Chapitre 5 Lettres de Pline
Pline le Jeune était neveu de Pline l’Ancien, qui périt dans une éruption du Vésuve, victime de son dévouement à la science et à ses semblables. Doué de talents remarquables, il se livra dès son bas âge au culte de l’éloquence et des Lettres. À dix-sept ans, il composait une tragédie en grec, à dix-neuf ans, il plaidait devant les tribunaux. Il vécut sous trois empereurs et occupa les positions les plus importantes. Comme Cicéron il plaida la cause des opprimés contre des personnages puissants, quelquefois au péril de sa vie, et il aurait peut-être subi le triste sort du grand orateur romain, si Domitien, le cruel Domitien, n’était pas mort avant de se venger. Sous Nerva et Trajan, Pline fut traité en favori et occupa des positions qui lui permirent d’exercer les brillantes facultés de son esprit et les nobles qualités de son cœur. Nommé gouverneur de Bithynie, il remplit ses fonctions avec le plus grand zèle et une intégrité d’autant plus admirable qu’elle était rare à cette époque.
Sa correspondance avec l’empereur Trajan est celle de deux amis qui s’encouragent mutuellement à faire le bien, à rendre heureux les hommes soumis à leur administration. Comment se fait-il que des hommes si bienveillants, si justes généralement, aient pu tolérer, autoriser même la persécution cruelle des chrétiens ? Pline hésite, il est embarrassé, il ne sait que faire, il s’adresse à Trajan qui veut qu’on ne recherche pas les chrétiens, qu’on ne fasse pas de zèle pour les livrer à la justice, mais il ajoute que lorsqu’ils seront dénoncés, il faudra bien appliquer les lois qui les punissent. Ils semblent vouloir dégager leur responsabilité en la rejetant sur les auteurs de ces lois qui étaient cruelles, et déclaraient funeste à la sûreté de l’État, une religion qui refusait de reconnaître et d’adorer les dieux de Rome.
La raison d’État a été invoquée souvent depuis cette époque par des nations chrétiennes pour justifier des persécutions déplorables. Mais généralement les persécutés n’étaient pas aussi inoffensifs, aussi irréprochables que les premiers chrétiens qu’on accusait de s’assembler pour conspirer, lorsque c’était pour prier et s’exercer mutuellement à la vertu, au sacrifice.
Ce que les lois romaines châtiaient si sévèrement était le refus de sacrifier aux faux dieux, à des dieux que les Romains les plus instruits respectaient si peu et qui méritaient si peu de l’être surtout depuis qu’on décernait la divinité à des monstres comme Néron, Caligula, Domitien. Les empereurs considéraient que renier les dieux de Rome était par conséquent les renier eux-mêmes, puisqu’on les mettait au rang des dieux : c’était un crime de lèse-divinité.
Lorsqu’on lit l’histoire de ces empereurs, on se demande comment ce peuple romain si fier, si admirable sous la république, a pu descendre si bas, jusqu’à adorer des fous furieux. Comment ce sénat romain, si indépendant, a pu devenir l’esclave de ces monstres, le serviteur de leur politique aussi insensée que cruelle ; comment des hommes réputés sages ont pu adorer des dieux débauchés, impudiques et ivrognes comme Jupiter, Vénus et Bacchus.
Au milieu de sa dégradation générale, de la corruption universelle, d’une lâcheté illimitée, les chrétiens donnèrent l’exemple du courage, de l’héroïsme, de la vertu. Pendant quatre siècles ils résistèrent à la puissance romaine, refusèrent de plier le genou devant les idoles, devant les faux dieux de l’antiquité. Mais de combien de sang, de souffrances et de tortures ils payèrent leur courage !
Lorsqu’après avoir lu l’histoire des horreurs impériales, on lit celle des vertus, des dévouements et des souffrances des premiers chrétiens, on se sent moins humilié de faire partie de l’humanité ; la colère et la honte font place à l’admiration. L’humanité devrait plus que jamais reconnaître ce qu’elle doit au Christ et à ceux qui moururent pour propager ses enseignements.
Le christianisme qui a délivré l’humanité de la barbarie pourra seul encore la sauver, la préserver des dangers qui la menacent et l’affligent. Au milieu des théories erronées et pernicieuses qui en sapent les fondements, lui seul, au milieu des ténèbres qui l’aveuglent, lui seul pourra lui montrer la route qu’elle doit suivre, lui enseigner les principes qu’elle doit professer et pratiquer.
Ces réflexions viennent naturellement à l’esprit de ceux qui lisent les écrits des anciens, même des hommes les plus sages de l’antiquité qui valaient mieux souvent que leurs faux dieux. Les lumières et les enseignements du Christ auraient éclairé et fécondé leur génie, les auraient empêchés de professer ou de tolérer des théories erronées concernant la morale, le mariage, le divorce et les auraient rendus moins durs aux pauvres, aux malheureux, aux vaincus, aux prolétaires et aux ouvriers qui étaient généralement traités comme des esclaves.
