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Chapitre 4 La valse mélancolique

— Je vous assure, disait Stanislas en allumant un cigare, qu’on peut très bien se trouver aimé tout d’un coup, un beau jour, sans l’avoir voulu, sans avoir rien fait pour exciter autre chose qu’une bonne affection bien prosaïque, comme la nôtre.

— Tout le monde n’est pas aussi prosaïque que nous, mon cher ami ; et puis tout le monde n’est pas marié à une femme charmante, et je vous assure que lorsqu’un homme se trouve aimé d’une femme, il y a bien quelque peu de sa faute : une nuance involontaire dans la voix, un mot de simple galanterie, peut-être, qu’on aura laissé tomber dans une circonstance qui lui prêtait une importance particulière, peu de chose, c’est possible, mais enfin, quelque chose.

— Si je ne craignais de vous sembler fat, reprit Stanislas, je conterais une petite histoire qui m’est arrivée personnellement et qui vient à l’appui de ma théorie.

— Dites, dites toujours ; je vous ferai part ensuite de mon opinion sur votre compte.

Stanislas sourit, s’installa commodément dans un fauteuil et commença son récit.

— J’avais vingt ans, j’étais fiancé depuis un an à ma chère Stéphanie, et ma mère avait exigé que cette année d’attente fût employée par moi à parcourir l’Europe. Peut-être se méfiait-elle de la solidité de mes affections, peut-être avait-elle voulu simplement se débarrasser des instances dont je l’accablais, pour abréger mon attente ; le fait est qu’elle était restée impitoyable, et qu’il m’avait fallu, bon gré, mal gré, faire le tour de l’Europe.

Cette année passa tant bien que mal, et au commencement du douzième mois j’étais à Vienne. Je ne savais décidément plus que faire pour tuer le temps pendant les quatre semaines qu’il me restait encore à dépenser, lorsqu’un matin on m’annonça la visite du comte Max de Hilderstein, et mon cher cousin se précipita dans mes bras avec son impétuosité ordinaire.

— Bonjour, Stanislas ! s’écria-t-il ; comment donc te trouves-tu ici ?

— Comme un homme qui a hâte d’en être parti, lui répondis-je, et toi-même ?

— Moi, je viens d’arriver à Vienne pour y passer six mois avec mon régiment. C’est un vilain métier que d’être en garnison lorsqu’on voudrait brûler le pavé des routes.

— D’où te vient cet amour effréné de locomotion ? lui demandai-je en riant, car, d’ordinaire, mon cher cousin n’aimait guère à se déranger.

Il m’apprit alors, avec un déluge d’expressions passionnées dont je vous fais grâce, qu’il était fiancé à Milina Sélikovska. C’était la fille d’une cousine de sa mère ; je ne l’avais jamais vue, mais nos familles avaient toujours été dans de bonnes relations.

Quand j’eus écouté le récit du bonheur et des amours de Max, il s’avisa de m’interroger à son tour, et en apprenant que je ne savais où perdre mon temps, il s’écria :

— Est-il heureux, ce Stanislas, d’avoir du temps de trop ! Libre d’aller partout, excepté à un seul endroit, et de l’or plein ses poches, il se trouve malheureux ! Et moi, condamné à parader au Prater, avec des poches vides ! Dieu sait jusqu’à quel point il faut que je me trouve satisfait ! Ah ! Stanislas, une idée ! Puisque tu ne sais que faire, va voir ma promise, de ma part, hein ?

— Quelle folie ! je ne la connais pas.

— Tu connais sa vieille tante qui t’adore et qui me rebat les oreilles de tes mérites : – « Ce n’est pas Stanislas qui aurait des duels ; ce n’est pas Stanislas qui ferait des dettes ! » – Est-ce que tu n’a pas de dettes, toi ? Qu’est-ce que je te disais donc ? Ah ! oui, va les voir ; dis à Milina que je l’aime comme un fou, que le pavé de Vienne me brûle les pieds, mais que le colonel est inexorable.

Je résistai quelque temps, mais Max est tenace quand il a une idée. C’est peut-être parce qu’il n’en a pas très souvent, – il fallut céder. Mon cousin se chargea de tout, me traça mon itinéraire, commanda les chevaux, fit atteler ma calèche et vint me voir partir.

Quand je fus assis dans la voiture, il s’appuya près de la portière ; sa physionomie s’assombrit soudain.

— Stanislas, me dit-il très gravement, je fais peut-être une imprudence, tu es plus jeune et plus aimable que moi, tu as aussi plus d’esprit ; c’est mon bonheur que je te confie, ne l’oublie pas.

