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Chapitre 10 Jaloux

Le diable emporte les gens qui vous mettent martel en tête ! me disais-je en revenant à pied de la ville voisine à travers les blés jaunissants sur lesquels le soleil jetait une large nappe d’or rouge : il fait un temps magnifique, je rentre chez moi ; ne devrais-je pas être joyeux et entendre toutes les douces chansons du foyer chanter dans mon cœur ? Au lieu de cette bonne musique, c’est la voix aigre de la tante Caroline qui me tinte aux oreilles : « Mon neveu, prenez garde à votre femme, vous vous apercevrez trop tard que j’avais raison de vous prévenir. »

Il faut croire que l’expression de mon visage n’avait pas été précisément agréable, car, en me disant précipitamment adieu, elle avait refermé sur moi la lourde porte au marteau grimaçant, moins déplaisant toutefois que sa méchante figure.

Prendre garde à ma femme ! Et pourquoi ? Je haussai les épaules de pitié, j’adressai mentalement à ma tante Caroline une apostrophe qui n’avait rien de commun avec une bénédiction, et je pris le chemin de mon petit manoir enfoui dans un bouquet de saules, – où m’attendait ma chère petite femme.

Ma chère petite femme… elle m’attendait en effet. Nous étions convenus depuis huit jours d’aller faire ensemble cette ennuyeuse tournée de visites, afin d’avoir de temps en temps l’occasion d’échanger un baiser dans un escalier obscur, au risque de chiffonner le chapeau d’Amélie. Et puis, tout à coup, le matin en revenant déjeuner, je la trouve en négligé blanc, tout semé de rubans bleus ! – C’était très joli, mais ce n’était pas précisément une toilette de visites, si bien que je lui proposai de rester au logis tout le jour. – « Non, mon chéri, me dit-elle. Pour arranger les choses à l’amiable, je vais rester, et tu iras tout seul voir l’oncle Auguste, la cousine Ursule et la tante Caroline. »

Tout seul ! C’était dur. Pourquoi ? La réponse fut courte et péremptoire :

— Je veux rester ici.

Je ne pus obtenir autre chose. Force fut de m’habiller et d’aller faire ma corvée tout seul. Pas de serrements de mains furtifs derrière les portes, pour varier la monotonie de cette longue journée. Et pour comble de bénédiction, les derniers mots de la tante Caroline grinçant à mon tympan : – Prenez garde à votre femme. Le conseil était absurde, mais pourquoi Amélie n’avait-elle pas voulu m’accompagner ? En me posant cette question, je distribuais à droite et à gauche de grands coups de canne sur les blés qui bordaient le chemin. Il faisait magnifique en effet ; – je vous demande un peu pourquoi cela me mettait de mauvaise humeur !

— Quel dommage qu’il n’ait pas plu à verse ! me disais-je tout le long de la route ; ma récolte eût peut-être été perdue, mais je ne serais pas allé en ville, et cet oiseau de mauvais augure, la tante Caroline… – Au diable la tante Caroline ! m’écriai-je, tout haut cette fois.

Un frais éclat de rire me répondit dans le bois. Je regardai à droite, et j’aperçus ma petite femme, toujours en négligé blanc, mais couronnée de bluets, qui m’attendait assise au détour de la route.

— Que t’a-t-elle fait, cette terrible tante Caroline ? me dit-elle en se suspendant à mon bras et en me tendant ses lèvres souriantes. Elle n’était pas bien grande, ma petite femme ; il fallait l’aider à se dresser, et baisser un peu la tête pour l’embrasser… Je n’eus pas plutôt passé mon bras autour de sa taille souple qu’un revirement d’idées se fit en moi, et je répondis de tout mon cœur :

— C’est une vieille folle.

— Amen, dit ma femme. Elle t’a fait faire un mauvais dîner, bien sûr ? Je t’ai gardé une aile de poulet et des fraises avec de la crème ; nous allons souper. Que dit-on à sa femme ?

— Merci, ma petite ménagère, répondis-je en la soulevant dans mes bras, blanche et moelleuse comme une plume de cygne.

Pendant que nous soupions en tête-à-tête, – elle avait renvoyé la bonne, – un doigt de vieux bordeaux clair comme un rubis dans nos verres et de la glace dans une large coupe de cristal, je me trouvais si bien ! L’idée me vint naturellement qu’il fallait être archifou pour être allé à la ville sous ce soleil et par cette poussière.

