Chapitre 6 Les incendies en Russie
Au moment où les incendies de l’est de la Russie préoccupent toutes les imaginations, des souvenirs déjà lointains nous remontent à l’esprit. Ce qui se passe en 1879 est exactement ce qui se passait en 1862 : les mêmes menaces sont suivies des mêmes sinistres. Les causes sont-elles les mêmes ? c’est ce que personne ne pourrait affirmer ; jadis on accusait la Pologne, alors en pleine insurrection ; – maintenant ce sont les nihilistes, – mais le nihilisme existait déjà à cette époque.
Quoi qu’il en soit, il nous a semblé que le récit d’un témoin oculaire, scrupuleux observateur de la vérité, pourrait avoir en même temps qu’un intérêt rétrospectif celui d’une cruelle actualité. Le bazar d’Irbit était de tout point semblable à l’« Apraxiny Dvor » de Pétersbourg, – la terreur fut la même que celle qui agite aujourd’hui les populations d’Orembourg et de Samara, – Samara qui brûla alors presque en entier, sans qu’on pût lui porter secours. Quant aux impressions populaires, depuis Homère, elles ont beaucoup d’analogie entre elles ; et en ce qui concerne les Russes, depuis 1862, les classes inférieures ont pu changer en apparence, le fond est resté le même.
L’Église russe ne suit pas pour toutes ses fêtes le même ordre que l’Église catholique ; la Trinité, entre autres, se célèbre le lundi de la Pentecôte. Longtemps ce jour a été considéré par la classe marchande de Pétersbourg comme une fête spéciale. La ligne de démarcation entre les classes s’efface de jour en jour, et dans dix ans, on ne se souviendra plus qu’un semblable usage ait existé ; mais avant l’émancipation, nul couple appartenant au commerce et ayant une fille n’eût manqué de la conduire au Jardin d’été, où de trois à neuf heures du soir se tenait une véritable foire aux filles à marier.
En 1862, les vieux usages avaient encore force de loi, et l’émancipation toute récente n’avait encore rien changé aux coutumes de Pétersbourg. Le lundi de la Trinité se trouva être une journée superbe, aussi chaude qu’on pouvait le désirer, car le printemps était venu de bonne heure ; les arbres magnifiques du Jardin d’été, couverts de feuillage, se miraient dans la petite rivière Fontanka, peuplée de barques de louage à l’usage des amateurs, et la grande Neva elle-même était couverte de barques peintes en rouge, vert et blanc, avec l’image grossière de quelque poisson de fantaisie sur les deux côtés de l’avant.
Dans la grande avenue, qui va de l’étang à la grille de la Neva, grille où quatre ans plus tard Karakosof devait tirer sur l’empereur Alexandre, s’échelonnent de fort vilaines statues de marbre. On les revêt pendant l’hiver d’une chemise de planches pour les protéger contre les fortes gelées ; de mauvais plaisants prétendent que c’est par amour de l’art, pour en dérober la vue aux passants civilisés, et que l’été, le peuple n’ayant point le sens artistique aussi développé que la noblesse, alors dans ses terres, il n’y a pas d’inconvénient à les laisser voir. Quoi qu’il en soit, la blancheur des marbres n’est pas déplaisante à travers les feuillages, à condition que l’on n’y regarde pas de trop près ; et les marchands, admirant de bonne foi ces objets rapportés jadis d’Italie à grands frais, s’asseyent majestueusement sur les bancs qui décorent la longue avenue.
C’est là, rangées en files, vêtues de somptueuses étoffes de soie brochée, parées de bijoux anciens et coûteux, que se pavanaient les filles de marchands accompagnées de leurs mères, celles-ci toutes droites dans leurs lourdes robes de brocard, coiffées du simple mouchoir de soie noué en marmotte autour de la tête, mouchoir que les jeunes filles laissent pendre à plis droits après l’avoir attaché d’une épingle sous le menton. Tous ces usages sont passés comme l’ombre et comme le vent ; mais en 1862, une jeune fille de la classe marchande, son père remuât-il des millions, n’eût pas osé revêtir un costume parisien ni arborer un petit chapeau.
