaient en boucles, comme des ressorts.
Il fit sur elle l’essai de ses phrases.
« Vous sentez bon comme le poivre et comme le foin. »
Tout près d’eux, le canal tranquille dormait dans ses brumes pâlottes et transparentes. Autour d’eux coulait, diffuse, une musique lointaine où tombaient, comme des pierres dans une vitre, des cris discordants. Comtal souriait.
La lune échancrée écartait ses cornes fines comme une pince lumineuse. Justine frissonnait.
Là-bas, à l’auberge, près du bouchon desséché, sous les lampions multicolores, dont la lumière n’éclairait que le haut de la porte en en laissant le bas dans les ténèbres, une sorte de croissant mobile s’agitait sur le feuillage des ceps de vigne. Il s’arrêtait, puis remuait encore. On eût dit l’ombre vacillante de la lune.
« Est-elle drôle ainsi, dit Comtal, qui regardait la lune.
— C’est drôle, dit Justine, qui voyait l’ombre, en cherchant à s’expliquer, un peu effrayée, comme d’une apparition.
— Elle s’en va, dit Comtal.
— Je ne la vois plus, dit Justine.
— Vous tremblez ?
— J’ai froid.
— Moi, je me sens comme ceux qui font des vers. »
Quelqu’un s’approchait d’eux.
Héboutioux avait la bouche souriante et le regard mauvais. Il tenait une main derrière son dos, et Justine vit sauter dans l’autre une serpe de fer affilée et courbe.
« On se repose, dit-il ; tenez, j’ai ben cherché pour les trouver à votre goût ; ça va vous rafraîchir », et il tendit à chacun d’eux un beau raisin, doux comme du velours, qu’il venait de couper à la treille.
Comtal s’en barbouilla la face. Justine picotait silencieuse et remise de sa peur. Héboutioux dit à Comtal :
« Vous ne partez pas demain ; autant être ici qu’ailleurs, pas vrai ? »
Il avait presque un tremblement dans la voix.
« Je commence à m’y faire », dit Comtal.
Héboutioux s’éloigna, avaricieux assez pour ne rager qu’un peu de les laisser tous les deux, si près l’un de l’autre.
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