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Chapitre 9 Lina

C’était une danseuse, et c’était ma sœur. Je ne prétends pas que toutes les danseuses soient capables de vivre et de mourir comme elle, – pas plus que toutes les femmes du monde, – mais j’ai résolu d’écrire son histoire avec le peu d’orthographe que je possède, afin de la faire lire à ses enfants, quand ils seront assez grands pour la comprendre.

Elle s’appelait Magdalina, et nous la nommions Lina. Elle était blonde et mignonne, les yeux bleu foncé ; la bouche était grande, mais garnie de si jolies dents ! Elle avait dix-neuf ans, et ses débuts promettaient un bel avenir ; elle s’était fait aimer de tout le monde au théâtre ; les machinistes mêmes lui souriaient quand elle glissait à travers les décors ; c’était une enfant gâtée du public et de ses camarades, et je l’avais conservée pure, en dépit de toutes les galanteries dont elle était entourée. – Pure ? oui ; non par mes conseils, cela ne s’écoute jamais, mais par l’exemple des malheurs qui suivent une faute. En grandissant, elle avait compris, entendu dire peut-être, pourquoi je vivais seule et triste, – trop fière pour tomber plus bas, trop humiliée pour payer d’audace, – et je l’avais vue repousser gentiment, sans rudesse, toutes les offres malsonnantes ; mais l’amour n’avait pas encore passé par là, et je me demandais avec effroi ce qui s’agiterait dans ce jeune cœur le jour où la passion s’y éveillerait.

Ce jour vint : un soir, en rentrant d’une représentation où elle avait été bien fêtée, Lina en robe de nuit vint s’asseoir à mes pieds dans le salon ; je vis qu’elle avait quelque chose à me dire ; j’appréhendais sans savoir quoi, mais je résolus de la laisser parler.

— As-tu vu le comte Jacques ? me dit-elle après un long silence.

Le comte Jacques était un habitué des fauteuils d’orchestre ; il avait vingt-deux ans, un beau visage, une élégante et fière tournure, et une grande fortune déjà considérablement ébréchée par des folies chevaleresques dont son honneur, au moins, n’avait jamais eu à souffrir. Je compris que Lina m’échappait, et pour toute réponse je fis un signe de tête.

— Il m’a demandé la permission de se présenter chez nous, continua Lina. Après un silence elle ajouta : J’ai dit oui. Un second silence suivit : – Je l’aime, fit-elle avec une singulière douceur dans la voix.

— As-tu bien réfléchi ? lui dis-je tristement.

— Oui, continua-t-elle en posant sa tête sur mes genoux. J’ai beaucoup réfléchi, et voici ce que je me suis dit : Épouser un de mes camarades du théâtre ou de l’orchestre – non : j’ai trop vu de telles unions pour ne pas les apprécier à leur valeur ; d’ailleurs je ne puis aimer ces gens, que je vois avec tous leurs défauts, leurs vices, leurs bonnes grosses qualités qui les rendent charmants ou insupportables ; me marier hors du théâtre, être déclassée, humiliée… non encore. Mais aimer de toute mon âme, aimer… le temps que Dieu voudra, et puis…

— Et puis ? répétai-je.

— Et puis mourir, dit-elle doucement, en souriant ; mourir, – ou vivre avec le souvenir de quelques belles années de bonheur et de jeunesse, et oublier que j’ai un cœur.

Je secouai la tête. Je savais bien, moi, qu’on ne vit pas ainsi, à moins d’avoir été comme moi, froissée, brisée dans ses fibres les plus intimes, et d’ailleurs je n’étais pas jolie… mais elle, charmante et adorée, pourrait-elle ?…

— Avant de gâter la tienne, lui dis-je, regarde ma vie.

— Je l’aime, répondit-elle en se blottissant contre moi.

Je tentai un dernier effort.

— Sais-tu s’il mérite qu’on l’aime ? lui dis-je.

— Ah ! voilà ce qu’il faut savoir, fit-elle lentement ; je verrai bien : s’il parle de présents, tout sera fini, je ne le reverrai jamais.

Elle me dit bonsoir et s’en alla.