— Pourquoi m’as-tu expédié ce matin ? dis-je en riant à Amélie.

— Il fallait bien se débarrasser de ces vieilles visites oubliées.

— Mais alors, pourquoi n’es-tu pas venue avec moi ?

— Ah ! voilà ! fit-elle avec un léger nuage sur son frais minois, je n’en avais pas envie.

Elle me dit cela d’une manière si concluante qu’évidemment il n’y avait pas à reprendre la question en sous-œuvre. Je jetai ma serviette et je me levai.

— Oh ! le vilain désordre ! dit-elle en ramassant la serviette et en la roulant soigneusement. Je la regardai, ses yeux baissés suivaient l’opération de ses doigts agiles, elle avait l’air calme et reposé d’une madone du Pérugin ; – j’eus honte… de quoi ? Je n’en sais rien, toujours est-il que je me sentis honteux, et, passant le bras autour du cou de ma femme, je l’entraînai vers le balcon. La lune se levait derrière le grand bois, on ne la voyait pas encore, mais ses rayons traversaient la clairière en face de nous et glissaient sur le ruisseau comme des filets d’argent ; un cri d’oiseau se fit entendre dans le lointain. – Je regardai Amélie, – ses yeux étaient tournés vers moi. – Je t’aime, dit-elle en se blottissant contre moi comme un oiseau frileux. Il y a un an, nous n’étions pas encore mariés, t’en souviens-tu ?

Si je m’en souvenais ! La route de ma Saulaie à la ville ne me paraissait pas longue dans ce temps-là ! Il n’y avait pas un épi de blé, pas une fleur du chemin à laquelle je n’eusse crié : Je l’aime ! en revenant, le cœur débordant d’ivresse, à ce logis où je l’avais amenée un soir d’été, palpitante et pleine de confiance, ayant dit oui pour la vie à l’homme qu’elle aimait depuis deux ans….. Et moi ! quand l’avais-je aimée ? Je n’en savais rien ; il me semblait ne m’être jamais endormi ni réveillé sans son nom sur les lèvres et son image dans les yeux.

— Je t’aime, lui répondis-je. La lune nous enveloppa soudain d’une clarté éblouissante.

— Faust et Marguerite, dit Amélie en riant. Heureusement, Méphislophélès est en congé illimité. Allons, viens, Faust, tu vas t’enrhumer.

Pourquoi cette plaisanterie me fit-elle un effet désagréable ? Mais Amélie ouvrait la porte de notre chambre ; je ne vis plus qu’elle.

Le lendemain matin, quand je m’approchai de la fenêtre, le ciel était couvert, un rayon jaune se glissait de temps à autre entre les nuages.

— Signe de pluie, dis-je à Amélie qui se frottait paresseusement les yeux.

— Oh ! mais non, s’écria-t-elle, encore à moitié endormie, je ne veux pas qu’il pleuve ! Il faut que j’aille…

Elle s’interrompit brusquement et sourit.

— Où faut-il que tu ailles, ma petite femme ? lui demandai-je.

— Cela ne vous regarde pas, monsieur mon mari, répondit-elle avec une petite moue adorable.

— Mais si je veux le savoir ?

— Un mari ne doit avoir d’autre volonté que celle de sa femme, et comme je ne veux pas que tu le saches, tu comprends…

— Je comprends, fis-je d’un air enchanté. – J’étais furieux.

Ma mauvaise humeur passa avec le rayon jaune, noyé dans une petite pluie fine, aiguë, qui rayait perpendiculairement le paysage. Il n’y avait pas à mettre les pieds dehors ce jour-là !

— Qu’il fait donc mauvais ! dis-je en tambourinant avec satisfaction sur les vitres.

— Cela t’amuse ! fit Amélie qui n’avait pas l’air de partager mes impressions.

— Mais oui, ma chérie ! Quoi de plus doux que de passer la journée ensemble, enfermés dans cet heureux petit paradis ? Tu me feras de la musique, tu me joueras cet adagio de Beethoven, tu sais ?

