Chapitre 5 Les 25 roubles de Nikita
Nikita Vlassief était né sous le règne de l’impératrice Catherine, mais ses souvenirs ne remontaient pas au-delà de 1812.
Le paysan russe, en général, n’a pas la mémoire très développée, à moins qu’il ne quitte les champs pour faire du commerce. Quels souvenirs, en effet, peuvent peupler l’esprit de celui qui revoit toujours le printemps remplacer l’hiver, puis d’autres hivers suivis d’autres printemps se succéder paisiblement, et toujours sans rien changer à l’état de choses ?
Deux dates seulement ont laissé une estampille indélébile sur les contemporains. La plus récente est celle du 19 février 1861 : l’émancipation a créé un cœur nouveau sous le touloupe en peau de mouton de la vieille Russie. L’autre fut l’invasion française : si monotone que la vie ait pu redevenir pour le serf attaché à la glèbe, aucun de ceux qui ont vu ce temps-là n’en a perdu la mémoire.
Nikita était serf d’un domaine important du gouvernement de Smolensk. Sa vie s’était écoulée aussi monotone, aussi insignifiante que celle de tous les paysans ; il s’était marié, avait eu une demi-douzaine d’enfants, les avait presque tous perdus, et peu à peu sa grande taille s’était voûtée par l’habitude du travail ; il accomplissait régulièrement les corvées seigneuriales, payait exactement sa redevance, et s’enivrait ni plus ni moins qu’un autre à l’occasion, lorsque le bruit se répandit dans la province que les « musulmans » attaquaient la Sainte Russie.
Les musulmans, c’était l’étranger. Quel qu’il soit, pour le vrai paysan russe, jusqu’à ces dernières années, et peut-être encore aujourd’hui dans les provinces éloignées, l’étranger est païen ou musulman ; – souvenir des longues guerres avec la Turquie.
Les journaux ne pénétraient guère dans les domaines seigneuriaux et pas du tout dans les cabanes. Et pourquoi un journal, grand Dieu ! puisque, hormis le seigneur et les gens d’église, personne ne savait lire !
Mais ce n’est pas dans les livres que l’on puise l’amour du terroir, le sentiment de la patrie. À l’annonce de l’invasion, tout ce qui pouvait porter une arme, faux, épieu ou cognée, se munit de son instrument de carnage et attendit les païens de pied ferme.
La route des conquérants ne passait pas par le village de Nikita : tout grommelants de colère, les paysans rentrèrent dans leurs cabanes pour attendre.
Hélas ! ils n’attendirent pas longtemps. Avec les premières neiges, les troupes étrangères reprirent le chemin de la lointaine patrie, et cette fois l’itinéraire n’était pas tracé par la main sûre du vainqueur.
Pendant que le gros de l’armée suivait la grande route avec un semblant d’ordre, même au milieu de cette détresse, plus d’une colonne s’égara, croyant prendre la traverse ; et pas un de ceux qui avaient voulu abréger le chemin ne rejoignit son régiment.
Les paysans avaient attendu, cachés dans les bois, dans les ravins, innombrables, à l’affût derrière les broussailles, pour défendre la patrie de leur mieux ; – ils n’avaient plus besoin de la défendre, mais ils eurent encore plaisir à la venger.
Quarante ans après, Nikita, qui ne se rappelait bien nettement ni son mariage ni la naissance de ses fils, n’avait rien oublié de ce temps-là.
— J’en ai descendu ! disait-il à mi-voix, et ses yeux gris, presque aveugles, étincelaient d’une lueur vitreuse. Les païens ! ils voulaient prendre notre pays ! Mais nous les avons joliment chassés ! D’abord avec les haches et les faux, puis avec les fusils de ceux qui étaient morts. Je n’avais jamais vu de fusil, moi, mais j’ai vite appris à m’en servir ! Et quand ils ont été partis, – ceux qui pouvaient encore courir, – nous avons enterré les autres, – ceux qui étaient restés… il y en avait des fusils, il y en avait ! et des sabres, et des gibernes, et de tout ! Nous en avons chargé des charrettes pleines : on les a vendus à la ville, et nous avons partagé. J’ai eu de l’argent ! oui, j’en ai eu ! Je n’avais pas pensé qu’il y eût tant d’argent sur la terre !
