Chapitre 7 L’ours blanc
Un riche seigneur russe s’ennuyait dans ses terres ; cependant, comme la plupart des propriétaires campagnards, il aimait mieux s’ennuyer chez lui que de s’amuser autre part. Où eût-il pu, du reste, trouver une cuisine aussi parfaite, des fruits aussi savoureux, de la crème aussi fraîche, et en toute saison la liberté d’agir à sa guise ?
Mais, précisément parce qu’il était le maître chez lui, il ne détestait pas un peu de controverse, et par-dessus tout il aimait les histoires.
Il les aimait tant, qu’il s’était fait raconter tout ce qu’il y avait d’anecdotes au monde : il en savait de russes, bien entendu, de finnoises, de toungouses, de chinoises, d’américaines, d’indoues… je ne parle pas des anecdotes françaises, celles-là sont les plus nombreuses, et, il faut bien l’avouer, souvent les meilleures.
Un jour qu’il s’ennuyait, comme à l’ordinaire, il vit arriver son neveu, jeune homme du plus bel avenir, diplomate en herbe, mais d’une herbe qui commence à pousser dru ; et ce neveu, qui ne venait guère qu’à court d’argent, se montra ce jour-là d’une prévenance extraordinaire.
— Qu’est-ce que tu es venu me demander ? fit l’oncle quand on eut servi le thé, pendant qu’ils allumaient des papiros.
— Oh ! mon oncle ! s’écria le neveu d’un air vexé.
— Il n’y a pas de quoi te fâcher, reprit l’oncle. Je suis toujours enchanté de recevoir des visites, – tu me désennuies ; aussi je bénis secrètement les déboires qui t’amènent ici.
— Eh bien, mon cher oncle, fit notre diplomate, en prenant, comme on dit, le taureau par les cornes, voici une belle occasion de remercier la Providence.
— Eh ! fit l’oncle en dressant l’oreille, si elle est trop belle, je ne bénirai rien du tout. Combien ?
— Cinq mille roubles, mon cher oncle… le meilleur des oncles !
— Je ne bénis pas ! dit l’oncle d’un air froid.
L’avant-dernière fois, c’était cinq cents roubles ; la dernière, mille : je trouve la progression trop rapide. Tu peux t’en retourner ; j’aime encore mieux m’ennuyer.
— Mon oncle adoré… je viendrai gratis la prochaine fois, je resterai une semaine entière !
Le neveu avait, en disant ces mots, une si drôle de mine, que l’oncle n’y put tenir, et se mit à rire. Voyant qu’il gagnait du terrain, le jeune homme reprit courage.
— Donnez-moi cinq mille roubles, mon cher oncle, et je vous raconterai une histoire toute neuve.
— Cinq mille roubles, malheureux ! Et qu’en veux-tu faire ?
— Je les ai perdus au jeu ! Un ami me les a prêtés pour payer dans les vingt-quatre heures, mais il en a besoin d’ici quinze jours.
— Imbécile ! Tu aurais pu t’amuser, faire la connaissance de deux ou trois petites personnes qui t’auraient si bien mangé ça, et presque aussi vite !
— Oh ! mon oncle, fit pudiquement le neveu… Dans la diplomatie !
— Hem !… je crois que tu te moques de moi… Voyons ton histoire. Mais si elle n’est pas bonne, tu n’auras rien !
— C’est entendu, mon oncle. Vous pouvez payer d’avance.
L’oncle alla à son secrétaire, fit une liasse de billets de banque et la posa sur la table, près de lui.
— Les voilà ! dit-il, – et il allongea un coup de sa cuiller à thé sur les doigts trop empressés de son neveu. Si l’histoire est bonne, tu les auras ; si elle est mauvaise, je les garde. Va !
Le neveu poussa un soupir de résignation, s’enfonça dans son fauteuil et commença comme il suit :
Il y avait une fois un oncle excellent, mais un peu avare, – comme vous…
— Hé ! fit l’oncle.
— Qui avait un neveu charmant, – comme moi, – mais un peu coquin…
— Comme toi, dit l’oncle. Ton histoire me plaît. Continue.
— Cet oncle était très riche, mais d’une avarice telle que jamais son pauvre neveu n’avait vu la couleur de ses dons : tout au plus en avait-il reçu une timbale et un couvert, le jour de son entrée dans cette vallée de larmes. En vingt-cinq ans, c’était peu, et notre neveu rêvait aux moyens d’en obtenir davantage. Il envoyait du gibier, des cigares, la Revue des Deux Mondes ; – l’oncle mangeait l’un, fumait les autres, coupait la troisième, remerciait, et ne donnait rien.
