Chapitre 8 Tante Marguerite
J’avais seize ans lorsque je m’aperçus que le petit perron de notre terrasse n’offrait rien de particulièrement agréable quand ma tante Marguerite n’y était pas. C’est là que, le regard plein de cette douceur résignée qui lui était particulière, elle passait les journées à broder une batiste transparente, s’arrêtant parfois pour regarder voler les hirondelles, là-haut, là-haut, dans le ciel bleu… Je suppose que les mignons oiseaux ne lui apportaient point de nouvelles de son mari, envolé un beau jour, on ne sait où, avec une figurante d’opéra-comique, et les trois quarts de la dot de ma tante.
À proprement parler, Marguerite n’était pas notre tante, mais tout simplement une cousine de ma mère ; – il est des liens de parenté choisie, resserrés par l’amitié, qui deviennent inaltérables ; ma mère ne pouvait plus se passer des soins délicats, de l’affectueuse vigilance de notre chère Marguerite. Un beau jour, six mois après la fuite de son mari, nous l’avions vue arriver, un peu pâle, mais calme, un sourire sur les lèvres, et une plaie incurable dans le cœur, – mais je n’étais pas alors de force à déchiffrer le cœur de ma tante.
— J’ai besoin de changer d’air, voulez-vous de moi pour quinze jours ? dit-elle à ma mère.
— Toujours ! répondit l’admirable créature qui n’avait jamais vu couler une larme sans chercher à l’essuyer, et Marguerite nous était restée.
Je la trouvais donc charmante ; mais je ne savais trop si je n’étais pas très fâché contre elle. Fort soucieux de ma dignité d’homme, depuis un an ou deux, j’esquivais le baiser qu’elle nous donnait matin et soir. Se laisser embrasser comme une petite fille, c’était bon pour mon frère, plus jeune, et d’une nature plus efféminée, mais moi, futur militaire, amateur d’exercices guerriers, – bien malgré le vœu de mon père, il faut le dire, – j’en eusse été honteux.
Cette année-là, cependant, je fus pris au dépourvu.
Le jour où, premier de ma classe, et fier de mes succès, je revins au logis pour les vacances d’été, la tante Marguerite, d’un geste spontané, m’attira à elle et m’embrassa sur les deux joues ; moi, resté interdit, je la suivis des yeux, non sans un certain trouble, où la honte et le dépit d’être traité en enfant se mêlaient à un sentiment d’une espèce inconnue. Depuis, elle n’avait plus recommencé, et je la voyais caresser mon frère toute la journée. C’était très mal de sa part ! Pourquoi cette préférence ? N’avions-nous pas droit aux mêmes caresses ? Je me sentais lésé de cette injuste répartition.
Quelques jours plus tard, j’étais à dîner près de ma tante ; je me mis à la regarder attentivement, pour la première fois de ma vie, je crois, et je m’aperçus qu’elle était très jolie. D’abord elle n’avait pas plus de vingt-sept ou vingt-huit ans, et puis son petit col droit formait une ligne étroite entre sa robe noire et son cou blanc, légèrement veiné de bleu… la chaîne d’or de sa montre effleurait sa chair délicate… c’était très gentil, et je m’étonnai de ne pas l’avoir remarqué plus tôt.
— Qu’avez-vous, Étienne ? me demanda ma tante, surprise de mon attention inaccoutumée.
Ce vous me choqua : elle venait de tutoyer mon frère. Je regardai Paul de travers et je répondis avec aplomb :
— Rien, ma tante, c’était une mouche.
Elle passa lentement sur son cou sa petite main satinée d’une forme exquise. C’est bien joli, l’or des bijoux sur une peau blanche et moelleuse… Après le dîner, je m’assis à ses pieds sur le perron, et je lui demandai à voir ses bagues. Elle me livra ses doigts tièdes et souples, et pendant qu’elle causait avec ma mère, sans plus s’occuper de moi que de l’empereur de Chine, je sentais un bien-être si complet, une langueur si délicieuse s’emparer de moi, que je ne songeai plus qu’à prolonger cette jouissance. De mes ongles longs et bien soignés, je rayais la peau délicate, qui rougissait légèrement ; elle se fâchait un peu et retirait sa main, je la retenais en lui demandant pardon… Ce jeu dura quelque temps, mais il faut croire que j’y mis trop de vivacité, car elle se leva soudain, m’effleura la joue du bout des doigts, et m’envoya dans le jardin.