Restée seule dans le salon avec le feu qui s’éteignait, je pleurai longtemps sur elle et sur moi. Vingt fois je fus sur le point d’aller lui parler, de lui raconter l’histoire de mon désespoir, de ma vieillesse anticipée, – je n’ai que huit ans de plus qu’elle, et je parais sa mère, tout cela pour une faute vulgaire, – je me retins. Jamais l’expérience d’autrui n’a corrigé personne, me dis-je tristement ; elle se cachera de moi, voilà tout ; et qui suis-je pour lui faire de la morale ? En ai-je le droit, moi, coupable, déchue ?

Lasse de pleurer, je me levai, et sur la pointe des pieds, j’entrai dans sa chambre. Elle dormait d’un sommeil d’enfant, les bras croisés sur sa poitrine, dans ses longues tresses blondes… – Combien de nuits dormira-t-elle encore ainsi ? me dis-je en baisant ses cheveux de soie. Je me retirai le cœur gros. – Il y a encore une chance, pensai-je en me couchant, c’est qu’il la blesse en lui offrant ses richesses ; elle le repousserait sans pitié.

Et je m’endormis en priant Dieu de permettre que le comte Jacques fût un homme comme tous les autres.

Le ciel n’exauça pas ma prière, – je l’ai trop fatigué de mes vœux autrefois ; – le comte Jacques n’était pas comme les autres. Je ne sais pas ce qu’il pensait de Lina avant d’entrer chez elle ; mais quand il l’eut vue dans sa chaste dignité, – la dignité d’une danseuse, cela va faire rire le monde, – il se laissa gagner au parfum d’honnêteté qu’exhalait la bonne créature, il ne demanda pas à être l’amant de la danseuse, il devint l’amoureux de la jeune fille, et c’est ce qui perdit Lina.

Il venait tous les jours. – Je ne les dérangeais jamais : la maison n’était-elle pas à ma sœur ? – Il causait, il s’asseyait à ses pieds, et baisait ses mains fluettes, et quand elle lui montrait du doigt l’heure à la pendule, il s’en allait soumis… On se serait bien moqué de lui au dehors, si l’on avait su que l’amant de Lina n’avait pas encore effleuré ses lèvres !

Un jour, vers l’heure du dîner, Lina m’appela. – Julie, me dit-elle, pourquoi ne viens-tu jamais au salon quand le comte y est ? Veux-tu dire qu’on mette son couvert ? Il dîne avec nous.

J’obéis tristement, Lina ne s’appartenait plus.

J’en veux cruellement au comte Jacques, et pourtant je ne puis prononcer un mot de blâme contre lui ; il s’est toujours comporté irréprochablement, selon les lois du meilleur monde. Il ne donna rien à Lina, – il savait qu’un tel amour ne se paie pas, – le portrait du comte seulement dans un médaillon tout uni, qu’elle ne cessa de porter jusqu’à la fin ; mais ce modeste petit logis, qu’il ne demanda pas de lui faire quitter, se remplit insensiblement des recherches du luxe le plus exquis ; lui seul y pénétrait, il en fit un paradis.

Un an s’écoula. Lina, heureuse, était cent fois plus jolie : son charmant naturel en faisait la plus aimable compagne : au théâtre, on l’avait taquinée quelque temps. – Eh bien, oui ! je l’aime, avait-elle répondu, et après ? On avait fini par n’y plus penser. Non que le comte Jacques n’eût été le point de mire de toutes les dames du corps de ballet ; mais à force de voir tomber dans l’eau les plus fortes agaceries, ces dames avaient déclaré le comte « fini ».

Depuis quelque temps Lina pâlissait, elle était vite essoufflée ; elle demanda et obtint un congé de trois semaines. Quelques jours avant l’expiration de ce congé, je la trouvai debout devant sa psyché, qui s’examinait attentivement ; elle me parut changée. En m’entendant, elle se retourna joyeusement.

— Julie, dit-elle, si tu savais quel bonheur ! Jacques est si content ! Ce sera un fils !

Elle était si heureuse, si triomphante, que je n’eus pas le courage de souffler sur sa joie avec les réalités de la vie. Elle ne retourna pas au théâtre, le comte ne le permit pas ; jamais jeune femme ne fut plus soignée, plus gâtée. Elle avait eu raison, ce fut un fils que le comte reçut dans ses bras en pleurant de joie.

Lina fut bientôt sur pied ; le vieux médecin du comte, qui l’avait vu naître et qui venait chez nous depuis deux ans, lui permit de reprendre la danse, car elle tenait à gagner sa vie, comme elle disait. Jacques pouvait lui donner le superflu ; mais elle ne voulait devoir le nécessaire qu’à elle-même.

