Chapitre 3
Comtal restait.
« Vous m’endormez dans trop de gâteries », disait-il à Justine satisfaite.
Héboutioux lançait des coups d’oeil faux ; mais il se faisait gracieux avec effort. Sa bouche grimaçait.
Il lui vanta les plaisirs de la campagne, et Comtal rentrait courbaturé d’avoir regardé pendant des heures pailleter des goujons gris dans les nasses d’osier et les bouteilles vertes.
En un coin, près de la cheminée, sur une ardoise encadrée de bois blanc, « la note à M. Comtal » augmentait tous les jours.
De temps en temps, Comtal criait comme un enfant qu’on pince :
« Je veux m’en aller, je veux m’en aller. » Au fond, il se sentait pagnote pour cet effort, et d’ailleurs Héboutioux, plein de flair, trouvait toujours à temps, pour le retenir, des inventions subtiles et des paroles alléchantes.
Cependant toute une procession défiait au cabaret ; on s’y donnait des rendez-vous pour le soir, après les travaux. Les paysans s’attablaient avec des airs mystérieux. Ils buvaient à petits coups, et riaient sournoisement, sans ménager à Héboutioux les clins d’yeux qui avertissent, et les serrements de mains apitoyés.
« Il ne voyait donc rien ? »
Et d’autres :
« Commode, le truc pour faire aller les affaires. »
Aux entrées de Comtal, on chantonnait :
« Tiens, voilà le compère. »
Héboutioux payait d’audace.
« On le jalousait, il le savait bien. Qu’un bout de soleil se montre, les serpents affilent leurs langues ; mettre à la porte de bons voyageurs, alors ? »
Il affichait Comtal. On les voyait, bras dessus, bras dessous, braver les potins, comme des amis de naissance.
Cependant, d’une manière croissante, au teint de l’aubergiste montait comme un afflux une couleur de bile.
Justine se taisait, en femme docile qui n’a pas à se plaindre.
Le curé intervint.
« Il ne pouvait feindre une ignorance coupable. »
Il lui montra des jeunes filles qui passaient :
« De tels tableaux les dévergondent. »
Héboutioux se fâcha.
« C’est trop. Pour qui me prend-on ? Je les tuerais plutôt tous les deux et moi après. »
Le curé craignit un éclat et partit. Héboutioux s’épuisait en gestes extravagants, tout le corps frémissant comme pour secouer des hontes ; des larmes lui mouillaient les yeux et la voix.
« Vous avez oublié un souper sur l’ardoise », dit Comtal.
Un matin, il annonça :
« Je pars ce soir. »
Il l’avait souvent dit. Héboutioux voulut prier.
« Non, cette fois, c’est la bonne.
— Puisque vous êtes décidé. »
Héboutioux courba la tête.
« Ces choses-là n’arrivent qu’à moi. »
Justine ouvrait de grands yeux sur Comtal. Des paysans s’arrêtaient sans mot dire, comme si, revenus à des sentiments moins narquois, à l’approche du malheur, ils voulaient en prendre leur part, en frères.
« Vous êtes ben décidé ? répéta Héboutioux, en un ton d’homme qui met au pied du mur.
— Oui », dit Comtal.
Il était engraissé visiblement ; ses moustaches avaient un tour coquet. Ses joues remuaient doucement.
« Vous avez l’air agité, Héboutioux !
— Dame, quand les amis s’en vont. »
Héboutioux serrait les lèvres. À quoi bon maintenant des frais de sourire inutiles ? Il alla fermer les deux battants de la grange. Une petite porte s’ouvrait dans l’un d’eux.
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