— Venez avec moi, tante, lui répondis-je.
— Non pas, dit-elle ; un méchant garçon qui m’égratigne !
— Allons, petite, venez, répétai-je. – Elle était debout au haut du perron, je la poussai doucement : surprise, elle faillit tomber sur les marches. D’un mouvement rapide, je la retins par la taille ; son cœur battait vite sous ma main… je l’avais effrayée.
— Vous êtes méchant aujourd’hui, Étienne ! fit-elle avec reproche.
Je l’entraînai dans l’allée en lui demandant pardon, et pour sceller la réconciliation, je portai à mes lèvres sa main restée dans les miennes… elle sourit, pardonna, et nous fûmes grands amis le reste du jour.
Je n’eus garde de perdre la douce habitude de baiser ses mains soyeuses ; la présence de mon frère ne me gênait pas ; mais à la seule idée que ma mère pouvait se douter du plaisir que j’y trouvais, je me sentais rougir de colère et de honte. Cette catastrophe finit cependant par arriver.
Un dimanche soir, nous étions tous réunis autour de la chaise longue de ma mère, qui ne se levait plus guère que pour présider les repas, si tristes sans elle ; mon père dessinait, et nous causions.
— Vous m’avez fait mal hier, Étienne, dit ma tante en souriant ; voyez, mes mains portent encore la trace de vos ongles.
— Il s’imagine tout réparer en les baisant pendant une heure, s’écria Paul. Je ne veux pas qu’on fasse mal à ma tante chérie, moi ! Entends-tu ?
Je me sentis rougir jusqu’à la racine des cheveux ; mû par un vague effroi, je regardai furtivement de côté, et je vis, – horreur ! – ma mère et Marguerite échanger un léger sourire. Mon père aussi avait souri, sans lever les yeux de son dessin, et Paul me faisait des yeux moqueurs… J’éprouvai soudain un plaisir cruel, irrésistible de me venger de tous, et de ma tante en particulier. Pourquoi riait-elle de ce qui me faisait souffrir ?
— Tante Marguerite, lui dis-je nettement, – cet âge est sans pitié, – comment se porte votre mari ?
Ma tante rougit, et ses yeux se remplirent de larmes. Depuis son abandon, c’était bien certainement la première fois qu’on lui parlait ainsi de son infidèle époux. À cette phrase inouïe, mon père se retourna avec indignation, et ma mère me jeta un regard mêlé de douleur et de reproche ; mais j’étais décidé à me venger, et je n’en tins compte. Le nez en l’air, j’attendais une réponse ; ma tante tourna vers moi ses beaux yeux bruns veloutés, et dit d’une voix légèrement altérée :
— Je suppose qu’il se porte bien ; il y a longtemps que je n’ai eu de ses nouvelles.
— Il faut pourtant qu’il y ait eu de votre faute, ma tante, pour qu’il vous ait quittée ; on dit qu’il vous aimait beaucoup avant votre mariage ?
Ma mère fit un mouvement de terreur ; mon père, irritable et nerveux, s’était levé blême de colère, un geste de Marguerite les contint. Quant à moi, une fois lancé, il me devenait impossible de me retenir sur la pente.
— À ce que j’ai dû comprendre, répondit ma tante avec une douceur angélique, mes défauts étaient de nature à le choquer très vivement.
— Ou peut-être, – vous êtes très jolie, tante Marguerite, mais l’autre était plus jolie que vous ? répliquai-je avec cette cruauté obstinée de ceux qui font mal, le savent et ne veulent pas en convenir.
— Ce n’est pas difficile, dit ma tante en se mordant les lèvres pour ne pas pleurer. Elle parvint à sourire et me regarda en face, les yeux pleins de larmes retenues par un effort suprême ; ses mains entrelacées s’agitaient nerveusement sur ses genoux.
Mon père était sorti en fermant violemment la porte, ma mère ne retenait plus les larmes que provoquait ma méchanceté, mon frère se rongeait les ongles d’un air à la fois furieux et épouvanté, car il voyait un terrible châtiment suspendu sur ma tête… J’eus honte de moi-même, un peu peur de mon ouvrage, et d’un bond je sautai dans le jardin.