Les demoiselles bien et dûment installées, les jeunes gens s’approchèrent de l’avenue, plus communément par groupes, et se mirent à inspecter le troupeau. Le chapeau de feutre légèrement incliné sur l’oreille, le long cafetan bleu foncé, fin et brillant, battant leurs bottes hautes, ils cheminèrent à petits pas, regardant de ci et de là, riant et chuchotant entre eux, jetant des œillades aux jolies filles ou aux riches héritières. C’est de cette promenade que devaient naître le lendemain les trois quarts des demandes en mariage de l’année entière. Aussi les demoiselles subissaient-elles cet examen le cœur plein d’angoisses, mais avec un visage impassible, car la jeune marchande russe était élevée à la façon spartiate, de manière à ne jamais laisser paraître sa pensée sur son front.
L’après-midi se passa comme d’ordinaire, sans beaucoup d’animation ; c’est vers six ou sept heures qu’arrivait non seulement la grande masse des parties intéressées, futurs et futures, – mais encore la foule des curieux. Après s’être autant souciée du peuple que de ce qui se passait dans la lune, la noblesse, – et ce mouvement était dû presque uniquement à l’impulsion d’Ivan Tourgueneff, qui, par ses Récits d’un chasseur, venait de révéler à la Russie intelligente l’existence morale des classes inférieures, – la noblesse commençait à se préoccuper des mœurs, des goûts, des besoins même de tout ce peuple, son congénère, qui la coudoyait à tous les instants, et qui, par le fait, lui était totalement étranger.
« La foire aux promises » paraissait aussi singulière aux grandes dames russes que n’importe quel usage de l’Inde ou de la Chine, et beaucoup de familles avaient retardé leur départ pour la campagne afin de voir ce spectacle extraordinaire, qu’elles pouvaient avoir tous les ans. Parmi les promeneurs, on se montrait avec une curiosité singulière plusieurs jeunes gens du meilleur monde, qui affectaient de porter en public le costume national russe : le petit chapeau de cocher en feutre à bords relevés orné d’une plume de paon, les hautes bottes à revers de maroquin rouge, la chemise rouge et les culottes bouffantes ; mais celles-ci étaient de velours noir, ainsi que l’armiak, – léger pardessus, – et la chemise en soie du Caucase ; on se les désignait par leurs noms, – et l’on ajoutait l’épithète : « Slavophiles ».
Deux orchestres de musique militaire installés dans les massifs commencèrent à sept heures un répertoire composé uniquement d’airs russes, mais cependant très varié, où les morceaux d’opéra et les danses nationales se mêlaient de façon à charmer toutes les oreilles.
— Il y en a pour tous les goûts, se disaient avec un peu d’ironie les membres de la haute société, attablés devant le café du Jardin d’été où les garçons avaient fort à faire pour servir des glaces à tout le monde.
Soudain, au moment où mourait le dernier accord d’une ouverture célèbre, celle de la Vie pour le Czar, pendant ce silence profond gardé par un public convaincu, qui écoute encore après que tout est fini, on entendit un bruit de clochettes de l’autre côté de la Fontaka, et le roulement des équipages des pompes lancés à toute vitesse sur le pavé raboteux étouffa les premiers sons d’un quadrille populaire entamé par l’autre orchestre.
— Un incendie, se dit-on de groupe en groupe.
Mais les incendies étaient si peu rares à Pétersbourg en ce temps de maisons de bois, que nul ne s’en émut de ceux qui habitaient des maisons de pierre. Quelques-uns, parmi ceux que cela pouvait inquiéter, sortirent du jardin pour voir à une tour de veille les signaux arborés, qui indiquent le quartier menacé ; la tour de veille la plus proche, celle de la rue Saint-Serge, portait trois boules noires, qui se détachaient nettement sur le ciel bleu ; il s’en fallait de plus d’une heure que le soleil ne se couchât, à cette époque des nuits claires, où l’on peut lire à minuit dans la rue. Quelques habitants du troisième quartier, indiqué par les trois boules, se dirigèrent vers leur domicile plutôt par habitude que par crainte sérieuse, cette partie de la ville, située au centre, ne comprenant pour la plupart que des maisons de pierre ; les autres rentrèrent dans le Jardin d’été, où la musique et la promenade continuaient à qui mieux mieux.