On prétend que le bien mal acquis ne profite pas. Nikita fit pourtant une sorte de fortune. Après tout, le prix des armes des envahisseurs, peut-être le prix du sang, était-il de l’argent mal acquis ? La Providence seule peut trancher ces questions-là.
La fortune de Nikita ne fut pas une fortune colossale. Il acheta deux vaches, vendit un peu de beurre, puis introduisit dans son village reculé l’usage des épingles, des petits miroirs de cinq kopecks et autres menues bimbeloteries. À force d’aller du village à la ville et de la ville au village, il acquit beaucoup de rhumatismes, une légère attaque de paralysie et une somme ronde de vingt-cinq roubles argent, autrement dit cent francs.
Une banqueroute avait passé sur la Russie pendant ce temps-là, écornant un peu tous les capitaux ; mais elle n’avait pas même effleuré Nikita, attendu que la fortune de notre héros n’était pas en papier.
Quand il se vit possesseur de vingt-cinq roubles en menue monnaie d’argent et même de cuivre, cachés dans un trou de muraille inconnu aux mortels, il réfléchit longtemps et se demanda ce qu’il devait en faire.
En Russie, la famille vit en commun dans une grande cabane composée d’une seule chambre habitable, que sépare quelquefois en deux une mince cloison. Là, les générations se succèdent : grands-pères, grands-mères, tantes, pères, sœurs, enfants et petits-enfants dorment sur le large poêle de briques pendant l’hiver, sur les bancs de bois pendant l’été. Parfois, dans les grandes chaleurs, ceux qui ne craignent pas les refroidissements vont dormir dans le grenier à foin, – refuge des courants d’air ; – mais c’est un luxe qu’on ne se donne qu’avant la fenaison, car, une fois les granges pleines, il n’y a plus de place pour les dormeurs ; et puis les bêtes n’aiment pas le foin qui a été foulé par le corps humain, et il ne faut pas gâter une marchandise si précieuse.
Nikita ne pouvait donc pas considérer comme très assurée la possession de ses vingt-cinq roubles en menue monnaie ; les fils et la fille qui lui étaient restés avaient une nichée d’enfants qui ne pouvaient manquer un jour de découvrir la cachette, et alors les grivenniks d’argent (dix kopecks) disparaîtraient après les kopecks de cuivre, jusqu’à ce qu’il n’y eût plus rien dans le sac.
Le vieux paysan se décida à faire encore une fois le voyage de la ville. Il emprunta le cheval et la charrette de son fils aîné, mit son touloupe des dimanches, et le lendemain reparut tout guilleret, un peu gris, serrant la main sur sa poitrine avec emphase.
Les petits, qui avaient de dix à quinze ans, le regardaient d’un air ébahi.
— Oui, mes petits pigeons chéris, mes vingt-cinq roubles ne sont plus qu’un morceau de papier ! Un joli morceau de papier lilas, cousu dans un petit sac ! Le grand-père dormira avec, et vous savez qu’il a le sommeil léger, le grand-père ! C’est fini, mes chéris, il n’y en a plus que pour moi. Eh ! eh !
Les petits garçons, qui avaient peut-être bien déjà tiré quelques quarts de kopeck de la cachette, ne partageaient pas l’hilarité du grand-père, ce que voyant, il leur allongea quelques coups de pied, tira les cheveux aux deux plus jeunes et alla se coucher sur le poêle, pour cuver en même temps son vin et sa joie.
Depuis lors, on vit le vieux Nikita se chauffer au soleil, pendant que tout le monde autour de lui travaillait rudement.
— À votre tour, mes amis, disait-il entre ses dents en les voyant partir pour la corvée ; j’ai payé ma dette, j’ai fait ma fortune, je vous ai mis au monde et élevés à l’âge d’homme… Nourrissez le grand-père ! Quand vous serez vieux, vos enfants vous nourriront !
Et alors Nikita tirait de sa poitrine le petit sac d’indienne qui contenait son billet de vingt-cinq roubles ; il le retournait, le flairait, le palpait, faisait crier sous ses doigts le papier soyeux et lisse. Un jour, pris d’une terreur subite, il alla chercher un couteau pointu, revint s’asseoir au soleil devant la maison et se mit à découdre soigneusement le petit sac. Une idée épouvantable avait traversé son cerveau…
Si, par quelque maléfice, le papier lilas avait perdu sa valeur !
Si on lui avait substitué un papier blanc, vulgaire, inutile !