Amélie me regarda tendrement et vint poser sa tête sur mon épaule. Cet adagio, elle me l’avait joué le jour de ma demande en mariage, c’était pour nous un souvenir plein de félicités indicibles. Ses yeux limpides regardaient jusqu’au fond de mon âme ; – à mon tour, j’y plongeai mon regard, et j’y trouvai cette entière confiance, cet abandon complet qui m’avaient rendu si heureux, qui me promettaient une longue vie de bonheur.

— Et tu ne sortiras pas, mon cher petit despote, lui dis-je en l’embrassant. Elle me rendit mon baiser, puis une étincelle pétilla dans son regard, – malice ou gaieté ? Et nous allâmes déjeuner.

La table desservie, Amélie regarda mélancoliquement le paysage : les cytises alourdis s’inclinaient jusqu’à terre, le gazon était noyé, de larges nappes d’eau marquaient la place des chemins… nous étions revenus aux beaux jours du déluge.

— Veux-tu sortir en bateau ? dis-je à ma femme, autrement je ne vois pas…

— Tu crois ? fit-elle avec un accent railleur. Allons, viens que je te joue ton adagio.

Une heure délicieuse se passa à faire de la musique, puis je me rappelai que cinq ou six lettres d’affaires gisaient là-haut sur mon bureau. À la campagne on n’écrit guère que quand il pleut ; malheur aux gens pressés, quand la chaleur et le ciel bleu vous appellent sous la voûte de la forêt ! Ma femme, fort affairée dans la cuisine, surveillait certain gâteau dont j’étais friand et que Monique manquait régulièrement. Elle en a au moins pour une heure, me dis-je, et je montai mettre un terme aux malédictions probables de mes correspondants.

Ce n’est pas une heure, mais deux, que me prirent ces ennuyeux chiffons de papier ; quand je redescendis, ma femme brodait près de la fenêtre de la salle à manger. Un rose vif teintait ses joues, deux ou trois gouttes d’eau scintillaient dans ses bandeaux ébouriffés, – elle était adorable ainsi, mais j’avoue que je n’y pensai guère.

Elle est sortie, – fut ma première idée ; – voyons si elle me le dira, fut la seconde.

Pourquoi ne me l’aurait-elle pas dit ? Je n’avais qu’à le lui demander. Je n’osai pas.

— Il pleut toujours ? dis-je bêtement.

La pluie avait doublé de violence et frappait les vitres avec rage.

— Tu vois ! dit Amélie en souriant. As-tu envie de sortir ?

— Non ; et toi ?

— Non certes, fit-elle avec un joyeux éclat de rire. La pensée me vint qu’elle avait peut-être simplement ouvert la fenêtre pour prendre l’air, et je me tançai vertement pour les idées baroques qui me parcouraient la cervelle depuis la veille au soir.

— J’ai oublié mon panier dans le salon, me dit Amélie ; mon bon chéri, veux-tu aller le chercher ?

Pour aller dans le salon, il fallait traverser l’antichambre, j’ouvris la porte, – l’empreinte des pieds mignons de ma femme allait du perron à la cuisine, marquée par des plaques humides, et par la porte entrouverte il me sembla voir le profil de son waterproof, pendu devant le feu.

Elle est décidément sortie, me dis-je. Quel intérêt peut-elle avoir à me le cacher ? Pendant que je retournais cette idée dans mon esprit, j’avais mis la main sur le panier d’Amélie ; la vue des objets qui le remplissaient changea le cours de mes pensées. C’étaient de petits morceaux de flanelle et d’indienne de toutes les couleurs, jaquettes et petits bonnets…

— Pendant que nous n’avons pas d’enfants, m’avait expliqué ma femme, laisse-moi travailler pour les pauvres petits de la commune ; cela nous portera bonheur, et, plus tard, qui sait si j’en aurai le temps ?

Elle était sortie certainement, – mais pour une œuvre de charité. Comment n’y avais-je pas pensé plus tôt ? Elle se cachait pour bien faire… Mon cœur déborda de joie et d’orgueil ; en lui rendant son panier, je baisai la main qu’elle avançait pour le recevoir.

— Cher Ferdinand, fit-elle tendrement, assieds-toi là et causons.

L’après-midi s’acheva comme un rêve. J’étais fier de ma femme, j’aurais voulu apprendre au monde entier qu’elle avait bravé la pluie et le vent pour faire une visite de charité, j’avais envie qu’elle sût les sentiments que m’inspirait son dévouement… Au dîner je n’y tins pas.