Le regard de ma tante m’y poursuivit ; la résignation patiente, l’angoisse et la prière qu’il exprimait m’avaient troublé : jamais ces beaux yeux veloutés ne s’étaient arrêtés ainsi sur moi ; ce regard s’adressait à un homme, et non à un enfant, j’en étais fier ; mais à quel prix l’avais-je obtenu ? Je me rappelai alors les nuits d’insomnie de ma fièvre chaude ; lorsque ma mère épuisée s’endormait pour un instant, je voyais la tante Marguerite, assise à mon chevet, me veiller avec une tendresse infatigable, me soutenir la tête de son bras pendant des heures entières ; je me souvins comment elle calmait mon délire avec de douces paroles, des caresses maternelles, comment je m’endormais, épuisé, cherchant à lire dans ses yeux protecteurs l’assurance d’un prompt soulagement à mes souffrances… Jamais ce regard ne m’avait trompé, jamais sa voix ne m’avait menti… Je me sentis soudain lâche et ingrat. J’aurais voulu courir à elle, et à genoux, la tête cachée dans les plis de sa robe, lui dire que je l’aimais, implorer son pardon… mais devant les autres ? Jamais, – plutôt mourir ! Le cœur débordant de désirs contraires, je me jetai sur le gazon et je pleurai amèrement. Je l’aime, me disais-je, cette chère tante, et je lui ai causé du chagrin ! Remords poignant d’avoir fait souffrir ceux qu’on aime !…
Le jardin était devenu sombre, il fallait traverser le salon pour rentrer, et j’aurais de beaucoup préféré passer la nuit à la belle étoile. Au bout d’une allée de tilleuls j’aperçus une forme blanche assise sur un banc ; le cœur ému plus que je ne puis le dire, je me dirigeai de ce côté.
C’était Marguerite qui se leva en m’apercevant.
— Tante Marguerite, lui dis-je, ne vous en allez pas, ou je croirai que vous ne voulez pas me pardonner.
Elle se rassit, et moi près d’elle. J’avais trop de choses à lui dire, je ne savais par où commencer.
— Allons sur la pelouse, me dit-elle à mi-voix.
Je la suivis. Aux faibles lueurs du crépuscule, je voyais ses yeux briller de l’humide éclat des larmes, mon cœur bondit.
J’aurais bien voulu prendre la main qui pendait à son côté, je m’en sentis indigne.
— Vous devez me croire méchant ou fou, lui dis-je, et cependant il n’en est rien ; j’ai été grossier et cruel… si je vous dis que j’en suis très malheureux, me croirez-vous, me pardonnerez-vous, chère tante Marguerite ?
En parlant, je pris sa main, que je passai sous mon bras ; elle résistait un peu, je portai cette main glacée à mes yeux pleins de larmes, elle céda.
— Vous m’avez fait beaucoup de mal, Étienne, dit-elle après un long silence ; vous avez agi comme un enfant inconsidéré.
Ce mot me parut très dur à entendre, mais je l’acceptai intérieurement comme une punition encore trop douce pour la grandeur de mon crime.
— Je suppose, continua-t-elle, que vous n’avez pas compris l’étendue de votre faute.
— Voilà ce qui vous trompe, lui répondis-je en baissant la tête ; je savais très bien que j’étais ingrat, que j’agissais lâchement, et pourtant je ne pouvais retenir ma langue ; j’avais besoin de me venger.
— De quoi ? demanda ma tante en souriant.
— Pourquoi avez-vous ri tantôt, quand ce stupide Paul…
Aller plus loin était impossible.
Ma tante se mit à rire.
— Vous riez encore ! C’est très vilain. Pourquoi vous moquez-vous de moi ? Je vous aime beaucoup.
— Je le sais bien, répondit-elle tranquillement, mais ce n’est pas une raison pour me faire souffrir.
Enhardi par sa bonté : – Vous me pardonnez ? lui dis-je.
— Oui, mais il ne faudrait pas recommencer.