Ses mains tremblantes le servaient mal ; il se piqua deux fois avec la pointe de son couteau et finit par se servir de ses dents pour ouvrir la mince enveloppe. Son regard anxieux fouilla les replis du papier… Il était toujours lilas, ce précieux billet de banque ! Il valait toujours vingt-cinq roubles !
Nikita le développa avec amour, le fit miroiter au soleil, regardant le jour au travers, suivant du doigt les contours de l’aigle à deux têtes, imprimé en clair dans l’épaisseur du papier ; et peu à peu, grisé par la vue de son capital aussi bien que par la douce chaleur d’un soleil de printemps, il se mit à lui murmurer des mots caressants et des paroles de bénédiction.
Une ombre s’interposa entre le soleil et lui.
Nikita leva la tête avec effroi, et le mauvais regard de ses yeux à demi aveugles s’arrêta sur l’intrus ; son visage prit alors une expression moins revêche, et il ôta son bonnet devant le prêtre de la paroisse.
— N’as-tu pas honte, Nikita, dit celui-ci d’une voix sévère, n’as-tu pas honte d’aimer tant l’argent ! Tes enfants suent sang et eau, faute d’un second cheval, et tu gardes là, dans ton sac, de quoi leur venir en aide et te faire bénir ! Tu n’as pas grand cœur !
— Mes enfants travaillent, père Yakim, répondit Nikita en clignant de l’œil avec une expression de malice sceptique, c’est tout juste ! J’ai bien travaillé, moi, et on ne m’a pas donné de cheval ! Et puis, un cheval, ça peut crever ! Et alors, adieu l’argent.
— Mais on peut avoir autre chose qu’un cheval, répondit le prêtre.
Ce prêtre était un excellent homme, porté à la philosophie, et qui faisait volontiers causer ses paroissiens, – pour voir ce qu’ils avaient dans l’âme, disait-il.
— Tu n’as jamais donné un cierge à la sainte Vierge ni à ton patron. Crois-tu qu’au jour du jugement ils seront disposés à prier Dieu en ta faveur ?
— Nous avons le temps d’y penser, repartit Nikita avec le même sang-froid.
— Comment, le temps ! s’écria le père Yakim. Vieux pécheur que tu es ! Te voilà aux portes du tombeau…
— Pas encore, mon bon père, je me porte très bien.
— Mais, malheureux, quel âge as-tu ?
— Je n’en sais rien, Votre Révérence.
— Quel âge avais-tu en 1812 ?
— Je pouvais bien avoir trente ans.
— Eh bien, tu vas sur tes soixante-dix ans, et tu parles d’avoir le temps ! Repens-toi de tes péchés pendant que Dieu t’épargne encore !…
— Je me repentirai, Votre Révérence.
— Et mets des cierges devant les images, entends-tu ?
— J’entends, Votre Révérence, nous en mettrons. Donnez-moi votre bénédiction, s’il vous plaît.
Le prêtre le bénit gratis, sans quoi le vieux malin ne lui eût rien demandé, et s’en alla, non sans sourire en dedans de lui-même à la pensée de la faiblesse humaine.
Quinze jours après, – Nikita n’avait encore offert de cierge à personne au paradis, – le cheval de son fils justifia les appréhensions qu’il avait exprimées dans son entretien avec le père Yakim : la pauvre bête mourut sans se plaindre, comme elle avait vécu, sous le harnais.
C’était un malheur pour toute la famille. Un cheval est aussi utile au paysan russe que la chemise qu’il a sur le dos ; dans ce pays, le sol se repose de trois années l’une : les distances à parcourir pour rentrer les biens de la terre sont souvent considérables. Il faut un cheval à tout prix, dût-on ne manger du pain qu’une fois par jour pendant un an pour le payer.
Les fils de Nikita se décidèrent à prier le vieillard de leur prêter de quoi acheter un cheval. Cette denrée n’est pas chère en Russie ; avant la guerre de Crimée, on pouvait avoir un bon petit cheval de peine pour douze à quinze roubles argent. Le dimanche, en revenant de la messe, avant de toucher au repas préparé pour la famille, les deux hommes se prosternèrent par trois fois devant Nikita, touchant la terre du front et se relevant sur les mains.
— Père, dirent-ils ensemble, sois notre bienfaiteur.
