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Chapitre 4 Les lettres de Cicéron

Il n’y a pas de doute que l’antiquité ne connaissait pas les merveilles de la vapeur, de l’électricité, de toutes les découvertes et inventions scientifiques et industrielles qui ont si grandement modifié les conditions de l’existence humaine. Le bateau et le char à vapeur y étaient inconnus ; elle manquait de tout ce qui constitue le confort humain ; ce qui faisait dire à Laurier que la vie valait maintenant cent pour cent de plus qu’autrefois. Mais il est un domaine où elle n’était pas inférieure à notre temps : c’est celui des Lettres et des Beaux-Arts, où elle a produit des chefs-d’œuvre que nos poètes et nos artistes n’ont pas surpassés, qu’ils sont même heureux d’étudier et d’imiter. La Grèce et la Rome antiques offrent à notre admiration des poètes, des philosophes, des peintres, des sculpteurs, des orateurs dont les œuvres n’ont cessé d’être des modèles depuis des siècles pour tous les peuples de la terre.

On se demande quelquefois quel effet la connaissance des découvertes modernes aurait produit sur la mentalité de leurs grands hommes ; aurait-elle, en leur ouvrant de plus vastes horizons, agrandi le cercle de leurs pensées, et donné à leur esprit plus d’envergure ? Il est certain que dans certaines sphères du monde intellectuel, ces connaissances auraient activé et fécondé leur intelligence. Mais en ce qui regarde simplement les œuvres d’imagination et de sentiment et la façon d’exprimer ce qu’ils pensaient et ressentaient, c’est différent ; les poètes, les peintres et les sculpteurs de l’antiquité n’ont pas été surpassés. Le cerveau et le cœur sont toujours les mêmes : les sources fécondes et immortelles des pensées et des sentiments de l’homme, de ses bons et de ses mauvais instincts, de ses bonnes ou mauvaises actions. Aussi, lorsqu’on lit les livres des anciens on y trouve toujours l’homme, avec ses vices et ses vertus, ses beautés et ses laideurs.

Ce sont les réflexions que je faisais en lisant les lettres de Cicéron et de Pline le Jeune, deux des plus grands esprits de l’antiquité. Sauf certaines opinions religieuses et morales que nous ne pouvons pas accepter, ces lettres sont vraiment l’expression des sentiments des hommes bien pensants de notre temps. On dirait même qu’ils apprécient mieux que nous les devoirs et les bienfaits de l’amitié. Il faut dire qu’ils vivaient, Cicéron spécialement, à une époque où ils avaient besoin d’amis pour se protéger contre les ennemis puissants qui menaçaient sans cesse leur vie et leurs biens. Ce Cicéron dont l’éloquence n’a jamais été surpassée, on connaît ses immortels plaidoyers contre Catilina, contre Verrès et pour Milon ; depuis dix-neuf siècles on les étudie, on les commente, on en fait voir les beautés dans tous les collèges, dans toutes les maisons d’éducation, et on les donne comme modèles d’éloquence. On connaît moins ses lettres, mais l’art de bien dire y est aussi remarquable et les sentiments qu’il y exprime admirables. Par exemple, quoi de plus beau que ses lettres sur l’amitié et le vieil âge ? Quelle connaissance de la nature humaine, du cœur de l’homme, de ses aspirations, de ses besoins ! Pour faire apprécier sa lettre sur l’amitié il faudrait la publier en entier, mais elle est connue généralement de ceux qui ont fait des cours d’étude. Je ne puis en détacher que les passages suivants :

« Que vaudrait la vie, comme le dit Ennius, sans les puissances d’une amitié mutuelle ? Quoi de plus précieux qu’un ami à qui vous pouvez tout dire comme à vous-même ? Le bonheur que vous ne pouvez pas partager avec un ami ne perd-il pas la moitié de sa valeur ? D’un autre côté, l’infortune serait difficile à supporter si personne n’éprouvait autant et même plus que vous, les sentiments qui vous font souffrir… Dans un véritable ami l’homme voit un autre soi-même… Si son ami est riche, il n’est pas lui-même pauvre, s’il est faible, la force de son ami le fortifie, et lorsqu’il meurt, la vie de son ami lui donne une seconde vie… Tel est l’effet du respect, de l’affection et des regrets des amis qui nous accompagnent jusqu’au tombeau. »