— Que t’ont conté tes chers pauvres, ce matin ? lui dis-je en la caressant des yeux, pendant qu’elle retournait la salade.

— Mais rien du tout, fit-elle, en posant la fourchette d’ébène sur les feuilles d’un vert tendre ; par un temps comme celui-là, à moins de mourir absolument de faim, quand on n’a guère de souliers, on ne se risque pas à traverser le bois pour venir à notre maisonnette isolée.

Je me sentis envahir par une froide stupéfaction. Amélie me passa la salade.

— Je n’ai pas faim, dis-je sèchement.

— Es-tu malade, mon ami ? fit-elle avec inquiétude.

— J’ai mal à la tête, répondis-je. Il fallait bien un prétexte. Allions-nous commencer à jouer vis-à-vis l’un de l’autre cette comédie méprisable ? Fallait-il désormais nous nourrir réciproquement de mensonges et de soupçons ? Le cœur me manqua en y songeant.

— Tu es pâle, c’est vrai, mon trésor, dit-elle en se levant et me regardant tout près, la main sur mon épaule. Tu es resté enfermé tout le jour, cela ne vaut rien pour la santé. Tu ne veux pas de dessert ? Attends, je vais te faire moi-même une tasse de bon café.

Je la laissais dire, je la laissais faire, abasourdi par tant de présence d’esprit, tant de duplicité.

Comment, j’étais là, sous ses yeux, torturé par des soupçons infâmes ; elle le voyait, puisqu’elle avait remarqué ma souffrance, d’un mot elle pouvait la faire cesser, et ce mot elle ne le disait pas ! C’est donc qu’elle ne le pouvait pas ?

— Dissimulons, me dis-je, sans cela je ne saurai rien ; elle est déjà trop adroite.

Elle était bien adroite en effet, car je ne pus rien apprendre.

Faire une question directe, – c’était facile, – mais en face d’un mensonge flagrant, saurais-je me contenir ? Je prétextai un travail important à finir ; malgré les prières d’Amélie, je montai à mon cabinet et je m’ensevelis dans les comptes de fermages. Vers dix heures, elle monta, un peu triste, un peu inquiète, et me demanda si je n’irais pas bientôt dormir.

— Dormir ? répondis-je sévèrement. Non, mes affaires ne souffrent pas de retard ; couche-toi sans m’attendre.

— Pauvre Ferdinand, dit-elle en m’embrassant au front, malade et forcé de travailler ! Tu viendras bientôt, dis ?

— Je n’en sais rien, répliquai-je ; je t’ai dit de ne pas m’attendre. Je m’étais mis, en effet, à réviser des comptes ; heureusement, le travail n’était pas urgent, car je le faisais bien mal. Au lieu des colonnes de chiffres, je voyais s’aligner les arbres de la forêt, et sous ces arbres, les pieds dans l’eau, l’eau sur la tête, Amélie marchant vite, de ce pas fermé et léger qui lui était propre… Où était-elle allée, et pourquoi ne voulait-elle pas me le dire ?

Il était une heure du matin, ma lampe allait s’éteindre. Force me fut d’aller rejoindre ma femme.

Elle dormait, la tête sur son bras, dans ses longues tresses châtain clair, assombries par la lumière incertaine de la lampe baissée à demi ; sa respiration était égale et tranquille, sa main gauche était posée sur mon oreiller, comme si elle se fût endormie en me tendant les bras ; – je sentis mon cœur se gonfler et mes yeux s’emplir de larmes. Elle était si pure dans ce sommeil enfantin !… Je m’approchai du lit avec une espèce de remords : je me sentais coupable de l’avoir outragée, même par un doute ; j’avais envie de la réveiller pour lui raconter l’histoire de cette pénible journée, lorsque j’aperçus un coin de papier qui dépassait d’un tiroir de sa toilette. Elle ne mettait jamais de papiers à cet endroit ; qu’est-ce que cela pouvait être ? J’ouvris le tiroir avec précaution, je dépliai le papier suspect, et j’y trouvai ces mots : « Madame, puisque vous vous chargez si charitablement de terminer mes souffrances, je vous attendrai à la Cormerie jeudi et vendredi. Samedi décidera de mon sort. Merci pour tant de bonté que je n’avais pas osé rêver. » Signé : M…

La Cormerie était une ferme à un quart de lieue, sous bois, de notre habitation. Jeudi, c’était hier, elle m’a envoyé à la ville ; vendredi, aujourd’hui, elle est sortie ; samedi… c’est demain !

