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Chapitre 3 L’esprit public

On dit souvent d’un homme qu’il manque d’esprit public. Cela veut dire que cet homme est indifférent à tout ce qui concerne les intérêts sociaux et politiques du pays. C’est souvent un bon père de famille, un citoyen respectable, un bon chrétien même, mais l’honneur ou le bien-être du pays ne lui disent rien et le laissent froid. Dans les élections législatives ou municipales, il ne se donnera pas toujours la peine de voter, ou, s’il vote, ce sera sous l’empire de motifs personnels, pour obliger un ami ou être agréable à la classe dont il fait partie, sans se soucier si celui pour qui il vote est le plus capable de rendre des services à son pays, de faire honneur à ses concitoyens. Souvent il mettra de côté un homme doué de toutes les qualités requises pour devenir un homme d’État éminent et lui préférera un candidat dont le rôle dans le Parlement sera absolument nul, inutile au pays et même à la classe qui l’a élu. Cela explique pourquoi nos villes ont été si souvent représentées par des hommes inférieurs aux députés de la campagne. On a vu des hommes, des avocats qui avaient rendu les plus grands services à la classe ouvrière, répudiés au profit d’hommes incapables de proposer ou de faire adopter la moindre loi destinée à améliorer son sort.

Inutile de dire que le manque d’esprit public se manifeste dans les rangs élevés de la société, chez les hommes publics, comme dans les autres sphères, les autres classes. Il est la cause de l’indifférence avec laquelle on voit commettre tant d’abus nuisibles à l’honneur et à l’intérêt du pays. Si tant d’hommes publics, ministres, députés ou échevins comprennent si peu les devoirs que leur impose leur situation ; si l’intérêt public est leur moindre souci et si les citoyens excusent si facilement les abus, les fautes les plus graves, c’est qu’ils n’ont pas l’esprit public.

On dirait, parfois, qu’il existe dans notre monde politique deux consciences, l’une pour la vie privée et l’autre pour la vie publique. C’est pourquoi certaines personnes croient et disent même que voler le gouvernement n’est pas un mal, pas un péché surtout. Plus d’une fois j’ai entendu certains personnages éminents dire que la morale en politique est large, libérale, qu’elle permet de faire des choses que la morale privée réprouve. Avec des principes aussi larges tout est possible ; on peut commettre ou excuser les abus les plus graves, les plus démoralisants, les plus funestes à la société.

Ce n’était pas la façon de penser et d’agir de nos hommes politiques d’autrefois, de ceux dont on aime tant à rappeler le souvenir glorieux.

C’est l’esprit public qui animait les Taschereau, les Blanchet et les Bédard, lorsqu’ils fondaient le Canadienafin de combattre au péril de leur liberté et de leurs biens la politique tyrannique du gouverneur Craig. C’est le même esprit qui poussa les Patriotes de 1837 à tout sacrifier ; tout jusqu’à leur vie, pour conquérir la liberté. C’est lui qui inspira les hommes de 1840, les LaFontaine, les Morin et les Baldwin, lorsqu’ils réussirent à faire la conquête du gouvernement responsable. C’est lui qui inspira Cartier, lorsqu’à Londres, il menaça de revenir au Canada et de soulever le Bas-Canada, si on transformait le projet de Confédération en union législative. C’est lui qui incita Laurier, à Londres, à refuser les titres les plus séduisants et l’honneur de siéger dans la Chambre des Lords, afin de rester plus libre, de servir avant tout les intérêts du Canada.

Je pourrais citer un bon nombre de circonstances où l’esprit public a inspiré à nos hommes publics ainsi qu’à notre population une honorable et glorieuse indépendance. Seulement l’esprit public et l’esprit national se confondent souvent et on ne sait parfois auquel attribuer la prépondérance dans les motifs qui font agir les hommes. Souvent même, on peut se demander si le sentiment national et l’esprit de parti n’ont pas eu plus d’influence que l’esprit public sur leur conduite.

Il faut bien avouer que, dans la plupart des cas où la population canadienne-française s’est affirmée avec énergie, en s’élevant même au-dessus de l’esprit de parti et en résistant aux influences les plus puissantes, elle était mue spécialement par le sentiment national.