Cicéron s’efforce ensuite d’établir que l’amitié doit être dévouée, désintéressée, capable de produire des actes héroïques et qu’elle ne peut exister dans toute sa plénitude qu’entre gens vertueux. Il donne des exemples de ce qu’une amitié sincère a produit d’actions honorables et glorieuses et du soin que prennent les hommes qui veulent gouverner leurs semblables de s’entourer d’amis dévoués.

En lisant cela je n’ai pu m’empêcher de penser à ceux qui dans notre province ont eu la plus grande influence sur les hommes de leur temps et spécialement aux Laurier, aux Chapleau et aux Mercier et j’ai reconnu le bien fondé des assertions de Cicéron. Jamais hommes politiques ne surent mieux se faire des amis. Laurier spécialement que sa nature bienveillante faisait si facilement aimer. Mais Cicéron ajoute qu’en politique l’amitié est fragile, inconstante, dans l’infortune spécialement lorsqu’elle vient en conflit avec l’intérêt personnel. Rien de plus vrai aujourd’hui comme au temps de Cicéron.

Ce que Cicéron dit du vieil âge, de ce qu’il a de bon et d’utile à l’individu comme à la société n’est pas moins admirable. Avec quelle chaleur il parle des œuvres littéraires et historiques des grands Romains de son temps et des services que l’expérience des vieillards a de tous les temps et dans tous les pays rendus à leurs semblables ! Lorsqu’il démontre qu’une longue et heureuse vieillesse est généralement la récompense d’une vie sage, vertueuse et laborieuse, on croirait entendre les grands chrétiens de notre temps.

Mais ce qui domine dans les lettres de Cicéron et de Pline, ce n’est pas le sentiment religieux, non ; c’est l’amour de la gloire, de l’estime publique, le désir de se faire un nom, de mériter la louange de ses semblables, et d’être heureux dans ce monde. Les choses de la vie future, le bonheur et le malheur dans un autre monde ne paraissent pas avoir beaucoup d’effet sur leur esprit. Lorsqu’ils parlent de vertu, de patriotisme, et de bonté, du devoir envers ses semblables, c’est avant tout du point de vue purement humain. Et même ce que Cicéron dit avec tant d’éloquence de l’immortalité de l’âme semble spécialement inspiré par la crainte de perdre les jouissances intellectuelles et les hommages que son génie lui procurait sur la terre et par le désir de revoir dans un autre monde les êtres qu’il a aimés. Mais avec quelle beauté de pensée et d’expression, il exprime ses sentiments sur ce sujet !

Après avoir dit que les deux Scipion, les Caton et les grands Romains qui se sont immortalisés ne se seraient pas donné tant de peine et n’auraient pas accompli des choses si glorieuses s’ils avaient pensé que leur gloire finirait avec leur vie, il termine sa dissertation sur ce sujet en disant : « Je ne veux pas, à l’exemple de certains philosophes, mépriser la vie, et je ne regrette pas d’avoir vécu, car j’ai raison de croire que je n’ai pas vécu en vain, mais je quitterai la vie comme je quitterais un hôtel et non pas une demeure, une résidence…

« Ô jour glorieux lorsque je partirai pour l’assemblée céleste des âmes et serai délivré des agitations et**des impuretés de ce monde ! Car je n’irai pas seulement rejoindre ceux que j’ai déjà nommés, mais aussi mon fils Caton d’une piété si remarquable, et dont je puis dire qu’il n’y eut jamais un meilleur homme. J’ai pu supporter mon affliction par la pensée que notre séparation ne serait pas longue. Si j’ai tort de croire à l’immortalité de l’âme, je suis heureux de continuer à vivre dans une erreur qui me procure tant de satisfaction. »