Je la dépassais de toute la tête ; enivré par la douceur inattendue de la réconciliation, je me penchai sur elle et j’effleurai ses cheveux de mes lèvres. Elle ne me laissa pas le temps de savourer cette impression délicieuse et m’entraîna en courant jusqu’au milieu du salon.
— Voici le délinquant, dit-elle en me prenant par l’oreille et en me conduisant à ma mère. Il a pris soin de se punir lui-même, et je vous demande comme une faveur personnelle de vous en remettre à moi pour le reste de son châtiment.
Mon père n’entendait pas raison sur ce chapitre, et ma tante eut quelque peine à obtenir ma grâce ; il ne s’agissait de rien moins que de me renvoyer tout droit à l’école militaire. Enfin elle vint à bout de convaincre mes parents de mon repentir, et peu à peu, grâce à sa douce influence, je me sentis rentrer en faveur.
Elle avait dit vrai en annonçant qu’elle se chargerait de me châtier ; pendant quinze jours, il me fut impossible de la trouver seule. J’avais cependant beaucoup de choses à lui dire… Elle s’en doutait probablement, car pendant les longues soirées d’été qu’elle passait à broder son éternelle batiste, elle me condamnait à lui faire la lecture. Un soir, Paul était allé se coucher de bonne heure, ma mère était dans sa chambre, mon père sorti ; je levai les yeux et je la regardai comme je n’avais pas osé le faire depuis longtemps ; nous étions seuls, la porte ouverte sur la terrasse laissait entrer de gros phalènes qui se heurtaient bruyamment au plafond ; la lumière de la lampe, concentrée par un épais abat-jour, éclairait vivement le profil délicat de ma tante Marguerite, renversée dans un grand fauteuil, et laissait tout le reste de la vaste pièce dans un vague demi-jour… les cheveux châtains qui se jouaient sur le cou laissaient deviner une petite oreille rose et transparente… je fermai résolument mon livre. Tante Marguerite releva la tête.
— Pourquoi ne lisez-vous plus ? fit-elle négligemment.
— Je ne veux plus lire, fis-je avec une violence inexplicable ; – qu’avait-elle dit qui pût m’irriter ?
Un sourire malin fit imperceptiblement frémir une fossette qu’elle avait au milieu de sa joue…
— Très bien, dit-elle, vous êtes fatigué ? Pauvre Étienne ! je vais me coucher.
Elle plia lentement sa broderie, se leva, s’étira un peu et s’approcha de la porte ouverte. Sa silhouette gracieuse se détachait sur le fond plus sombre ; j’eus grande envie de l’enlacer et d’aller courir avec elle, à perdre haleine, dans le jardin obscur et parfumé… Elle le sentit peut-être, car elle se retourna vivement, jeta un regard de regret vers les épais massifs plongés dans l’ombre, – je suis sûr qu’elle pensait à son mari dans ce moment-là, – et me dit d’un ton indifférent :
— Bonne nuit, mon enfant.
Mon enfant ! je fus trois jours sans vouloir lui parler.
Cependant la nécessité nous rapprocha. Depuis quelque temps, ma mère ne se levait plus.
Non qu’elle souffrît, – du reste nous n’en savions rien, car elle avait dépéri sans jamais se plaindre. Nous étions loin, pourtant, de la croire en danger ; mon père, qui l’adorait, ne voyait dans cet affaiblissement qu’un malaise passager ; accoutumé à la voir depuis dix ans étendue sur sa chaise longue, il formait, au contraire, des plans pour l’hiver, et se réjouissait particulièrement de la disposition nouvelle de notre appartement de ville, qui lui permettrait d’être toujours auprès de sa chère Marie.
Ma tante Marguerite, cependant, avait un air préoccupé qui m’avait frappé. Elle n’était pas heureuse, il n’y avait donc rien d’extraordinaire à ce qu’elle fût mélancolique ; pourtant, je la surprenais à nous regarder, Paul et moi, avec une expression de tendresse compatissante que je ne m’expliquais pas.
Mon frère s’en aperçut.
— On dirait, tante Marguerite, que vous nous aimez mieux depuis quelque temps, lui dit-il un jour.
— C’est vrai, mes pauvres enfants, répondit-elle en se penchant sur lui.