Une nourrice fut engagée pour le bébé. Le comte voulait un appartement plus vaste ; Lina tenait à ne pas quitter le logis où elle avait aimé Jacques. Cédant à ce caprice, celui-ci fit déménager à prix d’or les locataires qui habitaient l’autre moitié de notre étage ; il orna cet appartement, fit ouvrir en secret une porte de communication, et un soir, en revenant du théâtre, Lina trouva son logement agrandi de moitié. Elle voulait gronder, mais Jacques étouffa ses paroles sous un baiser.

— J’ai gardé notre chambre, lui dit-il, mais il me fallait bien un cabinet de toilette.

— Tu resteras donc ici ? répondit-elle, saisie de joie.

— Toujours, ma bien-aimée.

Effectivement, le comte Jacques ne nous quitta plus ; il avait conservé son logis de garçon, où il recevait ses amis et son courrier ; mais il dînait presque toujours avec nous et revenait tous les soirs. Jamais je n’avais vu Lina si heureuse, et je me disais parfois qu’une bonne fée devait avoir présidé à sa naissance, pour qu’elle eût toutes les joies, là où j’avais eu tant de peines.

Deux ans s’écoulèrent ainsi sans nuages, au bout desquels Lina se trouva enceinte une seconde fois. Les six premiers mois, tout alla bien ; puis tout à coup elle devint faible et nerveuse, et le comte Jacques, de son côté, se montra fort préoccupé de son état maladif. Insensiblement le logis s’assombrissait : Jacques fut forcé de faire un petit voyage auprès de ses parents qui habitaient leurs terres ; il devait rester huit jours absent, il en fut quinze, et malgré ses lettres quotidiennes, je voyais Lina devenir de plus en plus sérieuse. Un jour, je pris à part le vieux bon médecin qui la soignait avec tant de dévouement.

— Qu’a-t-elle ? lui dis-je.

— Sa grossesse la fatigue plus que de raison, répondit-il ; je n’en saisis pas clairement le motif ; c’est probablement nerveux, mais Jacques devrait revenir. Je lui écrirai.

Jacques revint aussitôt, et Lina sembla reprendre goût à la vie ; – puis vint le moment redoutable. La crise fut longue, très longue.

— Il y a de l’atonie, disait le docteur ; une nature si vigoureuse ! que peut-elle avoir ?

Enfin, après de longues heures d’angoisses, j’entendis le cri du nouveau-né !

— C’est une fille, dit le docteur.

— Une petite Pauline, dit Jacques en baisant les mains inertes de ma sœur.

— Pauvre petite fille ! murmura Lina d’une voix si faible qu’on eût dit un souffle.

— Ce n’est pas tout ça, fit le docteur avec autorité, assez de faiblesse ; je veux qu’on se remette, et vite, entendez-vous, madame ?

— J’obéirai, docteur, répondit Lina en pressant faiblement la main de Jacques, qu’elle n’avait pas quittée durant les dernières heures.

Elle se remit en effet, – plus vite que je ne l’aurais espéré. Jacques était toujours aux petits soins près d’elle ; cependant il ne pouvait déguiser une certaine préoccupation, une certaine tristesse qui ne m’échappait pas ; je sentais venir un malheur, – mais pouvais-je l’interroger ?

Un jour, Lina était sortie en voiture, – c’était la seconde fois depuis ses couches ; Jacques vint me chercher dans la chambre où je regardais la nourrice habiller la dernière venue.

— Petite sœur, me dit-il d’un air soucieux, le docteur nous attend au salon, venez un peu, j’ai à vous parler.

Je me sentis frappée au cœur, mais je le suivis sans mot dire au salon, où le docteur nous attendait en effet d’un air fort grave.

— Voici ce que c’est, dit Jacques d’une voix embarrassée ; je suis ruiné ou à peu près, j’ai vingt-sept ans, mon père veut que je me marie ; il a arrangé cela avec une famille amie, et le mariage est conclu pour le mois prochain.

J’étais stupéfaite ; l’épouvante me fermait la bouche. Jacques continua :

— Il y a quatre ou cinq mois qu’il en est question ; le docteur sait que j’ai refusé énergiquement. J’aime Lina, et je ne voulais pas la quitter : j’ai lutté avec mon père jusqu’à ce qu’il me menaçât de sa malédiction ; ma mère en est tombée malade de chagrin. – C’est alors que je suis allé la voir ; – le docteur sait tout.