Nikita, impassible, attendit la requête.
— Tu sais que notre cheval est mort, dit l’aîné.
— Nous ne pouvons pas en acheter un autre… acheva le second.
— Oui, fit Nikita, le bon Dieu vous a éprouvés. On dit qu’il éprouve ceux qu’il aime.
— Prête-nous de l’argent pour acheter un cheval ! reprit l’aîné, puis tous deux en chœur : – Et nous prierons Dieu pour toi jusqu’à la consommation des siècles.
La famille entière, femmes et enfants, était derrière les suppliants, et se prosterna devant le chef de la famille. Celui-ci avait mis sa main dans sa chemise et palpait le petit sac suspendu à un cordon autour de son cou.
— Que le Seigneur prenne en pitié votre misère, répondit-il : je n’y puis rien.
— Oh ! notre père, notre nourricier, notre bienfaiteur, notre chéri !….. s’écrièrent toutes les voix de la cabane, élevées au diapason de la supplication, c’est-à-dire une octave en fausset au-dessus de l’ut fantastique des ténors. – Sauve-nous, protège-nous…
D’un geste très explicable, Nikita se boucha les oreilles. Il se leva ; l’audience était finie, les supplications s arrêtèrent soudain.
— Vous m’ennuyez, dit le vieillard ; il y a des juifs ; empruntez.
Et il se mit à table au milieu du silence.
Tel est chez le paysan russe le respect de la famille, que personne ne répondit mot et que nul ne conçut l’idée de lui voler son petit sac. Sans doute, ses fils, hors de sa présence, ne manquèrent pas de l’appeler vieux ladre, vieux chien, et autres aménités semblables ; – mais le respect extérieur ne lui fit pas défaut un seul moment.
On alla chez le juif. Nikita avait dit vrai, il y a des juifs en Russie, il y en a beaucoup et partout, – et le plus clair de la fortune des paysans besogneux s’en va dans leurs mains rapaces. Un nouveau cheval fit son entrée à l’écurie, et la vie reprit comme par le passé, avec quelques privations en plus pour toute la famille ; – Nikita sut pourtant réclamer son ordinaire et se le faire servir.
— Ce n’est pas ma faute, disait-il à sa fille, si le cheval a crevé ! Je veux du kvas et du thé, comme toujours.
Et sa fille obéit, mangeant moins, travaillant plus.
Ce ne fut pas elle qui tomba malade, – la Providence a des justices mystérieuses, – ce fut Nikita !
Un soir qu’il était resté trop longtemps au bord de la rivière après le coucher du soleil, il attrapa la fièvre, et le lendemain force lui fut de rester sur le poêle, à grelotter, malgré la masse de peaux de mouton sous laquelle il disparaissait tout entier.
Deux ou trois jours s’écoulèrent ainsi, sans que le vieillard éprouvât de mieux. De temps à autre, il demandait à boire, d’une voix rauque ; – un de ses petits-fils, commis à sa garde, lui présentait la cruche de kvass ; – Nikita buvait à longs traits la boisson aigrelette, puis tournait le dos sans dire merci, et geignait un bon coup.
Le quatrième jour, cet état alarma la famille. Non que le paysan russe soit très tendre aux souffrances des siens : il fait assez peu de cas du mal d’autrui, ne faisant pas de cas du tout du sien propre ; l’esprit de fatalisme et de résignation, qui est un des traits distinctifs de son caractère, lui fait envisager la maladie et la mort comme des choses désagréables, mais très ordinaires, – à peu près comme les intempéries de l’air.
Mais Nikita était le chef de la famille : sa vie était donc plus précieuse qu’une vie ordinaire. Son fils aîné s’approcha de lui, et lui proposa d’aller chercher la sage-femme… Ô Français folâtres, ne riez pas ! Dans plus d’une campagne de votre pays, n’est-ce pas la sage-femme qui remet les bras et jambes endommagés à la sortie du cabaret ? N’est-ce pas elle qui panse les plaies et qui donne des tisanes contre les fièvres ?
— Le diable emporte la sage-femme ! grommela le vieillard. Je n’ai que faire d’elle pour mourir, si mon heure est venue !
— Mais la ville n’est pas très loin, hasarda le second fils ; si nous faisions venir le médecin ?