Pendant un quart d’heure environ, le jardin garda son aspect de fête ; puis, peu à peu, sans motif apparent, les promeneurs diminuèrent en nombre. Un roulement continu de voitures se faisait entendre sur le quai, dont un rideau d’arbres et la rivière séparaient le jardin ; tous ceux qui s’en allaient se dirigeaient vers la porte qui s’ouvre près du Pont de Chaînes, du côté opposé à la Neva ; un murmure sinistre parcourut la foule, et l’on se mit à marcher plus vite ; quelques-uns, enjambant les petites haies, prirent à travers les gazons pour sortir les premiers, et une clameur sourde, déchirante comme une plainte, se répandit d’un bout à l’autre du jardin :
— L’Apraxiny Dvor brûle !
Tous les gens riches se levèrent, bousculant les chaises et les tables du café ; tout le monde se mit à courir vers le Pont de Chaînes ; seules les musiques militaires continuèrent à jouer leurs airs de danse dans le jardin désert ; on ne les avait pas relevées de leurs consignes.
La foule s’arrêta à la porte du jardin, frappée d’horreur, presque muette ; à peine quelques gémissements étouffés trahirent-ils une faiblesse ; puis, brusquement, tous ceux qui avaient quelque chose à perdre dans ce désastre, – et ils étaient nombreux, – se précipitèrent au pas de course vers le foyer immense où se consumait la moitié de la richesse de Pétersbourg.
Un vaste rideau de fumée, qui s’épaississait de plus en plus, s’interposait entre la terre, littéralement pavée de vêtements bariolés, de couleurs gaies et chatoyantes, et le ciel bleu devenu sinistre sous un premier voile de fumée, et qui disparut bientôt tout à fait. Une lueur rouge, pailletée à tout moment de jets de flamme, embrasait l’horizon à un kilomètre et plus de distance, et les édifices de pierre se dessinaient nettement sur le fond éclatant. Il n’y avait pas à en douter, c’était bien en effet « l’Apraxiny », comme on dit familièrement.
Ce marché, qui mesure près d’un kilomètre en tous sens, était alors composé d’une multitude de maisonnettes, de hangars, reliés par des galeries et des planchers de bois, le tout vieux et menaçant ruine, – mais rempli de marchandises précieuses. Le Gastinnoï-Dvor, ou bazar de Pétersbourg, vaste quadrilatère en briques, ne contient qu’un nombre restreint de boutiques et ne peut admettre de grandes quantités de marchandises. « L’Apraxiny ou Chtchoukiny-Dvor » servait d’entrepôt à la plupart des commerçants, et de plus recelait toutes les industries imaginables : meubles à bon marché, brocanteurs, marchands de bric-à-brac, voitures d’occasion, vieux fers, poterie, vannerie, épicerie, vins étrangers, comestibles de toute espèce, plumes et duvets, laines et crins, étoffes communes ou précieuses, fourrures, orfèvrerie, bijoux, ornements d’église, etc. – On trouvait là absolument de tout : tel qui y entrait couvert d’une souquenille pouvait en sortir vêtu comme un prince, avec une maison montée, et une fortune en diamants à son doigt ou aux boutons de sa chemise. C’était ce centre du commerce pétersbourgeois qui brûlait avec rage, comme un cent de fagots par tous les bouts à la fois, et quiconque voyait même à distance les tourbillons de fumée s’élever de plusieurs points éloignés les uns des autres, n’avait besoin de personne pour apprendre que l’incendie était dû à la malveillance.
Par quel miracle cet amas de poutres vermoulues, où il était interdit de pénétrer avec du feu, avait-il pu s’enflammer au moment où personne ne s’y trouvait, où, verrouillé et cadenassé de toutes parts, il était confié à la garde de Dieu et de quelques vieux gardiens émérites, habitués depuis vingt ans à fermer les portes et à dormir auprès ?
Une explication fort habile, – trop habile, circulait de bouche en bouche, et personne n’y croyait ; – mais chacun feignait d’y croire, car on ne savait pas ce qu’il plaisait à l’autorité qu’on crût. Un rideau placé près d’une lampe allumée devant les images des saints avait communiqué l’incendie. On ne s’attardait pas à penser que cet incendie s’était communiqué bien étrangement à des points privés de communications entre eux, ni que l’absence absolue de tout souffle de vent rendait plus invraisemblable encore cette fable du rideau enflammé ! On ne se disait aussi que tout bas comment les clefs avaient été introuvables quand il s’était agi de pénétrer au cœur du marché, et comment il avait fallu des haches pour enfoncer les portes, ce qui avait fait perdre un temps précieux, et comme quoi les tonneaux de réserve, qui devaient toujours être pleins d’eau, n’avaient pas été remplis la veille, négligence dont la fête de la Pentecôte était l’explication, sinon l’excuse, ni pourquoi le feu avait pris précisément autour du puits, de sorte qu’on n’avait pu se procurer de l’eau qu’à la rivière, à six cents mètres du foyer. Toutes ces choses ne s’échangèrent qu’à voix basse, et chacun rentra chez soi pour plus de sûreté.