Toutefois on ne peut, je le répète, s’empêcher d’admirer les sentiments et les idées exprimés par des hommes comme Cicéron et Pline, grâce aux dons naturels dont ils étaient doués et à une culture intellectuelle intense. Pline comme Cicéron écrit et parle à ses amis dans les termes les plus affectueux et lorsque l’un de ceux qu’il a aimés meurt, il ne cesse de faire l’éloge de ses vertus, de ses talents et d’exprimer les regrets que lui cause sa mort.
Voyons en quels termes touchants il parle de la mort de son ami Virginius Rufus, l’un des plus éminents Romains de ce temps, qui refusa la couronne impériale.
Après avoir parlé de la magnificence de ses funérailles et fait l’éloge de l’oraison funèbre prononcée par le grand historien Tacite, il ajouta :
« Il nous a quittés, plein d’années et de gloire, aussi illustre par les honneurs qu’il refusa que par ceux qu’il accepta. Nous le regretterons comme le modèle d’un autre âge ; je le regretterai spécialement non pas seulement parce que c’était un vrai patriote, mais encore parce qu’il était mon ami… Sa vie mortelle est finie, mais il vivra toujours dans la mémoire des hommes…
« J’avais beaucoup de choses à vous dire, mais je ne puis détacher ma pensée de Virginius ; je le vois constamment ; je lui parle et crois l’entendre lui-même parler. Il peut se trouver parmi nous, ses concitoyens, des hommes qui l’égalent en vertu, mais personne ne pourra atteindre la gloire dont il jouit… Adieu ! »
Parlant de la mort d’un autre de ses amis qui avait entrepris d’écrire l’histoire de tous ceux que l’infâme Néron avait bannis ou fait mourir, il disait :
« La mort est bien inopportune et regrettable lorsqu’elle frappe un homme en voie d’exécuter une œuvre immortelle. Fannius longtemps avant sa mort eut un pressentiment de ce qui est arrivé. Une nuit, il rêva qu’il était assis devant son pupitre lorsque Néron lui apparut, s’assit à côté de lui, parcourut les trois volumes de son histoire et disparut. Ce rêve l’alarma beaucoup et lui fit croire qu’il mourrait avant d’avoir terminé son travail. Et c’est ce qui arriva… Efforçons-nous, mon ami, de faire tout ce que nous pouvons pendant que la vie nous le permet, afin que la mort, lorsqu’elle arrivera, ait le moins possible à détruire. »
Dans d’autres lettres de Pline on constate combien les anciens attachaient d’importance aux rêves. On sait que les plus grands hommes de l’antiquité étaient très superstitieux, qu’ils cherchaient dans les accidents les plus futiles, dans les événements les plus insignifiants les secrets de l’avenir.
Un autre extrait d’une lettre de Pline fait voir combien les anciens étaient portés, comme je l’ai dit, à n’enseigner toute chose qu’au point de vue purement humain. Il parle d’un des grands personnages de Rome, qui est très malade, et après avoir fait l’éloge de ses qualités et de ses vertus, il ajoute : « Il m’appela récemment auprès de lui ainsi que plusieurs de ses amis et nous pria de demander aux médecins ce qu’ils pensaient des résultats de sa maladie, vu que s’ils le déclaraient incurable, il était décidé à mettre fin à ses jours. C’était une résolution héroïque et digne d’admiration. »
Comme on le voit, la sagesse antique ignorait les préceptes les plus ordinaires de la religion et de la morale et approuvait ou tolérait les actes les plus répréhensibles. Cicéron, Caton et les autres grands hommes de l’antiquité s’occupent avant tout de faire tout ce qui peut leur donner de la gloire et transmettre leurs noms à la postérité.
Pline se plaint de la décadence des mœurs et déplore spécialement de voir le Barreau perdre la dignité qui le distinguait autrefois. Il dit qu’on voit des jeunes avocats arriver au prétoire accompagnés de gens chargés d’applaudir leurs plaidoiries. Il ne dit pas ce que les juges du temps faisaient pour réprimer ces abus qui heureusement ne compromettent pas encore la dignité de nos tribunaux et portent rarement atteinte au respect de notre magistrature. Mais ce qui se passe à la Commission royale est de nature à faire croire que nos mœurs judiciaires ne sont plus ce qu’elles étaient.
À un ami qui lui demande son opinion sur un jeune homme qui sollicite la main de sa nièce, il fait l’énumération des qualités de ce jeune homme et termine en disant :
« Je ne crois pas nécessaire de parler de ses moyens pécuniaires, mais je puis dire qu’il est le fils d’un homme très riche ; vu les mœurs de notre époque et même les lois de Rome qui donnent à un homme dans la société un rang proportionné à sa fortune, je suis d’avis que la chose mérite considération ».
