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Chapitre 12 Le Monument des Patriotes

Lorsqu’on m’offrit la présidence du comité du Monument aux Patriotes de 1837-38, je crus que je ne pouvais refuser de participer à une œuvre si patriotique, à une œuvre de justice et de reconnaissance ; je pensai que je ne pouvais refuser de rendre hommage, pour la dernière fois peut-être, à la mémoire des hommes dont, depuis près de soixante ans, je plaide la cause. Je crus aussi que les Canadiens-français se feraient un devoir de contribuer à l’érection d’un monument, à l’endroit même où douze de ces patriotes infortunés montèrent sur l’échafaud pour expier le crime d’avoir trop aimé la liberté, d’avoir voulu mettre fin aux abus, aux injustices dont les Canadiens étaient victimes. On élève des monuments à des hommes qui souvent ont beaucoup moins souffert et fait des sacrifices bien moins admirables pour le bien, l’honneur et les droits de leurs compatriotes, de leur pays.

Ils furent imprudents, dit-on, ceux spécialement qui entreprirent l’insurrection de 1838. C’est vrai, mais s’il fallait condamner toutes les imprudences enfantées par le dévouement, par le sacrifice, il faudrait enlever les pages les plus glorieuses de notre histoire. Lorsque Dollard et ses seize héroïques compagnons entreprirent d’arrêter les sauvages menaçant de détruire la colonie naissante de Ville-Marie et même de toute la Nouvelle-France, le brave LeMoyne et quelques autres des plus intrépides défenseurs de Ville-Marie trouvèrent le projet imprudent et leur demandèrent d’attendre que la récolte fût faite, afin qu’ils pussent se joindre à eux et les aider. Mais ils persistèrent dans leur résolution, ils partirent à la rencontre des sauvages, se battirent pendant huit jours, un contre 20, contre 40, et déployèrent tant de courage et d’héroïsme que les bandes sauvages renoncèrent à leur entreprise et s’en retournèrent avec leurs morts dans leurs bourgades.

Aujourd’hui il n’y a qu’une voix pour célébrer l’héroïsme de ces jeunes gens, pour proclamer qu’ils sauvèrent la colonie à son berceau, et que s’ils avaient attendu, les sauvages auraient eu le temps de faire des ravages et des massacres funestes.

Notre histoire est remplie de ces imprudences commises par des hommes qui bravant, tous les dangers et n’écoutant que leur courage, leur dévouement, ne comptaient jamais le nombre de leurs ennemis et entreprenaient les expéditions les plus hardies, les plus téméraires en apparence. On ne croit jamais faire trop pour honorer la mémoire de ces hommes, parce qu’on les juge par les motifs qui les animaient, par les résultats qu’ils ont obtenus. Eh bien, c’est ainsi qu’il faut juger les patriotes ; leurs nobles motifs sont bien connus, l’histoire nous les apprend, et ils nous les font connaître, eux-mêmes, dans les lettres**admirables qu’ils nous ont laissées avant de mourir, dans leurs testaments politiques que personne ne peut lire sans être profondément ému. « Je meurs, a dit de Lorimier, sans remords ; je ne désirais que le bien de mon pays dans l’insurrection et l’indépendance, mes vues et mes actions étaient sincères.

« Ma patrie ! À ma patrie j’offre mon sang comme le plus grand et le dernier des sacrifices ; vous verrez des jours meilleurs. »

De Lorimier a été l’interprète fidèle des sentiments de ses compagnons d’infortune, de ceux qui moururent sur l’échafaud ou sur les champs de bataille, de ceux qui furent condamnés à un exil cruel ou emprisonnés. Oui, c’est vrai, ils n’avaient d’autre motif, d’autre but que le bien de leur pays ;leur seul mobile était de procurer à leurs compatriotes la liberté politique, le respect de leurs droits, de leur nationalité. Les bienfaits de la liberté dont nous jouissons sont le résultat de leur mort, le fruit de leur supplice, de leurs souffrances.

Ils ont exprimé l’espoir que les Canadiens se souviendraient d’eux et reconnaîtraient la grandeur de leurs sacrifices ; c’était leur principale consolation, la pensée qui leur faisait supporter courageusement la mort horrible sur l’échafaud. Certes nous devons prouver qu’ils ont eu raison de compter sur la reconnaissance de leurs compatriotes. Un peuple qui n’a pas assez de cœur pour honorer ceux qui meurent pour lui, ne mérite pas de vivre.

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