Les marchands qui voyaient brûler leur fortune firent alors des prodiges de valeur ; la barbe et les cheveux roussis, les mains écorchées, ils arrachèrent aux flammes la proie qu’elles avaient déjà entamée ; on trouva des chariots ; les chevaux des pompes, alors inutiles, furent attelés à tous les véhicules imaginables, et le comte Nesselrode ayant fait savoir, dès la première nouvelle, qu’il ouvrait la cour de sa vaste demeure à toutes les marchandises sans asile, – sûrs qu’elles y seraient bien gardées, – les incendiés expédièrent aussitôt à la Litéinaïa tout ce qu’ils purent sauver.
Une lugubre file de camions se dirigea vers la maison Nesselrode, chargés d’objets de toute espèce ; le spectacle eût été du dernier comique s’il n’eût navré le cœur des plus indifférents. On avait chargé à la hâte les choses les plus bizarres sur des charrettes quelconques ; les ustensiles de cuisine, les meubles, les étoffes se heurtaient pêle-mêle au hasard des secousses du pavé. Des ballots arrachés au brasier, déjà entamés par les flammes, recommençaient à brûler en route, et plus d’une fois il fallut recourir à la bonne volonté des « dvorniks » ou portiers, qui apportèrent des seaux d’eau de l’intérieur des cours, pour éteindre ces incendies ambulants. Dans la perspective Litéine, un énorme chariot pesamment chargé d’étoffes sacerdotales, tissus de soie brochée, brocarts d’or et d’argent, roulait avec effort, traîné par un maigre cheval ; le bout d’une pièce d’étoffe qui pendait au dehors s’accrocha au moyeu de la roue, grosse poutre enduite de coaltar qui tournait en grinçant. À chaque tour de roue l’étoffe se dépliait et s’enroulait autour du moyeu. Un « garadavoï » ou gardien de la ville, voyant le dommage, tira son sabre et coupa le bout enroulé. Le chariot, débarrassé, continua sa route, et le superbe haillon, maculé de goudron, tomba après deux tours au milieu de la rue, où il fut piétiné par les chevaux qui suivaient. C’était un brocart à fond d’or niellé d’argent et semé de bouquets de roses en soie aux couleurs riches et sombres. Que d’objets précieux furent ainsi abandonnés pendant cette nuit fatale !
Les chariots emplirent bientôt la vaste cour de l’hôtel Nesselrode ; d’autres particuliers offrirent aussi un asile contre les voleurs qui étaient devenus aussi redoutables que le feu lui-même.
Bientôt il ne resta plus aux incendiés qu’à regarder le vaste emplacement de leur bazar, devenu une mer de flammes, où achevaient de se consumer leurs richesses. Divers bâtiments menacés par le voisinage réclamaient le secours des pompes. Le Corps des Pages, où se trouvait la fleur de la noblesse russe, la Banque, le théâtre Alexandre, divers ministères, le Gastinnoï-Dvor lui-même étaient si rapprochés du foyer d’incendie, que le moindre souffle du vent les eût réduits en cendres. Par bonheur, l’air était extrêmement calme, et les flammes s’élevèrent tranquillement vers le ciel, sans plus menacer la sécurité publique.
Le lendemain soir, on put s’approcher des décombres, on y trouva un cadavre calciné, – un seul, – ce n’était pas celui d’un gardien. Était-ce un des incendiaires ? Tout le fait présumer, mais on n’en a jamais eu la certitude.
Après un semblable désastre, chacun avait besoin de se reposer ; dans la matinée du lendemain, le feu se déclara sur deux points de la ville totalement opposés, – à la même heure, – de sorte que les secours durent se diviser, et par conséquent rester presque impuissants.