Le neveu cessa ses prévenances, espérant une explication ; peine perdue ! l’oncle ne semblait pas seulement s’en apercevoir. Du reste, oncle aimable, jovial, faisant bonne chère, hébergeant au besoin son neveu tout le long de l’année, mais ne lui donnant pas un rouge liard.
— Il avait raison, interrompit le premier oncle ; comme ça, son neveu l’amusait toute l’année pour rien. J’essayerai de ce système. Continue.
— Mais cet oncle avait un défaut, le plus grand de tous… Il était… comment expliquer cela d’un oncle sans lui manquer de respect ? Il était un peu… Il était absolument stupide.
— Tu n’y vas pas de main morte, quand tu habilles les oncles !
— C’est que, voyez-vous, mon oncle, celui-là n’était pas un oncle ordinaire, vu qu’il était extraordinairement bête… sa bêtise était connue à cinquante verstes à la ronde, il n’y avait pas de propriétaire dans le voisinage qui ne lui eût joué quelque tour. Mais notre homme était excellent, de sorte qu’il ne se fâchait de rien, et puis il était si simple, qu’il n’y entendait peut-être pas malice.
— C’est un oncle comme ça qu’il t’aurait fallu, hein !
— Je perdrais trop au change ! répondit le neveu de l’air le plus aimable.
L’oncle sourit.
— À force de faire des cadeaux inutiles à son oncle, notre pauvre garçon se trouva si pauvre, qu’il résolut de rattraper en une fois toutes ses mises de fonds, avec un petit intérêt, et ce n’était que juste, depuis le temps qu’il…
— Non, ce n’était pas juste ! interrompit l’oncle auditeur ; n’introduis pas de maximes diplomatiques dans une maison honnête !
— Juste ou non, continua le jeune scélérat, notre neveu se résolut à frapper un grand coup. Il monta son unique cheval, prit une petite valise et s’en alla à la ville. Il entra d’abord chez un bijoutier, puis chez un marchand de poêlons en terre ; ayant enfin terminé ses emplettes, il les casa soigneusement dans sa valise et se dirigea vers la maison de son oncle.
Celui-ci était de belle humeur ; la douce saison d’automne, un bon déjeuner et un excellent cigare l’avaient disposé à toutes les concessions qui ne seraient pas de purs dons.
— Qu’apportes-tu là ? dit-il en voyant son neveu déballer avec soin un tas d’herbes odoriférantes et une quantité de petits papiers couverts de noms latins, – en latin de pharmacie, qui, vous le savez, n’est autre chose que du latin de cuisine.
— Ce que j’apporte, mon oncle ? répondit le jeune homme d’un air solennel, vous allez le savoir. Il faut que je vous aime bien tendrement pour vous confier un secret d’une telle importance ! Mais vous m’avez toujours témoigné tant d’amitié, depuis le jour où vous m’avez fait cadeau d’une timbale et d’un couvert en argent…
— Mon Dieu, que tu étais petit ! interrompit l’oncle attendri par ces souvenirs.
— Oui, j’ai grandi, et mes sentiments ont grandi avec moi. J’ai appris, ces jours derniers, un secret d’une telle importance, qu’il renouvelle la face du monde, et je suis venu vous en faire part.
— Ah ! bah ! fit l’oncle très surpris.
— Cela vous étonne de ma part ! Ah ! vous êtes ingrat, mon oncle ! Depuis que j’ai l’âge de raison, ai-je manqué une fois à vous souhaiter votre fête, et ne vous ai-je pas envoyé du thé, du café, des livres, le peu enfin que me permettaient mes faibles ressources ?
— C’est vrai, tu es un bon garçon ! murmura l’oncle très touché.
— Eh bien, aujourd’hui, c’est mieux que tout le reste que je vous apporte, c’est le pouvoir absolu, c’est la domination du monde entier, c’est la fortune sans autres bornes que votre caprice !… Vous pouvez désormais acheter les mines de diamants de l’Inde, les îles du Pacifique, l’Afrique ou même l’Amérique…
— Veux-tu un verre d’eau ? fit l’oncle avec effroi, croyant que son neveu parlait dans un accès de fièvre chaude.
— Non, merci, mon oncle. En un mot, j’ai la pierre philosophale.
L’oncle regarda le neveu la bouche béante, puis la referma sérieusement et réfléchit. Après une demi-minute de réflexion :
— On s’est moqué de toi, mon pauvre ami ! dit-il, plein de pitié.