Il n’avait pas fini sa phrase, qu’il recevait à la tête la sébile de bois qui avait contenu le repas de son père. Il n’évita le coup qu’à moitié, et resta debout d’un air confus, essuyant avec sa manche son visage où quelques miettes de gruau s’étaient collées dans le choc.
— Le médecin ! oui, n’est-ce pas ? le médecin ! Il vous tarde donc bien de voir s’en aller dans les mains d’autrui le pauvre argent que j’ai eu tant de peine à amasser ! Est-ce que vous le payerez, ce médecin de malheur ? Vous viendrez me dire d’un ton piteux : – Père, nous n’avons pas le sou… c’est toi qui as été guéri….. Au diable tous, tous, tous !
Nikita se laissa retomber, et ne dit pas un mot de la journée. Le soir, il n’allait pas mieux ; sa respiration haletante devenait de plus en plus saccadée ; la famille prit peur, et on envoya chercher le prêtre.
— Bah ! il n’est pas si malade, pensa le père Yakim dès le premier coup d’œil : il est plus enragé que malade. Voyons où le bât le blesse.
Il s’approcha du poêle, s’assit sur un escabeau, et appela le vieux pécheur par son nom : – Nikita Vlassief, lui dit-il, je suis venu te voir et t’apporter les consolations de la miséricorde divine.
— Bonjour, bonjour, grommela le vieillard d’un ton bourru.
— Te voilà donc malade, mon pauvre vieux ! Le bon Dieu t’a puni ! Je t’avais bien dit qu’au jour de l’épreuve tu n’aurais pas d’amis au paradis. Tu vois ce qui t’arrive pour ne m’avoir pas écouté.
— C’est vrai ! c’est vrai ! murmura Nikita d’un ton piteux. J’ai été un grand pécheur ! Que Dieu ait pitié de moi !
— Eh bien, tu peux te réconcilier avec le ciel et t’y faire des protecteurs : offre quelques beaux cierges de cire blanche à ton patron, à l’archange saint Michel, à la Mère de Dieu… Ils intercéderont pour toi.
Le visage de Nikita s’était refrogné ; il gardait un silence farouche. Le prêtre réprima un sourire.
— On t’a donc fait du chagrin, mon pauvre vieux ? lui dit-il en changeant habilement l’entretien déplaisant contre un autre plus au goût de son interlocuteur. Qui est-ce qui t’a contrarié ?
— Tous ! s’écria Nikita en levant son poing fermé. Ils sont tous enragés pour me faire donner mon argent ! L’autre jour, c’est ce maudit cheval qui s’est mis en tête de crever… puis le médecin, ce matin… et vous, mon révérend, sauf votre respect, vous tirez aussi mon argent à vous.
— Pas à moi, à l’église ! fit observer doucement le prêtre.
— À l’église ou à vous, qu’est-ce que ça me fait ? Vous voulez me l’ôter ; eh bien, non ! je ne le donnerai pas. Vous l’aurez quand je serai mort ! On me fera un bel enterrement, et vous mettrez autant de cierges qu’il vous plaira !… Entendez-vous, chiens ! s’écria-t-il en menaçant ses enfants du geste : même après moi, tout sera pour moi, et vous n’aurez rien !
— Calme-toi, lui dit doucement le père Yakim : ce n’est pas la peine de crier contre ceux qui ne te disent rien. Écoute-moi. Quand tu seras mort, et que le diable aura pris ton âme pécheresse, qu’auras-tu besoin de cierges autour de ton cercueil ? C’est maintenant qu’il faudrait témoigner un peu de repentir, faire de bonnes œuvres, distribuer ton bien aux pauvres. Tu n’as pas besoin d’aller loin pour en trouver, – ta famille n’est pas riche, tu leur donnes bien du souci, sans compter les mauvaises paroles que tu leur distribues gratis ! Voyons, donne-leur un peu d’argent, et je dirai des prières à ton intention, sans qu’il t’en coûte un kopeck.
— Non ! cria Nikita, non ! vous prierez quand je serai mort, pour mon argent, si vous ne voulez pas prier tout de suite gratis ; mais je ne donnerai rien ! Allez-vous-en tous, vous m’ennuyez !
Le père Yakim, qui avait bon cœur, se leva sans témoigner de colère, bénit le pécheur endurci, et s’en alla dire les prières promises, – car il n’avait pas l’âme vénale.