J’ai dit que Cicéron donnait comme exemples de vieillesse active, vigoureuse et utile plusieurs des Romains célèbres de son temps. Il ne s’est pas oublié ; il dit que son âge avancé ne l’empêche pas de se livrer à un travail ardu et utile à ses semblables. Ces observations m’ont fait penser à ceux de mes compatriotes dont la vieillesse a été vigoureuse et laborieuse, et qui ont conservé jusqu’au dernier moment leur force physique et intellectuelle. Malheureusement la plupart de mes contemporains sont morts avant d’avoir donné toute la mesure de leur talent. Nommons-en plusieurs : Mercier, Chapleau, Siméon Morin, Lusignan, Marmette, Buies, Évariste Gélinas, Oscar Dunn, Cyrille Boucher, Montpetit, docteur Hubert Larue, Faucher de Saint-Maurice, Edmond Lareau, Alphonse Geoffrion et plusieurs autres. Ce fut une perte pour notre monde intellectuel, pour notre nationalité. Parmi ceux qui ont échappé au naufrage je suis heureux de nommer DeCelles, Sulte, Lacoste, Taillon. Laurier est disparu, mais il est mort à l’âge de 78 ans, en possession complète de ses facultés, en pleine activité intellectuelle. Au nombre des hommes qui, à un âge avancé, travaille comme ils le faisaient, il y a quarante et même cinquante ans, je dois mentionner le sénateur Béique.

Quant aux anciens qui ont illustré le nom canadien et dont la vieillesse a été vigoureuse, il faut mentionner les deux Papineau, le père et le fils, aussi grands l’un que l’autre, morts, le premier, à l’âge de 90 ans et le dernier à 85 ans ; Denis-Benjamin Viger, 86 ans ; de Gaspé, 85 ans ; l’historien Michel Bibaud, 75 ans ; Étienne Parent, le père du journalisme canadien, 73 ans ; Mgr Bourget, 86 ans ; Sir A.-A. Dorion ; le notaire Girouard, l’un des chefs patriotes de 1837 ; T.-A. Taché, journaliste ; M. de Boucherville, François Langelier, Napoléon Bourassa, littérateur et artiste, père de M. Henri Bourassa ; Jetté, Routhier et plusieurs autres. La plupart de ces hommes conservèrent jusqu’au dernier moment leurs facultés mentales.

Plusieurs de nos compatriotes les plus remarquables sont disparus à peu près au même âge : l’illustre historien Garneau et notre grand LaFontaine à l’âge de 57 ans, Cartier et Chapleau à 58 ans, Mercier à 55 ans.

Je regrette de dire que plusieurs de mes contemporains parmi ceux que j’ai nommés et d’autres dont je n’ai pas mentionné les noms, auraient pu vivre plus longtemps dans l’intérêt de la société s’ils n’avaient pas abusé de leur force, s’ils s’étaient crus obligés pour conserver leur santé, d’être plus prudents. Les luttes politiques, les élections, à une époque spécialement où elles étaient si ardentes, les communications si difficiles, et les écarts de régime si généraux, ont démoli bien des santés, et abrégé des vies précieuses.

Les forts ne se croient pas obligés comme les faibles de se gêner, de se priver, d’avoir recours à des soins plus ou moins ennuyeux. C’est vrai aujourd’hui comme au temps de Cicéron.

On a du plaisir à relire les lettres de Cicéron et en général les écrits des anciens, à un âge où on est plus capable d’en apprécier la philosophie et la valeur littéraire. On est surpris de trouver chez les païens portés à n’envisager que le côté humain des choses, des sentiments louables et des pensées saines qu’on ne trouve pas toujours chez les chrétiens de notre temps. Et puis quelle perfection dans l’art de dire !

P.S. – Depuis que ce qui précède a été écrit, Lacoste, Taillon et Sulte sont morts.

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