Sans attendre ma réponse, il m’embrassa et donna au cocher l’ordre de partir, si vite, que je n’eus pas le temps de prononcer un mot.

Ces paroles me trottèrent quelque temps par la tête ; puis, le jour baissant, je m’endormis du plus doux sommeil. Je vous fais grâce du récit de mon voyage, il vous suffira d’apprendre que dès le deuxième jour j’arrivai à une grille qui fermait une avenue de chênes séculaires ; nous entrâmes dans cette allée, puis le postillon tourna brusquement, et je me trouvai devant le perron d’un vieux manoir en briques rouges, noircies par le temps.

Ce château est assis sur l’extrême bord d’un rocher immense et surplombe une vallée de trois cents pieds de profondeur. Les fenêtres donnent d’un côté sur la fraîche vallée ; de l’autre sur un joli parterre plein de fleurs de toute espèce. Le parterre se relie à un parc magnifique où la main de l’homme n’a guère eu que des sentiers à tracer et des ponts à jeter pour en faire un des plus beaux lieux de plaisance du monde.

J’avais envoyé un courrier pour annoncer mon arrivée ; la vieille cousine de ma mère m’attendait dans la grande salle, et me souhaita la bienvenue avec cette antique hospitalité et ces grandes manières qui se perdent tous les jours. Elle me guida ensuite vers un joli salon, meublé dans le goût moderne, où j’entrevis, aux dernières lueurs du couchant, un jeune visage encadré dans de grosses boucles de cheveux châtains ; et une voix musicale me souhaita doucement la bienvenue. On apporta bientôt des lumières, et je vis Milina bien différente de ce que j’avais imaginé. Je ne sais pourquoi je me l’étais représentée grande, svelte et rêveuse, – peut-être par contraste avec mon prosaïque cousin ; – je vis une toute jeune fille, – quinze ans à peine, – petite, potelée comme un enfant, mais mignonne et bien faite ; un visage rond avec un sourire à fossettes, des dents irréprochables, des joues roses, et par-dessus tout cela des yeux bruns immenses qui souriaient presque toujours, même quand la bouche était sérieuse.

En voyant la jeune fiancée si enfant encore, je me sentis tout de suite à mon aise avec elle, et je lui transmis immédiatement le message de mon cousin. Elle le reçut sans embarras, et répondit en riant :

« Ce bon Max, comme cela lui ressemble ! Je l’aime bien aussi ; il a bien fait de vous envoyer. »

Le lendemain matin, je fus réveillé par le gazouillement des oiseaux dont le parc était rempli. C’était vers la mi-septembre ; les grives s’ébattaient joyeusement dans les vignes, les abeilles bourdonnaient dans les parterres ; il y avait partout surabondance de vie ; je sortis du château et je me dirigeai vers le parc. Au détour d’un massif de sorbiers je me trouvai nez à nez avec Milina, qui portait dans un coin de sa robe blanche relevée sur son bras toute une gerbe de fleurs : elle en avait dans les mains encore une brassée, au travers de laquelle je voyais rire ses grands yeux bruns dans l’ombre projetée par son chapeau de paille.

— Ah ! c’est vous, cousin Stanislas ? Vous venez à propos ; prenez cela, dit-elle en se débarrassant de son gros bouquet ; il y a là-bas des reines-marguerites, il faut que j’en cueille aussi.

Elle me planta là, très sot de ma personne, avec sa gerbe de fleurs dans les mains. Je pris le parti de m’asseoir sur un banc et de l’attendre ; un instant après je la vis revenir chargée de fleurs de toutes nuances.

— C’est du foin que vous avez coupé, cousine, lui dis-je très gravement, et nous allons le porter aux chevaux ?

— Oh ! cousin ! fit-elle avec indignation ; puis elle éclata de rire, rire argentin et frais qui me fit l’effet d’une délicieuse musique. Vous vous moquez de moi, parce que j’aime tant les fleurs, que j’en veux voir des gerbes partout ; mais pour vous punir de votre moquerie, vous allez faire des bouquets avec moi jusqu’au déjeuner.

Elle entra dans un petit pavillon dont elle avait la clef ; elle prit des ciseaux, du fil, et se mit à l’ouvrage. Ses petits doigts habiles entrelaçaient avec goût les fleurs, et je prenais plaisir à la voir agir. Quand le bouquet fut fini, elle le posa gravement devant moi, et me dit :

— À votre tour, cousin, faites-en un pareil.

Au nombre de mes petits talents, je possède celui de disposer assez joliment les fleurs ; après quelques essais maladroits, faits à dessein pour amuser Milina, je lui présentai un tout petit bouquet, gros comme le poing, mais composé de fleurs choisies et tout à fait joli. Elle le prit sans rien dire, le regarda, le sentit, et puis me dit très sérieusement :

— Cousin, vous vous êtes encore moqué de moi.