Tous les soirs, depuis que ma mère ne se levait plus, je rejoignais Marguerite dans le jardin, où elle faisait une heure de promenade pour la nuit. Quand je passais sa main sous mon bras, elle ne résistait pas, ses yeux profonds et mélancoliques semblaient scruter mes pensées secrètes, et loin de les fuir, je ne pouvais me rassasier de ses regards. On eût dit pourtant qu’elle ne me voyait pas, et qu’elle examinait quelque chose d’invisible, enseveli au plus profond de moi-même ; nous causions beaucoup, et de choses graves, et je la quittais parfois ému, souvent sérieux, toujours plein d’une extase profonde et durable.
Un soir, aux premiers jours d’automne, je courus la rejoindre dans l’allée des tilleuls. L’air était à la fois lourd et froid. De gros nuages gris roulaient tristement dans le ciel, et un souffle glacé jetait à nos pieds des feuilles encore vertes, arrachées aux arbres grelottants. Elle marchait avec lenteur, enveloppée dans une mante bleue ; en me voyant, elle prit mon bras et me dit brusquement :
— Étienne, vous n’êtes plus un enfant.
Un frisson de joie parcourut mon être ; ses yeux étaient fixés sur moi avec une expression de tendresse indicible.
— Sauriez-vous bien aimer, continua-t-elle, aimer avec une abnégation complète, sacrifier vos plaisirs et vos goûts à ceux d’un être qui aurait besoin de vous ?
Je crus qu’elle avait besoin de moi, et, le cœur débordant d’une sensibilité exaltée, je répondis :
— Mettez-moi à l’épreuve.
— Bientôt, peut-être ! dit-elle tristement. Mon cher Étienne, il est toujours beau d’être brave ; mais, vous désirez embrasser l’état militaire, vous en coûterait-il beaucoup d’y renoncer ? Vous savez que ni votre père, – sa voix s’altéra légèrement, – ni votre mère ne vous voient suivre cette carrière avec joie.
— Et vous ? lui demandai-je avec regret, car depuis mon enfance les armes avaient pour moi un attrait puissant.
— Je suis de l’avis de votre père ; il serait bien heureux si vous consentiez à suivre une autre voie.
— Le désirez-vous beaucoup, vous ?
— De tout mon cœur.
— C’est très grave, tante Marguerite ; vous me demandez de vous sacrifier le rêve de toute ma vie ?
— Je le sais, répondit-elle en me regardant en face et en s’arrêtant.
— Dites-moi comme autrefois : Étienne, je t’en prie.
— Mon cher enfant, dit-elle avec abandon, je t’en prie ! C’est le seul vœu que je forme à présent.
— J’obéirai, répliquai-je, non sans un soupir… car je me sentais un peu attristé, – mais pour l’amour de vous seule.
Elle me serra la main sans parler. La première joie d’un sacrifice venait de se révéler à moi, en même temps que son aiguillon. Je marchais auprès de ma tante, un bras passé autour de sa taille, habitude d’enfance qui m’était restée ; et, dans les miennes, sa main, que je portais souvent à mes lèvres… mais ce n’était plus assez.
— J’ai bien mérité un baiser, lui dis-je à voix basse ; le sacrifice me coûte, vous le savez…
Elle me tendit son visage ; dans l’obscurité les coins de nos lèvres se rencontrèrent… et je sentis qu’elle me rendait mon baiser rapide.
Une extase inconnue m’inonda ; il me sembla qu’il m’était poussé des ailes, et que je planais avec Marguerite au-dessus de cette misérable terre. Cette sensation était si pure que je ne songeai qu’à me recueillir pour la savourer, si forte qu’en se renouvelant, elle m’eût paru détruire mon être. Incapable de faire un pas de plus, je m’assis sur un banc qui se trouvait là, sans quitter la taille ni la main de Marguerite.
Au bout d’un instant, une goutte chaude tomba sur ma main… elle pleurait.
— Qu’avez-vous, mon bon ange ? lui dis-je avec inquiétude.
— Vous le saurez, répondit-elle en étouffant un sanglot.
— Vous me disiez toi, tout à l’heure.
— Tu le sauras, mon enfant, répéta-t-elle. Étienne, ta promesse est sacrée, souviens-toi !