— Mon oncle, murmura le neveu, qui saisit notre homme par le poignet d’un air fatidique, j’ai fait… j’ai fait de l’or !
— Je voudrais bien voir ça ! fit l’oncle d’un ton goguenard.
Il avait beau être extraordinairement bête, cette idée-là ne pouvait pas passer du premier coup.
— Rien n’est plus facile. Vous avez une cave ?
— Oui, pourquoi faire ?
— Mais l’or, ça se fait toujours dans une cave ! Depuis Hermès Trismégiste, on n’a jamais fait l’or ailleurs que dans une cave. Faites-y descendre un fourneau ; j’ai là un creuset, les ingrédients nécessaires…
— Nous allons nous enrhumer !
— Si vous vous laissez arrêter par de puériles considérations… fit le neveu d’un air offensé.
— Non, non, attends, je vais mettre un manteau et des galoches. Je t’engage même à en faire autant.
Cinq minutes après, trois domestiques, plus étonnés l’un que l’autre, descendaient dans la cave l’attirail du neveu et un petit fourneau en briques, pas commode du tout, dont on se servait parfois pour faire des confitures.
— Sortez ! leur dit le neveu d’un air théâtral. Les trois domestiques une fois sortis, il ferma la porte et ouvrit le soupirail pour donner de l’air. La cave, au fond, n’était qu’un sous-sol, pas trop désagréable, mais sentant un peu le moisi.
Au grand ébahissement de son oncle, le jeune homme mélangea les herbes et les petits paquets, ajouta un peu d’eau, mit le tout sur le feu, et tout en remuant le mélange avec une cuiller à punch, il lut à demi-voix une formule abracadabrante qu’il avait copiée je ne sais où.
Le mélange exhalait une odeur abominable. L’oncle se bouchait le nez et restait près du soupirail, tout en suivant des yeux la fantastique cuisine de l’alchimiste.
— C’est fait, mon oncle ! dit celui-ci en lui passant la cuiller à punch. Cherchez vous-même le précieux métal.
L’oncle, non sans se brûler les doigts, plongea dans le mélange puant, et, après quelques recherches, amena deux ou trois grains d’or, – de l’or, à n’en pas douter.
— De l’or ! s’écria-t-il. Va-t’en me chercher mon éprouvette dans l’armoire de mon cabinet.
Le neveu disparut et revint au bout d’un moment ; l’or essayé à l’éprouvette donna le meilleur résultat. Il y avait bien un peu d’alliage, mais le neveu expliqua à son oncle que son peu de ressources l’avait obligé à prendre des marchandises de seconde qualité. Avec un choix plus sévère, on obtiendrait de l’or natif.
— C’est curieux, très curieux, murmurait l’oncle d’un air absorbé. Et… ça coûte cher ?
— Non, en comparaison des résultats obtenus, c’est une simple bagatelle.
— Ah !… Et d’où tiens-tu ce secret ? S’il y a là-dedans quelque influence de l’esprit malin, je ne voudrais pas, pour des biens après tout périssables…
— Rassurez-vous, mon cher oncle. C’est un vieux moine de Kief qui m’a confié ce secret. Il faisait un pèlerinage et s’est reposé chez moi. Il m’a trouvé selon son cœur et m’a révélé ce secret merveilleux. Il faut se préparer par le jeûne et la prière…
— Mais j’avais déjeuné !
— Mais j’étais à jeun, moi ! Et c’est moi qui ai fait l’opération !
— C’est juste.
— Et même, mon oncle, si vous vouliez bien me faire servir une petite collation…
— De grand cœur, mon ami ; remontons.
Nos deux alchimistes fermèrent à clef la porte de leur laboratoire, et le jeune homme se vit bientôt en face d’un lunch des mieux composés.
— Tu veux donc bien me faire part de ton secret ? dit l’oncle de l’air le plus caressant.
— Oui, mon cher oncle ; vous le méritez bien par votre bonté envers votre neveu orphelin.
— Je t’ai toujours tendrement aimé, dit l’avare plein d’émotion. Eh bien, donne-moi ta recette.
— De grand cœur, mon cher oncle. Mais il y a une petite condition.
— Laquelle ?
— Vous allez me compter vingt mille roubles argent.
— Vingt mille roubles ?
L’avare bondit jusqu’au plafond.
— Oui, mon cher oncle.
— Que veux-tu faire de mon argent, puisque tu possèdes le moyen de faire autant d’or qu’il te plaira ?
— Et les matières premières ? Il faut de quoi les acheter.