Pétersbourg, jadis presque entièrement construit en bois, sauf les édifices publics et quelques demeures princières, a de tout temps été soumis à des règlements de police très sévères. Les trottoirs, maintenant en granit de Finlande, étaient jadis en bois de sapin ; dans plusieurs rues, le pavé lui-même est en cubes hexagones de sapin, soumis à un séjour prolongé dans le goudron, afin de conjurer les effets destructeurs de l’humidité. On comprend dès lors ce que la moindre imprudence peut entraîner de malheurs. Ainsi, bien des ordonnances de police, qui nous semblent ridicules, ne sont en réalité que des précautions élémentaires. Il y a tout au plus vingt ans qu’il est permis de fumer dans les rues, et cette défense autocratique avait eu pour origine les imprudences réitérées des fumeurs, qui, en jetant au hasard leurs cigarettes mal éteintes sur les trottoirs mal balayés, souvent encombrés de paille ou de foin, avaient occasionné des accidents regrettables.
Une autre ordonnance, récemment remise en vigueur par la police supérieure de Saint-Pétersbourg, et qui a provoqué chez nous des exclamations sans fin, remonte aussi au beau temps où pas une nuit ne se passait sans incendie, il y a quarante ou cinquante ans. Les propriétaires eux-mêmes, dans leur propre intérêt, exigeaient que leurs portiers dormissent à l’extérieur de la maison, sur un banc, contre la porte, afin d’être réveillés au moindre bruit, soit par les passants, soit par les patrouilles, soit par les locataires, qui savent où les trouver en cas de danger.
Ce qu’on appelle un « portier » à Saint-Pétersbourg n’a rien de commun avec un concierge. Celui-ci trouve à peu près son équivalent dans le « suisse », bonhomme insolent, presque toujours ivrogne, obséquieux avec les puissants de ce monde, intolérable quand on ne lui glisse pas la pièce ; en un mot, le pendant de notre fléau domestique. La seule différence est qu’il est moins indépendant, et que ne touchant pas les loyers, n’étant investi d’aucune fonction qui entraîne une responsabilité morale, il est assez facile de le faire renvoyer ; or, chacun sait qu’à Paris, quand un concierge ne vous convient pas, on n’a qu’à déménager, coûte que coûte ! Le « suisse » offre donc au moins un avantage sur le concierge.
Le portier a dans la maison des fonctions bien différentes ; d’abord il n’est pas seul ; il doit avoir un camarade, un aide, qui partage avec lui les travaux très durs de la position. Le premier « dvornik », – car la hiérarchie est très nettement établie entre eux, – est chargé de récupérer les loyers, de veiller au bon ordre moral et matériel de la maison, d’enlever la neige des toits et des trottoirs, tous les jours, pendant les cinq mois d’hiver, d’arroser le pavé et le trottoir en été, de balayer les escaliers de la cour et le devant de la maison, etc. Ces diverses attributions exigent beaucoup d’adresse ; aussi le premier « dvornik » est-il payé très cher, – généralement, à raison de cinquante roubles par mois. Mais la police exigeant qu’il ait un aide, il paie cet aide sur ses appointements, ce qui réduit sa part à vingt-cinq ou trente roubles.
Seulement, notre premier « dvornik » a mille moyens d’augmenter ses ressources, – mille moyens légaux, qui finissent par lui constituer un revenu très satisfaisant. Les règlements de police, toujours en prévision des incendies, n’autorisent à garder dans les cuisines que la quantité de bois nécessaire à la consommation journalière ; le reste de la provision est conservé dans de vastes hangars, attribués à chaque locataire individuellement, avec la permission d’apposer un cadenas particulier. Ce bois ne monte pas tout seul ; c’est le « dvornik » qui a le privilège de le monter aux locataires, moyennant une redevance mensuelle qui est ordinairement de cinq roubles.
Il n’existe aucun moyen de se soustraire à ce tribut, augmenté généralement d’une redevance en nature, prélevée par « le dvornik » sous la forme d’un nombre de bûches proportionné à ses besoins, – et ce sans la moindre autorisation. Dans les maisons où l’eau ne monte pas à tous les étages, c’est encore le « dvornik » qui la monte avec son second dans un immense baquet nommé « l’oreillard », parce qu’il est orné en guise d’anse de deux bouts de bois percés qu’on appelle « oreilles », et dans lesquels passe une perche que nos deux fonctionnaires portent gaillardement sur l’épaule. Cela donne lieu à une autre rétribution mensuelle.