Le docteur acquiesça d’un signe de tête.

— Que fallait-il faire ? continua Jacques ; j’aurais été heureux d’épouser Lina, mais jamais mon père ni ma mère n’y consentiront ; il faut que je leur obéisse, non par goût, mais par devoir filial. Comprenez-vous, Julie ?

— Et Lina ? fis-je d’une voix brève.

— Le docteur dit qu’elle est en état de supporter la commotion.

— Du moins, elle en a l’air ; je n’ai rien dit de plus, fit le docteur sans bouger de sa place.

— Il faut que je parte demain, ajouta Jacques. Les longues émotions ne valent rien, plutôt trancher d’un coup ; d’ailleurs, le docteur sera là. J’y suis forcé, vous dis-je, Julie ; vous savez que je ne suis pas un homme à paroles inutiles, ni à faux serments. – M’en voulez-vous beaucoup ? ajouta-t-il en me tendant la main.

— Je n’en sais rien, répondis-je sans la prendre. À votre place, je sais que je n’aurais pas abandonné Lina.

J’ignore ce qu’il allait dire. Lina entra toute frileuse, – c’était aux premiers jours de l’hiver, – et fit servir le dîner. Ce repas fut triste ; Lina n’avait pas l’air de s’en apercevoir : elle se disait fatiguée ; nous passâmes au salon. Elle s’étendit sur sa chaise longue, et Jacques s’assit près d’elle, comme d’usage. Le docteur et moi nous avions engagé une partie d’échecs, par contenance, car nous poussions les pièces au hasard, sans savoir ce que nous faisions. Enfin le docteur se leva. – Je vais voir les enfants, dit-il ; – et il sortit. Jacques se laissa tout doucement glisser à genoux sur le tapis, la main de Lina dans les siennes, en la regardant avec une douloureuse tendresse. Je vis bien qu’il l’aimait toujours et qu’il souffrait jusqu’au plus profond de son être.

— Lina, lui dit-il doucement, tu sais que j’ai un père et une mère ? Lina fit un signe de tête.

— Tu sais que leur idée est de me voir continuer la famille ?

Elle répondit de même.

— Lina, mon amour, – il fondit en larmes, – on nous sépare…

— Tu te maries ? lui dit-elle doucement.

Je sentais tout son sang lui refluer au cœur ; elle pâlissait d’instant en instant. Il ne pouvait pas répondre.

— Je le savais, continua-t-elle à voix basse ; ne sois pas si triste…

— Tu le savais ? fit Jacques effrayé, en la regardant, – tu le savais, et tu ne m’en as rien dit ?

— À quoi bon te faire de la peine ! dit-elle avec la même douceur. Tu as fait tout ce que tu devais faire ; il ne te reste plus qu’à obéir. Il y a quatre mois que je le sais ; tu as perdu ici la dernière lettre de ta mère avant ton voyage, avant sa maladie, tu sais ? Je l’ai lue.

— Pauvre Lina, comme tu as souffert ! disait-il en pleurant sur les mains glacées de ma sœur ; je t’aime, je te jure que je t’aime !…

— Je le sais, répondit-elle en se penchant sur lui pour l’embrasser ; je ne t’en veux pas ; j’ai été très heureuse ; je savais que cela devait arriver. Malgré tout, je suis contente de t’avoir aimé.

Calmé par sa douceur, Jacques reprit un peu de courage. – J’ai pensé aux enfants, dit-il en tirant deux papiers de sa poche, – et à toi, ajouta-t-il, en glissant un troisième papier sous les autres.

Lina regarda les deux premiers. C’était pour chacun des enfants une donation de cent mille francs.

— J’aurais voulu faire davantage, disait Jacques honteux, c’est tout ce qui me reste ; je n’ai besoin de rien, je serai riche.

Elle prit le troisième papier d’une main négligente et le jeta au feu sans l’avoir ouvert.

— Je n’ai pas le droit de refuser pour les enfants ; mais pour moi, je n’ai besoin de rien, dit-elle en tendant la main au comte.

— Mais de quoi vivras-tu ? la rente des enfants ne suffira pas pour quatre !

— Du théâtre, répondit-elle avec un étrange sourire. Quand pars-tu ?

— Demain.

— Tu restes ce soir ?

— Oui, certainement.

— Et cette nuit ? fit-elle plus bas, en le regardant avec une lueur singulière dans ses yeux bleus.