Cette fois, je sollicitai sincèrement mon pardon, qu’elle ne tarda pas à m’accorder, en riant de la surprise qu’elle avait éprouvée. Après avoir encore une fois regardé mon bouquet, elle me dit subitement :

— Vous aimez la musique ?

— Oui, répondis-je, beaucoup ; pourquoi ?

— Je ne sais pas ; j’ai pensé que vous deviez l’aimer, parce que vous aviez si bien arrangé ces fleurs.

La réflexion était très naïvement exprimée, mais elle ne manquait pas de profondeur : elle me plut, et lorsque la cloche nous appela autour de la table du déjeuner, dont Milina fit gracieusement les honneurs, nous étions très bons amis.

Le soir venu, lorsqu’il fit trop sombre pour travailler près de la fenêtre, Milina alla s’asseoir au piano, qui était un magnifique instrument d’Érard ; elle joua quelques mélodies nationales avec beaucoup d’entrain et d’expression, suivant le genre de la musique, puis une valse de Chopin. En se levant, elle m’interpella.

— Cousin, dit-elle, jouez-vous du piano ?

— Oui, répondis-je d’assez mauvaise grâce, peu disposé que j’étais à m’exécuter.

— Jouez-moi quelque chose.

L’ordre était péremptoire ; elle avait joué la valse favorite de Stéphanie, j’en jouai une du même maître. Vous la connaissez sans doute ? c’est cette petite valse en la mineur qui se joue lentement et qui exprime si bien la lassitude et les rébellions d’un cœur attristé !

Quand j’eus fini, Milina me pria de recommencer. J’obéis ; l’enfant resta silencieuse pendant quelques instants, puis elle me dit :

— Vous jouez bien ; beaucoup mieux que moi. Comme c’est beau, cette valse !

On apporta les lumières, et Milina redevint gaie. Fidèle à ma promesse, je lui parlais souvent de son fiancé, pendant les jours qui suivirent. Elle m’écoutait volontiers, sans embarras comme sans empressement. Cependant, en me racontant un jour un trait de courage de Max, elle s’anima, et ses yeux brillèrent ; mais c’était la fierté légitime de la fiancée, et non pas l’orgueilleuse tendresse de l’amante.

Elle me parlait souvent aussi de Stéphanie, et sur ce point nos conversations étaient interminables ; elle brûlait d’envie de connaître ma promise, et nous faisions les plus doux plans pour nous rencontrer après nos deux mariages.

Le mariage était pour elle la vie active, le voyage loin des murs solitaires du vieux manoir ; le regret aussi de quitter la tante Frédérique qui nous écoutait en souriant et qui s’endormait parfois dans son grand fauteuil le soir. Nos voix baissaient alors insensiblement pour respecter le sommeil de notre bonne vieille tante, et peut-être la conversation devenait-elle d’un degré plus intime ; mais c’était une nuance à laquelle je n’ai songé que plus tard et après réflexion.

Le temps s’écoulait cependant. Il ne me restait plus qu’une semaine à passer au château. Milina et moi, nous avions parcouru à cheval tous les environs, car elle montait intrépidement, mais sans crânerie ; et Max, m’avait-elle dit, prisait particulièrement ce genre de talent. Un beau matin, nous revenions d’une des gorges les plus reculées de la montagne, et nos chevaux fatigués marchaient au pas, côte à côte.

— Cousin, me dit Milina toute pensive, comment avez-vous su que vous aimiez Stéphanie ?

La question était embarrassante ; d’après la manière dont elle était posée, il était clair que Milina cherchait à s’expliquer ses impressions personnelles, bien plus qu’à approfondir les causes de ma tendresse pour ma fiancée. J’hésitai un moment, puis je lui racontai tout simplement ce qui s’était passé depuis le jour où j’avais trouvé Stéphanie en pleurs sous le grand oranger de la terrasse, essayant de lire à travers ses larmes le dernier chant de Jocelyn. Ma petite cousine m’écoutait avec attention.

— Et Stéphanie, reprit-elle, vous aime comme j’aime Max ?

C’était plus embarrassant encore ; comment comparer l’amour de ma fiancée avec l’amitié d’enfant qui attachait Milina à son futur ! D’un autre côté, je craignais d’éveiller dans l’esprit de la jeune fille l’idée de cette immense différence morale entre elle et Stéphanie. Je pris le parti de répondre évasivement.