À celle-ci s’ajoutent les pourboires occasionnés par mille services que le « dvornik » rend d’ordinaire avec beaucoup de complaisance, tels que de monter les malles et les meubles, faire les commissions, débarrasser des domestiques malappris, etc. De plus, le « dvornik » est chargé, sous sa responsabilité, de faire viser au bureau de police les permis de séjour, sans lesquels personne, pas même les nationaux, ne peut séjourner quelque part que ce soit en Russie.
Lorsqu’un récent arrêté ordonna aux « dvorniks » de passer la nuit devant leurs maisons, on se récria chez nous sur cette barbarie ; en réalité, les portiers ont de tout temps dormi sur un banc de bois, relevé à une extrémité, construit tout exprès, et sur lequel ils s’allongent, revêtus en toute saison du « touloup » de peau de mouton, le cuir en dehors, la laine à l’intérieur, paletot chaud et commode qui les garantit également du froid mortel de décembre et des fraîches rosées de juillet. Ainsi vêtu, le « dvornik » s’étend sur sa rude couchette contre la grille de la maison, et dort d’un paisible sommeil. Si quelqu’un veut rentrer, il l’appelle par son nom ou par son titre ; le portier se réveille, le plus souvent sans grogner, s’approche en faisant tinter son trousseau de clefs qui, au besoin, serait une arme redoutable, reconnaît le locataire, lui ouvre la porte et se recouche tranquillement. Ajoutons ici que toutes les maisons ont des cours et des portes cochères.
Dans ces dernières années, les incendies devenus de moins en moins fréquents, grâce à l’interdiction de reconstruire autrement qu’en pierres ou plutôt en briques les maisons de bois qui disparaissent soit par le feu, soit sous l’action de la vétusté, – les trottoirs de bois ayant été remplacés partout, sauf dans quelques quartiers éloignés du centre, – la surveillance s’était fort relâchée, et les portiers s’étaient fait sans permission une douce habitude de dormir à l’intérieur de leur loge, – hormis l’été, où ils préféraient la fraîcheur du dehors ; – il a fallu pour raviver la surveillance remettre en vigueur un vieil édit que la tolérance seule avait abrogé.
Au mois de juin 1862, il n’était pas question de dormir tranquillement ; les incendies se succédèrent dans tous les quartiers de Pétersbourg avec une rapidité, avec une persistance telles, que les pompes ne purent plus suffire, si bien organisé que soit ce service en Russie.
Dans toutes les villes russes, on voit s’élever de très loin une ou plusieurs tours de veille, parfois construites en bois, parfois en pierre, qui dominent de beaucoup les plus hautes maisons. Deux veilleurs, relayés à intervalles fixes par deux autres, se promènent constamment sur un étroit balcon, au sommet de la tour, et explorent l’horizon sans relâche. À la moindre fumée suspecte ils se consultent, et aussitôt ils sonnent la cloche d’alarme, attachée à la rampe du balcon, et qui communique par une corde au quartier des pompiers. Pendant que ceux-ci se préparent à partir, les veilleurs hissent à une double potence de fer qui surmonte la tour des boules noires le jour, la nuit des lanternes, dont le nombre et la disposition indiquent l’endroit menacé. À ce signal les quartiers de pompiers les plus voisins de l’incendie envoient immédiatement des secours ; si au bout d’un certain temps l’incendie ne diminue pas, un pavillon rouge le jour, une lanterne de la même couleur la nuit, demandent une nouvelle expédition ; tous les quartiers, même les plus éloignés, envoient alors leurs pompes ; un troisième et dernier signal demande les réserves, – alors tous les hommes disponibles, avec tout le matériel de renfort, partent au galop de tous les quartiers de la ville.