Je tombai atterré sur la causeuse ; le bruit réveilla à demi Amélie, qui murmura faiblement mon nom. Je retins mon haleine, de peur d’attirer son attention. S’il eût fallu lui répondre, je crois que je serais devenu fou de rage ou de douleur.

Ainsi, cet ange, mon Amélie, la femme que l’année précédente j’avais amenée sous mon toit, elle acceptait des rendez-vous, bravait pour s’y rendre un temps abominable, et samedi… Que voulait-elle faire samedi ? Fuir, peut-être ?

— Ah ! qu’elle parte, me dis-je désespéré ; qu’elle quitte ce foyer où elle avait apporté la paix et la joie, où elle laissera douleur et mépris ! Qu’elle s’en aille, je resterai seul, pour pleurer toute ma vie le jour où je l’ai aimée, elle si fausse et si menteuse !

L’aube naissante me trouva sur le canapé. Amélie n’avait plus remué ; la clarté du jour, splendide cette fois, me rappela d’autres sentiments que j’avais oubliés dans le premier épanchement de mon chagrin.

— Elle, je puis la pleurer, me dis-je ; mais il y a quelqu’un qu’il faut que je tue, d’abord ; pour savoir son nom, encore un peu de patience.

La rage me donna une vie nouvelle ; je ne me souvins plus que j’avais passé la nuit debout ; je m’assis un instant au bord du lit, pour faire croire à Amélie que j’avais occupé ma place ordinaire, j’appuyai mon coude sur l’oreiller, pour y simuler l’empreinte de ma tête. – Moi aussi, pensais-je avec un sourire amer, je sais tromper et mentir, moi, avant-hier si confiant, si heureux… La tante Caroline avait raison ; elle connaissait bien la femme qui portait mon nom !

Pendant toutes ces réflexions, j’évitais de regarder Amélie : je sentais qu’à sa vue mon cœur trop plein eût débordé en sanglots. Je passai dans mon cabinet de toilette, et après avoir changé de costume, rafraîchi, un peu calmé, je pris un fusil de chasse et je sortis.

L’air était frais, tant soit peu vif ; le soleil était levé. Il pouvait être cinq heures et demie du matin. Jamais je n’ai vu plus belle journée. Les alouettes chantaient haut dans le ciel… Je ne sais pourquoi la fable de la Fontaine : l’Alouette et ses petits, avec le Maître d’un champ, me revint soudain à la mémoire. Cette poésie champêtre s’accrochait à moi, pour ainsi dire ; les vers me revenaient l’un après l’autre ; je voulais penser à autre chose, et je ne pouvais me débarrasser des rimes familières :

Les alouettes font leur nid

Dans les blés, quand ils sont en herbe…

La pluie de la veille brillait en larges flaques dans les chemins peu fréquentés, les petits fossés du drainage étaient pleins d’eau jusqu’au bord, de temps en temps une grenouille verte y sautait avec bruit… Ce côté de mon domaine ne me rappelait rien de douloureux ; peu à peu, mes idées noires s’engourdirent à la tiédeur du soleil levant, aux parfums des menthes sauvages qui bordaient la prairie, et une sorte de pitié s’empara de moi. – Pauvre Amélie, me dis-je, elle m’aimait. Elle a dû souffrir, lutter, pour en arriver là… Soudain, je me rappelai son sourire malicieux lorsqu’elle m’avait dit la veille : « Tu crois ? » Défi plein d’audace, dont je n’avais pas compris la portée et dont le souvenir me remplit de dégoût et d’horreur.

— Ah ! je les tuerai ! m’écriai-je. – Et je pris résolument la route de la Cormerie.

L’âpre senteur de la forêt mouillée me rendit ma sauvage énergie du matin, et j’arrivai à la ferme, décidé à tout savoir, à rencontrer mon rival, à le provoquer, à le tuer sur place, s’il refusait de se battre. J’entrai dans la cour ; les garçons de ferme étaient déjà partis pour le travail ; la fermière, sur le seuil de l’étable, trayait une vache dans un vase de cuivre aux flancs rebondis ; les canards s’ébattaient avec de grands cris de joie dans une mare, grossie par la pluie de la veille… La fermière me salua.