— Oui.

— Merci, je t’aime, lui glissa-t-elle à l’oreille. Elle se leva lentement, m’envoya un baiser, passa un bras au cou de Jacques et se dirigea vers sa chambre. La porte se referma sur eux.

Le docteur rentra. – Eh bien, comment l’a-t-elle pris ? A-t-elle beaucoup pleuré ?

— Pas une larme.

Il hocha la tête. – Tant pis, dit-il.

— Elle le savait quand il est parti il y a quatre mois, ajoutai-je.

— Je m’en étais douté, répondit-il. C’est très sérieux ; il faudra voir ; je reviendrai demain.

Je ne dormis guère. Le lendemain à huit heures, à la clarté grisâtre d’une pluvieuse matinée d’hiver, je rencontrai le comte Jacques en costume de voyage dans la salle à manger.

— Comment va-t-elle ? lui dis-je toute tremblante.

— Elle est calme, répondit-il sans me regarder. Il me donna une adresse pour lui envoyer de fréquentes nouvelles de ces êtres si chers à son cœur la veille encore et qui demain ne seraient plus rien pour lui ; il embrassa son fils en train de barboter dans son lait du matin, sa fille endormie au sein de la nourrice, me tordit la main d’une dernière étreinte en disant : Veillez sur elle, – et partit.

Il n’était pas méchant, cet homme, et la société qui nous l’arrachait n’avait pas tort non plus. Qui donc avait tort dans cet épouvantable sacrifice ? Était-ce la victime ? Mais ces choses-là sont au-dessus de mon jugement.

Quand la porte fut fermée sur lui, j’entrai doucement dans la chambre de ma sœur. Elle était calme en effet, et pleurait silencieusement, la face cachée dans l’autre oreiller, celui où la tête du comte Jacques avait laissé son empreinte. Je me penchai sur elle : le parfum qu’il portait à ses cheveux s’était attaché au creux de cet oreiller. – C’est tout ce qui restait à Lina de son amant envolé !

— Ma sœur chérie, lui dis-je tout bas, en l’embrassant.

— C’est toi, Julie ? répondit-elle ; dis qu’on me laisse dormir, je suis un peu souffrante ; je ne me lèverai pas aujourd’hui.

Elle se détourna, rapprocha d’elle l’oreiller de Jacques et plongea son visage dans le creux parfumé. Je refermai sa porte, et je me verrouillai pour pleurer en paix.

Elle ne se leva plus. Le docteur, que j’interrogeais tous les jours avec une impatience fiévreuse, me répondait : Anémie. – Anémie si l’on veut ; mais quand les forces de la vie morale vous abandonnent, où le sang reprendrait-il sa richesse ?

Elle vécut encore quatre semaines, avec cet oreiller près d’elle, qu’elle ne se laissa pas enlever, et le portrait de Jacques dans le creux de sa main.

— Et tes enfants, Lina ? lui dis-je un jour.

— Tu les aimeras bien, répondit-elle.

Quelques jours avant la fin, elle me fit asseoir près de son lit.

— Écoute, me dit-elle, il faut que tu lui pardonnes. Tu lui diras que j’ai été heureuse et que je le remercie. Qu’il aime bien les enfants, seulement. Dis-lui que j’ai été très heureuse, n’est-ce pas ? Du premier jour j’ai su que cela devait arriver, tu t’en souviens ?

Hélas ! si je m’en souvenais ! Cinq ans, et la mort au bout de son bonheur ! – Après tout, elle avait peut-être eu raison…

Un soir, elle s’endormit sur l’oreiller de Jacques et ne se réveilla plus.

Six mois après, lui, il arriva, vieilli, désolé, bourrelé de remords. J’avais eu envie de le torturer, je n’en eus pas le courage, et je lui répétai le message de Lina.

— Je l’ai tuée, me dit-il, et ma femme a un caractère infernal ; nous nous détestons, je serai malheureux toute ma vie.

Il adore ses enfants, dont sa femme est jalouse, mais il ne s’en soucie guère et ne désire pas d’héritier. – Moi, j’élève mes deux orphelins. Pourvu que je vive assez longtemps pour épargner à Lina le sort de sa mère ! J’aurai du courage, cette fois ! Et puis elle a un père pour la protéger… Qui sait ? Lina a peut-être été plus heureuse que si elle eût vécu comme tout le monde.

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