— Ma chère cousine, lui dis-je, c’est ce que vous pourriez savoir seulement, si vous aviez éprouvé autant de traverses dans votre affection que ma fiancée et moi. Que Dieu vous préserve de cette science ! ajoutai-je en lui tendant la main. Elle la serra énergiquement, puis fouetta d’un double coup de cravache son cheval et le mien, et deux minutes après, nous luttions de vitesse en riant, sur la route unie qui menait au manoir.

Le soir de ce jour-là, la lune se leva vers huit heures. Nous étions tous deux à la regarder dans l’embrasure de la grande fenêtre dont la partie supérieure était ornée d’un treillage naturel, formé par une vigne et un rosier blanc qui grimpaient le long du mur extérieur ; le parterre nous envoyait ces émanations pénétrantes particulières aux plantes d’automne ; la tante Frédérique sommeillait depuis une heure dans son grand fauteuil ; Milina pensive depuis quelques instants me dit soudain à mi-voix :

— Cousin, jouez-moi cette valse que j’aime.

J’ouvris le piano, et lentement, avec toute mon âme, car j’étais tout entier au souvenir de ma bien-aimée absente, je jouai la valse mélancolique.

Quand j’eus fini, je retournai vers la fenêtre. Milina était debout, éclairée tout entière par les rayons de la lune ; ses grosses boucles brunes encadraient son visage d’enfant, transfiguré en ce moment par je ne sais quel rayonnement attendri. Elle était bien jolie ainsi, et je la regardais sans oser lui parler, car je sentais instinctivement quelque chose d’étrange se passer en elle. Ce fut sa voix qui rompit le silence ; elle posa sa main sur mon bras et doucement, à mi-voix :

— Cousin Stanislas, dit-elle, je vous aime.

Elle le dit simplement, sans honte, comme un oiseau aurait chanté ; c’était l’expression ingénue d’un sentiment naturel ; pourquoi l’eût-elle caché ? Elle était trop naïve et trop pure pour en faire mystère ou même pour en rougir. Moi, je fus atterré. J’étais si loin de m’attendre à cela ; et d’ailleurs trouvez-moi une position plus stupide que celle d’un homme honnête qui reçoit un pareil aveu dans de semblables circonstances ! Le premier mot qui vint à mes lèvres fut :

— Et Max ?

La pauvre enfant fut frappée au cœur par ce seul nom. J’avais été cruel sans m’en douter ; avec un peu de prudence, j’eusse pu opérer le même résultat et lui épargner un choc si rude. Mais que voulez-vous ! J’avais vingt ans, et peu, bien peu d’expérience.

Milina retira sa main, lentement ; deux grosses larmes roulèrent sur ses joues qui avaient pâli ; elle était plus belle que jamais… un instant je me sentis faiblir. La pitié, l’affection véritable qu’elle m’avait inspirée m’émurent, et je fus sur le point de dire quelque sottise. Heureusement, les dernières paroles de Max me revinrent en mémoire, et mon moi honnête reprit le dessus. Pendant cette lutte d’un instant, Milina m’avait bien regardé, comme pour graver mes traits dans sa mémoire ; quand je relevai les yeux, elle sortit de la salle sans prononcer un mot.

La tante se réveilla ; il était temps, – et je la quittai sous prétexte de fatigue. Comme vous pouvez le penser, je dormis peu cette nuit-là. Je n’avais qu’une idée bien nette, celle qu’il fallait partir, partir à tout prix, quoi qu’en pût penser la tante Frédérique, pour épargner à Milina l’embarras de me revoir. Le jour vint sans que j’eusse trouvé moyen de sortir d’embarras. Enfin, très à propos, je me souvins que Stéphanie m’avait prié de lui rapporter de Vienne certains bijoux dont j’avais oublié de faire emplette. Le prétexte était à peu près plausible, je le saisis.

Quand j’entrai dans la salle à manger, la tante Frédérique m’y attendait seule ; je n’en fus pas étonné, et je lui expliquai bien vite la prétendue nécessité qui me forçait à abréger mon séjour au château.

— Comme Milina va être triste ! dit la bonne vieille ; elle s’était si bien accoutumée à vous ! Moi, mon cher enfant, je ne vous reverrai pas. Quand ma nièce sera mariée, je n’aurai plus rien à faire en ce monde. Que Dieu vous bénisse, vous et votre femme !

Elle appela la jeune fille pour me dire adieu ; celle-ci ne tarda pas à venir. Toute rouge, les yeux baissés, elle me tendit sa petite main que je baisai fraternellement, et je partis bien vite, car je me sentais très mal à mon aise.