— Vous voilà de bon matin, monsieur ! Voulez-vous une tasse de lait chaud ?

Je refusai d’abord ; mais au bout d’un instant, mon estomac tenté par la vue du lait mousseux me rappela que la veille je n’avais dîné qu’à moitié, et qu’après tout, l’homme est mortel.

— Je le tuerai aussi bien après déjeuner, me dis-je.

— Hé bien ! fis-je tout haut à la fermière, vous avez eu des visiteurs depuis peu ?

— Des visiteurs ? Non, monsieur Ferdinand. Une femme seulement, une dame fatiguée et malade, qui s’est reposée ici ces deux jours.

Une dame ? ceci dérangeait mes idées.

— Bah ! me dis-je, cette femme est payée pour se taire ; si je la sommais de me la faire voir, sa dame malade, elle serait bien embarrassée !

J’allais demander si ma femme était venue la veille :

— Non, me dis-je, devant tout le monde, je conserverai son honneur aussi longtemps que faire se pourra. Je ne veux pas que sa honte vienne de moi.

Je remerciai la fermière, et je repris à pas lents le chemin de la maison. La dame de la Cormerie me trottait cependant par la tête, et je fis un grand détour avant de rentrer. La promenade avait un peu calmé mes passions surexcitées par une nuit d’insomnie et de tortures morales ; je me demandais de temps en temps si j’étais bien sûr de ne pas me tromper d’une façon absurde. Mais la lettre, la malheureuse lettre ! je l’avais dans la poche de mon gilet, je l’avais lue et relue vingt fois. Pas de signature : M pouvait signifier Marie aussi bien que Maurice… Mais quelle femme demanderait des rendez-vous secrets, quand il était si simple de venir trouver Amélie chez elle ?

— C’est épouvantable, me dis-je, une telle duplicité ! tant de ruses, de mensonges à cet âge… elle a vingt ans, que sera-t-elle à quarante ?

Elle me faisait horreur.

Il fallait bien rentrer chez moi, cependant, ne fût-ce que pour la confondre ; aussi bien, j’étais déjà dans le jardin. J’arrivais à pas lents, la tête baissée ; je levai les yeux, elle m’attendait sur le seuil, avec une expression sérieuse sur son joli visage ; – sérieuse, mais non craintive.

— Elle se doute de quelque chose, me dis-je ; mais évidemment elle n’a pas peur. Quelle nouvelle histoire va-t-elle inventer ?

J’essayai de me rappeler quelles anciennes histoires elle m’avait déjà inventées, quels mensonges elle m’avait faits, et, à ma grande surprise, je ne trouvai rien du tout.

— Est-elle adroite ! me dis-je ; elle s’est arrangée de manière à ce que je ne puisse rien tourner contre elle… Mais j’ai la lettre ; je la confondrai.

J’étais arrivé près d’elle… elle me tendit le front pour recevoir le baiser du matin ; machinalement, je me penchai sur elle, et je le lui donnai.

— Tu vas bien, ce matin, Ferdinand ! dit-elle. Tu as bonne mine aujourd’hui, le sommeil t’a fait du bien ! Bonne mine, le sommeil… Elle tombait bien ! Elle mentait, sans doute. Je me regardai dans la glace de la salle à manger ; elle avait raison, jamais je ne m’étais vu si vermeil ! Je maudis le lait de la fermière de m’avoir ôté l’air fatal et sombre qui convenait au rôle que j’avais à jouer dans cette tragédie domestique.

Ma femme s’était assise en face de moi ; elle trahissait par instants une légère agitation nerveuse, sa main tremblait en me passant les côtelettes… J’avais encore faim, cependant ; puisque j’avais tant fait que d’entrer dans la maison et de m’asseoir à table, autant valait déjeuner comme à l’ordinaire. D’ailleurs, par une contradiction inexplicable, la vue de ma femme, qui eût dû m’exaspérer, faisait passer dans mes veines un courant de calme et de repos… Le cœur humain est bien étrange !

— Ferdinand, dit-elle, il faut que je t’avoue quelque chose.

Je la regardai avec le sang-froid d’un juge qui examine un prévenu quelconque.

— Te souviens-tu de Marianne ? continua-t-elle en baissant les yeux.