Voilà une considération qui n’a pas perdu le rôle important que de tout temps, elle a joué dans le monde. Les exigences de notre société rendent le mariage de plus en plus difficile, lorsque les futurs conjoints sont aussi pauvres l’un que l’autre ; même chez nous on ne se marie plus, dans les villes spécialement, comme autrefois, sans argent, sans dot, avec seulement de l’amour. Faire vivre convenablement une femme et des enfants coûte cher maintenant et demande un revenu considérable, surtout dans une certaine société.
C’est dans les lettres que Pline adresse à sa femme Calpurnia qu’il manifeste spécialement la tendresse de ses sentiments et la chaleur de son affection.
Elle est malade, dans une campagne où elle est allée chercher la santé. Il ne cesse de lui écrire, veut qu’elle lui écrive elle-même tous les jours et même deux fois par jour. Il lui répète combien il l’aime et désire la voir près de lui.
« Vous avez la bonté, dit-il, de déclarer que mon absence vous afflige et que votre seule consolation est de converser avec mes livres comme avec moi-même. Je suis heureux d’apprendre que je vous manque. Quant à moi, je lis et relis vos lettres et je les ai constamment à la main comme si je venais de les recevoir. Mais hélas ! elles ne font que ranimer mes sentiments à votre égard, car je me dis combien doit être douce la conversation de celle dont les lettres sont si charmantes. Toutefois je veux en recevoir aussi souvent que possible quoique le plaisir qu’elles me procurent ne soit pas sans chagrin… Portez-vous bien ».
Malgré le dérèglement des mœurs de ce temps, il y avait évidemment dans le grand monde romain si immoral, des hommes qui aimaient leurs femmes, savaient leur parler le langage de l’amour. Les lettres de Pline pourraient servir de modèles aux maris, à tous les amoureux de nos jours. On pourrait se demander si dans la haute société de notre époque il y a beaucoup d’hommes qui en écrivent de semblables.
Pline ne manque jamais l’occasion de parler de lui-même, de ses ouvrages, de ses succès au prétoire, de l’effet produit par son éloquence sur les juges et les sénateurs. Il raconte avec délice que Tacite s’étant trouvé assis au cirque à côté d’un chevalier romain, celui-ci, charmé de sa conversation, lui demanda qui il était. « Un homme lettré comme vous devrait le savoir », dit Tacite, et le chevalier reprit : « Êtes-vous Tacite ou Pline ? »
Pline est enchanté de ce rapprochement, de cette association de son nom avec un si grand homme. Puis il raconte qu’un jour il était assis à table à côté d’un Romain de grande distinction nommé Rafinus, qui avait pour voisin un ami venu à Rome pour la première fois, et qu’il entendit Rafinus dire à son ami en le montrant : « Voyez-vous cet homme ? » « Et alors, dit Pline, il parla de moi et de mes œuvres littéraires avec tant d’enthousiasme que l’étranger dit : « Alors ce doit être Pline ». « Si, ajoute Pline, Démosthènes fut si flatté d’entendre une vieille femme s’écrier en le voyant : « C’est Démosthènes ! » pourquoi en serais-je pas, moi-même flatté de la célébrité que j’ai acquise ».
N’est-ce pas que l’humanité est bien toujours la même ? Quels sont les hommes, célèbres de notre temps et de notre pays qui ne sont pas flattés des hommages adressés à leurs talents, à leurs succès et qui ne recherchent pas la popularité ? C’est un sentiment bien naturel qui les stimule et leur fait accomplir des œuvres utiles à la société. Malheureusement il est souvent exagéré et se manifeste par une vanité, par une soif de louange peu digne d’un grand esprit.
De tous les hommes éminents que j’ai connus, Laurier était le plus modeste, le moins enclin à parler de lui-même, de ses succès, et l’encens qu’on lui offrait ne le grisait pas ; il appréciait sans doute l’estime et l’admiration dont il était l’objet, mais en cette matière comme en toute chose il évitait l’exagération. La hauteur de son esprit et la noblesse de son caractère le préservaient des petitesses de la vanité.
J’ai cru qu’une analyse succincte de quelques-unes des lettres de Cicéron et de Pline intéresserait ceux qui aiment connaître les mœurs, les pensées intimes et les principes des grands hommes de l’antiquité et qu’elle démontrerait que sous plus d’un rapport ces païens pourraient servir de modèles aux hommes de notre temps.
La fin de Cicéron fut tragique : le fameux Antoine qu’il avait flagellé de son éloquence le fit assassiner et donna l’ordre d’apporter sa tête qu’il fit clouer à la tribune aux harangues, à cette tribune célèbre, où le grand orateur avait tant de fois provoqué les applaudissements de la foule. Il fut victime de la haute et juste opinion qu’il avait de la grandeur des services rendus à son pays ; il se croyait invulnérable et ne ménageait personne ; tour à tour ami de César et de Pompée, changeant facilement de partis, il se fit des ennemis puissants qui profitèrent de ses erreurs, de son inconstance pour se débarrasser de lui : sa gloire ne put le sauver.
Quant à Pline, plus prudent, plus constant dans ses affections, il mourut chargé d’années et d’honneurs.
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