L’organisation de ces pompes a été souvent vantée, et on est toujours resté au-dessous de la réalité. Au moment où la cloche d’alarme retentit, les hommes qui dorment ou se divertissent sont immédiatement sur pied, casque en tête, et courent aux remises. Les pompes et les chars à bancs d’équipe sont tirés à bras dans la rue, où la circulation des voitures est interdite si la largeur fait défaut ; les chevaux, toujours sellés et harnachés, sont mis aux brancards, et « trois minutes » après le premier signal, un pompier à cheval part en éclaireur, précédant de dix mètres, puis de cinquante, et enfin de cent, l’escouade entière, sur le chemin de laquelle il fait faire place nette. Les pompes sont la véritable toute-puissance devant laquelle tout s’arrête, la voiture d’un membre de la famille impériale aussi bien que le cercueil d’un archevêque : l’empereur seul et le maître de police ont le droit de passer outre ; mais, en cas d’incendie, leurs équipages prennent toujours les devants et arrivent sur le lieu du sinistre avant les pompes elles-mêmes. Les attelages à trois chevaux des cinq ou six véhicules qui forment une escouade sont les plus beaux et les meilleurs de toute l’Europe. Chacun de ces chevaux représente un capital ; ils ont la même robe, la même taille, le même galop ; ils peuvent franchir la distance comme des bêtes de course, s’arrêtent court et tournent les rues avec une intelligence extraordinaire, et sont vraiment des animaux d’élite. Pour les pompiers, nous n’en parlerons pas ; dans tous les pays on choisit ce corps parmi tout ce que les autres armes ont de meilleur, et ce serait commettre une injustice envers nos pompiers français que de mettre au-dessus d’eux ceux d’un autre pays.
Mais on a beau avoir un service exceptionnel, contre l’impossible il n’est pas de recours. On fit bientôt une triste découverte : pendant que les pompes galopaient au secours d’une masure qui flambait, le feu prenait à dix kilomètres de là, dans une fabrique, une caserne, ou quelque bâtiment important. Il fallut alors faire la part du feu, c’est-à-dire ne plus aller au secours que des édifices d’une valeur réelle. Une panique effroyable se répandit dans Pétersbourg, entretenue par des placards menaçants affichés sur les murailles, où le propriétaire était averti de la ruine de son immeuble. Les « dvorniks » veillaient-ils avec soin, des pelotes passaient par-dessus ces murs portant des promesses d’incendie ; on fit alors des arrestations plus nombreuses qu’effectives ; quelques-uns, fous de terreur, se jetèrent sur des innocents qui passaient, comme toujours, et leur firent un mauvais parti. Il y eut alors bien des cruautés inutiles commises, – le peuple était affolé !
Les mesures de rigueur, ou peut-être cette colère du peuple, détournèrent le fléau, et la province se trouva attaquée à son tour. Chose remarquable et qui donne à penser : c’est dans l’est de la Russie, comme à présent, que les incendies furent le plus fréquents et le plus désastreux. La ville de Samara, qui vient d’être menacée du même sort, fut brûlée presque en entier ; celle de Kiniechma, patrie du dramaturge Ostrovski, le fut aussi partiellement, sinon à la même époque, du moins peu de temps après ; – nombre de villages et de bourgades flambèrent vers le ciel comme des holocaustes ; les forêts prirent feu, et sur des dizaines de verstes la richesse du sol s’en alla en fumée, – et puis tout s’éteignit, même les passions violemment surexcitées, et le calme revint, – en apparence du moins.
Pour quiconque a vu ces choses, le passé est l’image fidèle du présent. Les marchands d’Irbit, rassemblés l’autre jour autour de leur bazar en feu, n’ont pas poussé d’autres cris, n’ont pas versé d’autres larmes que ceux de Pétersbourg quand ils ont vu brûler l’Apraxiny ; et Orenbourg, en voyant l’incendie dévorer quartier après quartier, en sentant qu’elle était dans la main puissante, non du malheur, mais du crime, a éprouvé la colère dangereuse et mauvaise conseillère de ceux qui se sentent frappés injustement. Nous l’avons connue, cette colère, quand les flammes ont dévoré Paris… Il ne faut donc pas s’étonner si la répression est cruelle et si les mesures de sûreté sont d’une rigueur exceptionnelle ; – c’est là une loi de notre faiblesse humaine à laquelle les très sages et les très forts peuvent seuls échapper. La rigueur ne sert à rien, la cruauté provoque les représailles, – chacun le sait, et chacun agit suivant ses passions. C’est pour cela que tout en déplorant l’erreur de ceux qui veulent combattre le mal par le mal, nous ne devons pas être trop sévères dans notre jugement. « Que ceux-là qui sont sans péché leur jettent la première pierre. »
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