Marianne était la femme de chambre de ma femme avant notre mariage ; fille de gens à leur aise, elle avait reçu une éducation très convenable, mais la mort de ses parents l’avait laissée sans ressource, et elle était entrée au service de mademoiselle Amélie, qui, tout en gardant parfaitement sa petite dignité, ne l’avait jamais traitée en servante. Mais Marianne avait un cœur… elle s’était laissé conter fleurette par un comédien de passage dans notre petite ville, et, un beau matin, l’avait suivi, nous laissant pour adieu une lettre désespérée, où le repentir perçait déjà, mais à côté de l’irréparable.

Ma femme en avait eu beaucoup de chagrin, elle était sincèrement attachée à cette jeune fille. Dans ma vertu de jeune mari, j’avais flétri cette escapade. N’étant pas d’accord là-dessus, nous avions cessé d’en parler. Ce nom fut un trait de lumière pour moi.

— Oui, fis-je avec empressement, je me souviens de Marianne, eh bien ?

— Eh bien, continua Amélie sans me regarder, elle est très malheureuse ; ce… cet homme est mort du typhus à Lyon, elle n’a plus rien, personne ne veut la recevoir… je voulais te demander… mais tu ne voudras pas…

— Quoi ? m’écriai-je avec une vivacité joyeuse, qui lui fit lever les yeux.

— Me permettre de la reprendre, répondit-elle tout bas ; puis elle ajouta très vite : Ferdinand, je te l’ai caché ; elle m’a écrit, il y a quinze jours. Tu n’étais pas là quand j’ai reçu sa lettre ; je n’ai pas osé t’en parler. Tu n’étais pas bien disposé pour elle. Je lui ai écrit de venir ; depuis jeudi elle est à la Cormerie. J’ai profité de ton absence en ville pour aller lui parler. J’y suis retournée hier ; elle n’avait plus de souliers, Ferdinand, elle a tout vendu pour soigner cet homme. Après tout, elle l’a aimé. Ce n’était pas son mari, je sais bien ; mais puisqu’il est mort, faut-il la laisser mourir de faim, ou pis encore ? Toi qui es si bon, si généreux, mon petit mari…

— Tout de suite, m’écriai-je, amène-la tout de suite !

— La voilà qui vient, dit Amélie, en me montrant Marianne, vieillie, fatiguée, les yeux usés par les larmes, qui montait péniblement notre perron.

Marianne pleurait, Amélie pleurait, moi… enfin, ceci ne regarde que moi. J’aurais voulu me mettre à genoux devant ma femme, j’étais inondé d’ivresse ; on m’aurait demandé de donner ma Saulaie, je crois que j’aurais signé des deux mains, seulement pour le plaisir de jouir en paix de mon bonheur.

— Ma femme, ma chère Amélie ! disais-je quand nous fûmes seuls, en couvrant ses mains de baisers.

— C’est moi qui devrais te remercier, répondit-elle ; je sais que tu as eu à vaincre pour me plaire un préjugé très tenace, et c’est toi qui as l’air de me rendre grâce !

— Oui, je te rends grâce, et à Marianne, et au monde entier, pour m’avoir appris quel trésor, quel ange de femme j’ai reçu en partage !

— Enfant ! répondit-elle en souriant ; enfin, je te retrouve ! Hier, tu m’as inquiétée ; sais-tu que tu as été très malade, sans qu’il y paraisse ? J’ai eu peur que ce ne fût un commencement de fièvre chaude…

— Ou de folie, interrompis-je en riant.

— Il n’en faudrait pas rire, continua-t-elle, en me regardant avec cette bonté compatissante qui la rendait si chère aux petits et aux infirmes ; tu ne peux pas t’imaginer combien ton visage était changé, quelle expression singulière assombrissait tes yeux ; il fallait que ta souffrance fût bien vive…

Je l’embrassai, incapable de lui répondre ou d’affronter son regard plus longtemps. – Si elle savait ce que j’ai osé supposer, pensai-je, elle en serait malheureuse toute sa vie. Elle l’ignorera toujours.

— Puisque tu es si bon, me dit Amélie à l’oreille, je te ferai une confidence : c’est que Marianne nous sera nécessaire pour bien des soins affectueux…

La tante Caroline a rendu sa vilaine âme au Seigneur ; j’ai un fils ; j’espère bien que l’âge venu, il sera moins absurde que son papa.

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