En tournant l’allée, je me penchai hors de la calèche pour regarder encore une fois le manoir, et je vis la jolie tête de Milina à une fenêtre du premier étage ; le soleil dorait ses boucles, que le vent du matin avait un peu dérangées : la tante Frédérique était auprès d’elle. Elles m’envoyèrent toutes deux un signe de la main pour dernier adieu, et les chênes les cachèrent à mes yeux.

Quinze jours après, Stéphanie et moi nous commencions cette longue lune de miel qui dure depuis huit ans, et qui n’est pas près de finir, je l’espère.

— Et vous n’avez jamais revu Milina ? demandai-je avec intérêt.

Stanislas sourit. – Comme vous êtes curieuse ! dit-il ; oui, je l’ai revue, trois ans après, et voici comment. Ma femme et moi nous étions à Bade, un soir d’été, nous promenant dans les jardins, lorsqu’une voix bien connue m’interpella soudain ; je me retournai : c’était Max avec une très jolie femme à son bras. D’abord, je ne reconnus pas Milina ; elle avait grandi, elle était plus élancée, enfin c’était une femme, au lieu de l’enfant que j’avais quittée trois ans auparavant ; elle me salua avec une légère teinte d’embarras qui passa bientôt.

Pendant que nos deux jeunes femmes faisaient connaissance, Max m’avait pris par le bras.

— Imagine-toi, me dit-il, que tante Frédérique et ce diablotin de Milina m’ont fait patienter deux ans de trop.

— Comment, de trop ? demandai-je assez étonné.

— Eh ! oui ! Il n’y a qu’un an que nous sommes mariés ; de retard en retard, Milina a fini par me faire avaler cette grosse pilule. Au fait, à présent, j’en suis plutôt content ; elle était bien jeune alors pour rester souvent seule, et mon service m’oblige fréquemment à la quitter ; et puis, la tante Frédérique est morte il y a dix-huit mois, et j’ai été bien aise de lui avoir laissé sa petite chérie jusqu’à son dernier moment.

— Et tu es heureux ? demandai-je.

— Autant qu’on peut l’être.

Notre promenade nous avait amenés vers les dames, qui causaient assises sur un banc ; un groupe de musiciens, dont un massif d’arbrisseaux nous dérobait la vue, commença à jouer la Valse mélancolique, qu’on venait récemment d’arranger pour orchestre. Involontairement je regardai Milina ; nos yeux se rencontrèrent ; les siens étaient humides ; avec un sourire et une vive rougeur elle prit le bras de son mari, et nous continuâmes notre promenade.

Le lendemain matin, en rentrant chez mon cousin, je trouvai madame de Hilderstein au piano ; elle jouait précisément la valse en question. En m’apercevant, elle se leva brusquement, rougit et resta immobile.

J’étais passablement interdit, plus qu’elle ; car une femme a toujours l’avantage sur nous en de semblables circonstances.

— Vous ne l’avez pas oubliée ? dis-je en m’approchant du piano et en feuilletant le cahier de musique.

C’était une sottise, hélas ! et des plus gauches.

Je crois que ma cousine eut pitié de ma bêtise, car elle me dit, en me tendant la main, avec le plus charmant sourire :

— Non, cousin ; j’ai toujours beaucoup aimé Chopin. Puis elle ajouta tranquillement, en regardant ailleurs : « et les honnêtes gens aussi. »

Max entra, et depuis il ne fut jamais question ni de la valse ni de mon séjour au château ; chaque fois que mon cousin en parlait, sa femme s’arrangeait de manière à détourner la conversation, et elle y réussissait, car je n’ai jamais vu un homme plus ensorcelé que mon cher cousin.

— Hormis vous, dis-je en riant, car l’adoration de Stanislas pour sa femme était passée en proverbe parmi nous.

— Permettez, s’écria-t-il ; j’aime Stéphanie, et je la respecte, mais elle ne me mène pas ! Max n’a plus de volonté, et sa femme en fait tout ce qu’elle veut.

— En fait-elle quelque chose de laid ou de mauvais ? demandai-je.

— Non certes ; elle se comporte très bien avec son mari et l’a même souvent empêché de faire des sottises.

— Eh bien, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes, dis-je en me levant ; mais cela ne prouve pas que vous n’ayez rien fait pour provoquer l’affection de Milina. Je vous l’ai dit, mon ami, une nuance de la voix, une galanterie banale pour vous qui n’y songiez point, précieuse pour elle, un regard d’admiration qu’elle aura surpris au passage, c’était assez pour faire naître dans ce jeune cœur une tendresse que vous ne vouliez pas lui rendre.

Stanislas allait répondre, et la discussion n’était pas près de finir…

— Venez prendre le thé ! crièrent les enfants en faisant irruption dans le salon.

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