Je m’inclinai sur elle pour baiser ses cheveux… elle pleurait, la tête appuyée sur ma poitrine, sans répondre à mes questions autrement que ce mot :
— Plus tard.
Elle se remit enfin, essuya ses yeux lassés, et nous rentrâmes. Ma mère était fatiguée et très faible ; – la tante Marguerite nous amena près de son lit pour lui dire bonsoir, et ma mère retint longtemps chacun de nous penché sur son oreiller. Depuis quelques jours, cet adieu était plus tendre de sa part, et nous aussi, nous avions pris l’habitude de la caresser plus longtemps, cette mère si bonne et si saintement aimée.
Mon père se retira, pendant que, sous prétexte d’insomnie, la tante Marguerite s’installait dans un fauteuil pour lire, et je fus bientôt seul avec mes pensées.
Ayant toujours trouvé la bibliothèque de mon père à ma disposition, je n’avais jamais eu de curiosité malsaine pour les fruits défendus, et le mot volupté ne m’offrait pas de sens défini. Pures comme celles d’un enfant, mes idées n’avaient jamais effleuré le plaisir ni le vice, et le premier baiser pris sur les lèvres de Marguerite m’ouvrait les portes d’un monde enchanté. La tête en feu, le cœur palpitant, je me jetai sur mon lit, et je m’endormis bientôt de ce délicieux sommeil de la seizième année.
Je rêvai que Marguerite et moi nous étions encore assis sur le banc de l’avenue. Nous causions, elle regardait en souriant, j’allais la prendre dans mes bras, lorsqu’elle mit elle-même la main sur mon épaule ; la sensation fut si forte que je m’éveillai. Elle était là, vêtue de blanc, assise sur mon lit.
— Étienne, Étienne, me dit-elle à voix basse, du courage ; et debout !
Bouleversé, sans rien comprendre, je me mis sur mon séant.
— Levez-vous et habillez-vous, continua-t-elle, et venez me rejoindre dans la pièce voisine.
En un clin d’œil je fus prêt ; elle m’attendait à la porte de ma chambre et saisit ma main dans l’obscurité.
— Avez-vous beaucoup de courage ? me dit-elle.
— Il est arrivé un malheur ? répondis-je en tremblant.
— Oui.
— À qui ?
— À nous tous, à votre père surtout ; il faut le consoler.
— Qu’y a-t-il ?
— Votre mère…
— Elle va plus mal ?
Nous étions arrivés à la porte de la chambre de ma mère, elle l’ouvrit : je vis le visage bien-aimé, pâle et d’une rigidité implacable ; mon père, à genoux près du lit, s’arrachait les cheveux, à demi fou de douleur.
— Marie, Marie ! criait-il, seul, seul au monde !
— Ton serment, me chuchota ma tante, ton serment, Étienne ! ta mère l’entendra.
Je me jetai à genoux, les bras autour du cou de mon père.
— Père, tu as des enfants, m’écriai-je, je ne te quitterai pas.
Mon père me regardait sans rien comprendre.
— Jamais, jamais, père, répétai-je, oubliant ma douleur devant la sienne. Je serai légiste comme toi, avec toi, je resterai près de toi, je te le jure !
— Ah ! comme tu lui ressembles ! s’écria-t-il. Et me serrant dans ses bras, sur le lit tiède encore de la morte, il inclina sa tête avec la mienne et pleura amèrement. La crise était passée, sa raison était sauve.
Voilà comment, la plus amère des douleurs succédant sans transition à la plus pure des joies, je devins homme en une nuit. Ma tante Marguerite resta près de nous, toujours, – ainsi l’avait voulu notre chère envolée ; mais, brisé par la souffrance, mûri par la réflexion et les études sérieuses qu’exigeait mon nouvel avenir, je ne vis plus en elle que le bon ange de cette nuit d’horreur et d’angoisse qu’elle avait prévue, et dont elle avait tâché de nous adoucir l’amertume.
Chère tante Marguerite ! Elle non plus n’a pas été heureuse ; mais ce n’est pas notre faute, car dans la maison où elle s’est efforcée de remplacer la tendresse et l’abnégation de notre mère, jamais une sœur n’eût été plus sincèrement aimée, plus respectueusement honorée.
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