— Mais avec vingt mille roubles, tu aurais de quoi faire une montagne d’or, puisque tu dis que cela revient à si bon compte !
— Sans doute ! Mais je ne puis pas ne faire rien que de l’or pendant six mois ! Cela perd du temps ! Et puis, il faut être à jeun, vous savez ! N’avez-vous pas honte de marchander la possession d’un secret qui fera de vous mon unique rival ?
La question des finances se débattit longuement et finit par un compromis. Le neveu se contenta de dix mille roubles comptant, et promit de recommencer l’expérience le lendemain matin. La seconde épreuve ne fut pas moins satisfaisante que la première ; les pépites d’or étaient même plus belles et plus lourdes que les précédentes. Le traité reçut son exécution.
Le neveu dîna avec son oncle, empocha l’argent, et prit congé.
— Comment ! tu t’en vas ? fit l’oncle dépaysé. Je croyais que tu allais rester pour m’aider ?
— Vous n’avez pas besoin de moi. Vous avez vu comment je m’y prends ; je vous ai laissé des matériaux ; d’ailleurs vous avez la liste et les proportions, et la formule… Je n’oublie rien ? À jeun, vous savez ?
— Oui, oui, sois tranquille.
— Non, je crois que c’est bien tout… je n’ai rien oublié… Eh bien, adieu, mon cher oncle, bonne chance !
Il se fit amener son cheval, l’enfourcha et partit.
L’oncle resté seul s’allongea dans un fauteuil et se mit à rêver. Quelles perspectives s’ouvraient désormais devant lui ! Il ferait de l’or jusqu’à ce qu’il en eut plein toutes ses caves, plein tous ses coffres… et quel plaisir d’avoir tant d’or ! Il ferait bâtir une nouvelle maison, les meubles viendraient de Paris en droite ligne ; les frais de douane seraient énormes, mais qu’importe à celui dont le capital est inépuisable !…
Après avoir meublé le rez-de-chaussée de la maison imaginaire, il passait à l’aménagement du premier étage, lorsqu’il entendit retentir sur le sol, durci par les premières gelées, les sabots d’un cheval lancé à toute vitesse.
— Qui diable est cela ? se dit-il.
Avant qu’il eût le temps de se mettre sur ses pieds, son neveu entra, pâle, hagard, les cheveux en coup de vent.
— Mon oncle, s’écria-t-il, vous n’avez pas encore commencé ? Dites-moi que vous n’avez pas commencé !
— Mais non ! tu sais bien que nous venons de dîner, et qu’il faut être à jeun.
— Que le Seigneur soit loué ! J’arrive à temps. Ah ! que de remords, mon oncle, si vous saviez !
— Quoi donc ?
— J’avais oublié de vous dire… Mais puisqu’il en est encore temps, il n’y a rien de perdu. Au nom du ciel, mon oncle, quand vous ferez de l’or, ne pensez jamais à l’ours blanc, sans quoi l’opération ne pourrait pas réussir.
— L’ours blanc ?
— Oui ; l’ours blanc a une influence contraire à celle des planètes, et la simple évocation de son image suffit à troubler la manipulation des métaux dans le creuset. Ainsi, ne pensez pas à cet ours fatal.
— Le diable t’emporte avec ton ours blanc ! grommela l’avare ; je n’y ai pas plus pensé qu’à me pendre. Tu m’as fait une frayeur ! Pourquoi veux-tu que je pense à l’ours blanc ?
— On ne sait pas ! le hasard est si grand ! Enfin, vous voilà prévenu ; maintenant, je m’en retourne…
Il sortit sans empêchement…, et fut cinq ans sans reparaître dans les environs.
Cinq ans après, pensant qu’il y avait prescription pour lui, il se hasarda à revenir à ses pénates ; chez un propriétaire voisin, il se rencontra avec son oncle. Il s’attendait à de cruels reproches… Point !
— Te voilà ? lui dit son oncle d’un air triste.
— Oui, j’ai fait le tour du monde…
— Tu sais ? Je n’ai pas eu de chance…
— Comment cela, mon oncle ?
— Je n’ai jamais pu réussir l’opération ! je l’ai pourtant recommencée deux cents fois… Mais c’est ta faute, aussi ! Qu’avais-tu besoin de me parler de l’ours blanc ? De ma vie je n’y avais songé, et maintenant il ne me sort plus de la tête !
Le jeune diplomate avait fini son histoire.
Son oncle, sans mot dire, lui passa la liasse des billets de banque.
— Mais n’y reviens pas, dit-il, car ta prochaine histoire me trouverait plus exigeant pour le même prix.
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