Dans la nuit, Nikita fut pris d’un délire effroyable. Il gesticulait, et menaçait des ennemis imaginaires qui en voulaient à son billet lilas. On alla réveiller le père Yakim ; mais le forcené ne reconnaissait personne.
— Vous ne l’aurez pas ! criait-il d’une voix aiguë, vous ne l’aurez pas, non ! Je le détruirai plutôt !
Et soudain, déchirant le sac avec ses ongles et ses dents, il arracha le billet, le tourna deux fois dans sa bouche, et l’avala. Il faillit suffoquer et demanda à boire. Quand il eut bu, il se leva tout debout, les yeux étincelants, et éclata de rire.
— Ha ! ha ! cria-t-il, vous ne l’aurez pas ! C’est moi qui le garderai ! Vous êtes attrapés, hein ?
La famille, consternée, ne savait plus où donner de la tête. Tout cela s’était fait si vite, que le prêtre lui-même n’en pouvait croire ses yeux.
L’accès tomba cependant vers le matin, et Nikita fut pris d’un lourd sommeil accompagné d’une sueur abondante.
Le prêtre alors s’en alla tout pensif à son logis.
— S’il en revient, se disait-il, ce sera une vilaine histoire. Heureusement j’étais là, sans quoi ces pauvres gens auraient passé pour des voleurs.
Nous ne voudrions pas prétendre qu’avaler un billet de vingt-cinq roubles soit un spécifique contre la fièvre chaude ; mais dans le cas dont il s’agit, le papier de l’État fit merveille. Après quatorze heures de sommeil, Nikita se réveilla, très faible, mais parfaitement guéri, ayant totalement perdu la mémoire de ce qui s’était passé. Pendant trois jours, il ne s’aperçut pas de la disparition de son trésor ; la famille épouvantée se gardait bien d’y faire allusion. – Mais, la mémoire lui revenant peu à peu, les gestes instinctifs revinrent avec elle ; Nikita palpa son petit sac, et, horreur ! le trouva vide.
— Ah ! les coquins, ils m’ont volé ! s’écria-t-il en furie.
On alla chercher le prêtre, et celui-ci, à force de répéter la scène dont il avait été témoin, finit par faire entrer dans la tête du vieillard la conviction qu’il avait bien et dûment avalé son capital.
— Dieu t’a puni de ta dureté envers les tiens, dit le prêtre en manière de conclusion : tu es condamné à vivre pauvre et dépouillé ; c’est le châtiment de ton orgueil. Reçois désormais de tes enfants que tu as si rudement traités le pain de l’amour filial et du devoir, – et observe que c’est le même qu’autrefois. L’intérêt ne guidait point leurs actions, comme tu l’as cru. Repens-toi de ta méchanceté, et prie Dieu de te pardonner.
À partir de ce moment, Nikita garda un silence obstiné ; rien ne pouvait le faire sortir de sa torpeur. On le portait dehors, car il était encore trop faible pour marcher. Il passait ses journées assis au soleil, c’était au cœur de l’été, – palpant machinalement le petit sac vide ; la tête affaissée sur sa poitrine, il semblait regarder au dedans de lui-même le cher billet perdu pour jamais.
Il mangeait bien toutefois, et ses forces revenaient peu à peu. Un jour, à l’aide d’un bâton, il put se traîner seul à sa place ordinaire.
— Allez, allez, dit-il à ses enfants, je n’ai plus besoin de vous ; je me porte bien à présent.
C’était la première phrase qu’il eût dite depuis sa maladie.
On le crut sauvé, et chacun s’en alla de son côté, car le travail des champs n’a jamais assez de bras au moment de la moisson.
Vers le soir, sa fille, qui revenait toujours la première pour préparer le repas, ne l’aperçut point sur son banc. Elle pressa le pas, mue par une vague inquiétude ; elle entra dans la cabane. Personne ! Elle sortit et parcourut le village ; – on n’avait pas vu Nikita. Elle courut à la rencontre des hommes, et les ramena au plus vite ; on chercha encore sans rien trouver. Celui qui ramenait le cheval, en poussant la porte de l’écurie, sentit quelque résistance ; il poussa plus fort, – un corps lourd frappa la porte comme un balancier…
Nikita s’était pendu à la poutre qui fait le dessus de la porte. Sa main droite pressait encore le petit sac vide sur sa poitrine décharnée. Il n’avait pas pu survivre à la perte de son billet lilas.
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