Le sentiment national et le sentiment religieux jouent un grand rôle dans la vie de notre population ; on ne les invoque jamais en vain ; mais plus ils sont vifs et puissants, plus ils sont susceptibles d’être exploités au profit d’hommes ou d’intérêts plus ou moins recommandables. À nôtre époque, dans les provinces anglaises spécialement, l’esprit public, l’esprit de parti et le sentiment national sont plus ou moins dominés par des intérêts et des affections de classes, de groupes. On a raison de se demander si cette nouvelle orientation ne sera pas préjudiciable au bon fonctionnement de nos institutions politiques, au bien public en général.

En tous cas, pour qu’un pays ou une ville soient bien administrés, il faut que l’électeur et l’élu soient en garde contre les influences néfastes qui peuvent les empêcher de faire leur devoir : il faut que l’intérêt public soit le principe moteur de leur conduite. Il faut que l’électeur sache faire la différence entre le flatteur, l’intrigant et le candidat honnête et sérieux qui dédaigne de faire appel aux préjugés du peuple et n’a d’autre ambition que de servir son pays. À cause du fractionnement de l’opinion publique en groupes, et du résultat des lois nouvelles qui, ici comme ailleurs, tendent à augmenter sans cesse la quantité plutôt que la qualité des électeurs, à noyer l’élément le plus capable de donner un vote intelligent et indépendant, le choix des représentants du peuple dans les parlements devient de plus en plus difficile. On verra avant longtemps les résultats déplorables de l’extension illimitée et indiscrète du suffrage universel ; les listes électorales seront chargées de votants qui ne voteront pas ou voteront mal ; les élections coûteront beaucoup plus cher, et la valeur de la représentation sera diminuée.

« Comment résister, me disait un homme éminent, au mouvement qui, dans le monde entier, oriente les peuples dans cette direction ; il n’y a qu’un moyen d’éloigner ces résultats redoutables, c’est de former l’esprit public, d’instruire les masses, de leur inculquer le sentiment du devoir, le souci patriotique du bonheur de la société et des intérêts généraux du pays. » Si l’esprit public, l’esprit national et l’esprit chrétien inspiraient tous les actes de la population en général, la société serait parfaite, et les maux dont elle souffre disparaîtraient ou seraient au moins bien amoindris. Malheureusement l’amour exagéré de la fortune, des honneurs, des jouissances de la vie, du pouvoir pour soi et les siens, pour la classe à laquelle on appartient, l’emportent sur toute autre considération, engendrent l’égoïsme dans toutes les sphères de la société, poussent les riches à s’enrichir davantage, les ambitieux à parvenir par n’importe quels moyens, et suscitent chez les pauvres et les ouvriers l’esprit de révolte.

Nous avons depuis quelque temps un exemple frappant du manque d’esprit public dans notre pays. En face du mal que nous fait l’importation au Canada des produits américains, les hommes publics sollicitent notre population de se faire un devoir d’acheter le plus possible les produits du pays. Combien se soumettent à ces conseils patriotiques ? Combien dans l’intérêt public, renoncent à leurs caprices, à leurs fantaisies ou se refusent la moindre satisfaction ?

Ceux qui ont à cœur le bonheur de la société et l’avenir de leur pays, doivent tout faire pour inculquer à l’homme, dès son bas âge, l’esprit public et les sentiments religieux et nationaux qui devront inspirer et diriger tous les actes de sa vie.

Aussi, il est bon, nécessaire, de donner souvent, comme exemples à notre jeunesse, les actes de dévouement et d’héroïsme des Dollard, des Maisonneuve, des LeMoyne, des fondateurs de notre nationalité et de tous les grands patriotes qui ont illustré notre histoire. Plus que jamais, à une époque où l’égoïsme et le matérialisme jouent un si grand rôle dans le monde, il est bon de rappeler combien étaient nobles les motifs et les sentiments qui faisaient agir nos ancêtres. Et quoi qu’en disent certains esprits malins et revêches, nos fêtes nationales destinées à célébrer leur souvenir et leurs grandes actions, ne peuvent que produire les meilleurs résultats et démontrer que dans l’intérêt général du Canada, nous avons bien raison d’être fiers d’eux et de recommander à nos compatriotes d’imiter l’esprit public, national et chrétien qui les animait.

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