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Chapitre 6 La femme dans l’antiquité

Dans un chapitre de ce livre je parle de l’affection de Pline pour sa femme Calpurnia qui était d’ailleurs si digne d’être aimée et je disais que cette affection et cette fidélité étaient d’autant plus remarquables qu’elles étaient rares, à cette époque de démoralisation générale. On pourrait donner, cependant, d’autres exemples de cette nature, mais en général les lois et les mœurs de l’antiquité faisaient à la femme un sort peu enviable. Quand on voit Platon, l’un des sages les plus populaires de l’antiquité, l’un des plus grands philosophes que le monde ait produits, proposer dans son projet de Républiqueque les enfants à peine nés soient séparés de leurs mères pour être élevés dans un établissement public aux frais et dans l’intérêt de l’État et que ceux qui naissent infirmes ou malades soient exposés, on peut se faire une idée des sentiments du temps.

Aristote, l’émule de Platon, exprime à peu près les mêmes vues sur la femme et sur les droits de l’État relativement à l’éducation des enfants. Il fallait avant tout donner à l’État tous les pouvoirs nécessaires pour former des citoyens forts, capables de le défendre, de lui faire honneur, et la femme ne devait être qu’un instrument, un élément de production. Il est vrai que les idées de Platon ne furent pas introduites dans la législation et que Platon lui-même fut obligé de les abandonner, mais il est certain que dans la Grèce, à Lacédémone spécialement, le rôle de la femme était humiliant et faisait d’elle une servante, presque une esclave de l’homme et de l’État. Le mariage était une affaire arrangée entre les parents des futurs époux et l’amour n’y était presque pour rien, aussi on en brisait facilement les liens ; on divorçait comme on se mariait, par fantaisie.

Les hommes réputés les plus sages chez les Romains comme chez les Grecs ne se gênaient pas de répudier des femmes avec lesquelles ils avaient eu des enfants et vécu pendant trente ou quarante ans. C’est ce que fit Cicéron qui répudia après trente-cinq ans de mariage sa femme Terentia**pour épouser une jeune fille très riche. Caton lui-même, le grand censeur des mœurs de son temps, était sans respect pour le mariage et pour la femme dont il redoutait l’influence sur les hommes. Il disait que l’homme ne pouvant se dispenser de la femme, devait en tirer le meilleur parti possible.

Inutile de dire que jamais on n’eut l’idée de donner à la femme le droit de voter et de s’occuper d’affaires publiques. Celles qui voulaient s’émanciper et sortir de l’état d’infériorité et d’isolement auquel on les condamnait, étaient les courtisanes dont plusieurs nous sont connues parce qu’elles furent les maîtresses de grands hommes, telles que, par exemple, Aspasie, la maîtresse illustre de Périclès, dont l’esprit et la beauté étaient si remarquables. Lorsqu’un homme comme Démosthènes pouvait dire publiquement que tout homme devait avoir, outre sa femme, deux maîtresses, on doit en conclure que la chose était dans les mœurs. Au théâtre, dans les pièces d’Aristophane et d’Euripide la dépendance et l’infériorité de la femme sont hautement proclamées. Dans les « Suppliantes » d’Euripide, on lit que la femme sage doit laisser son mari agir pour elle en toutes choses.

Pourtant, si on en juge par l’Iliade et l’Odyssée, il fut un temps où l’amour entre mari et femme se manifestait d’une façon émouvante, par des paroles et des actes héroïques que l’Histoire a enregistrés. Par exemple, quoi de plus touchant que le dévouement de Pénélope qui pendant vingt ans attend dans les larmes le retour de son mari, le rusé Ulysse, repousse tous les amoureux qui demandent sa main et ne songe qu’à revoir celui qu’elle aime tant ? Quoi de plus touchant que le récit fait par Homère de sa joie, de son bonheur quand enfin elle le revoit ! Quoi de plus touchant encore que la scène où Andromaque, tenant son bébé dans ses bras, fait ses adieux à son mari, le vaillant Hector partant pour le combat où il va périr ?

« Mieux vaut, dit-elle, que je meure si je dois te perdre, car il n’y aurait plus de bonheur pour moi, rien ne pourrait dissiper mon chagrin… Tu es pour moi autant un père, une mère et un frère, qu’un époux chéri. Voyons, aie pitié et place-toi ici sur cette tour afin que tu ne fasses pas de ton enfant un orphelin et de ta femme une veuve… »

Hector dit qu’il doit faire ce que son honneur et son devoir exigent, mais il répond à Andromaque dans le langage le plus affectueux : « Rien, ni la chute de Troie ni la mort de Priam et des braves qui vont tomber en combattant ne me tourmente autant que la pensée de ton angoisse le jour où un Achéen t’enlèvera baignant dans tes larmes et te privera de la liberté… Que la terre, si je meurs, soit si épaisse sur ma tombe que je ne puisse entendre tes gémissements et te voir entraîner en captivité. »

Voilà n’est-ce pas de belles paroles et de beaux sentiments ?

L’Histoire de l’antiquité nous offre d’autres exemples d’amour, de dévouement et de courage chez la femme. Par exemple, Pline raconte qu’un Romain éminent ayant été accusé de conspiration et arrêté, devait être condamné à mourir. Sa femme réussit à le voir et ne voulant pas que son mari tombât sous la main du bourreau, elle lui montra un poignard qu’elle avait caché sous ses vêtements, et s’en frappa au cœur en disant : « Tiens, prends et fais comme moi, ça ne fait pas mal. » Pline fait un éloge enthousiaste d’un acte, plus courageux que chrétien.

Je me souviens avoir lu autrefois qu’une femme, pour arracher son mari à la mort, vécut avec lui plusieurs années dans un souterrain où leur affection réciproque pouvait seul rendre la vie supportable.

Il faut dire que le mariage à Rome eut un caractère plus religieux qu’à Sparte ou Athènes et que la femme, la mère de famille, y fut plus respectée et considérée. Mais là comme ailleurs. elle fut victime de la corruption des mœurs. On rendait hommage aux actes de courage et d’héroïsme dont elle donnait parfois l’exemple, et même encore on trouve partout des monuments élevés par des maris reconnaissants à leurs épouses. Mais les lois et les mœurs restaient dures pour elle et la soumettaient à la volonté, à l’autorité plus ou moins tyrannique de l’homme, à une surveillance humiliante. Il est vrai qu’il vint un temps où elle ne se gêna pas de se venger de l’indifférence et des abus d’autorité de son mari et de tromper la vigilance sévère dont elle souffrait, en nouant des intrigues et en cherchant dans le divorce un remède à ses maux.

Inutile de dire que si le sort de la femme dans les pays civilisés comme la Grèce et l’Italie était si dur, il l’était bien davantage chez les nations barbares et dans les régions de l’Orient où elle était traitée en véritable esclave. Dans les Indes, la femme du roi régnant devait mourir avec lui ; on l’enterrait vivante ou on la faisait brûler sur un bûcher. Dans certains pays, comme chez les sauvages, elle était condamnée à faire les travaux les plus pénibles ; on allait même jusqu’à l’atteler à la charrue à côté du bœuf.

On a bien raison de dire qu’elle ne peut jamais trop reconnaître ce que le christianisme a fait pour l’émanciper, pour la réhabiliter et la délivrer de la tyrannie la plus odieuse.

Il est bien vrai que même chez les nations chrétiennes elle a eu à souffrir de la corruption des mœurs et on a vu des rois très chrétiens garder leurs maîtresses dans leurs palais à côté de leurs femmes légitimes ; mais à l’heure qu’il est ce scandale n’est plus possible, l’opinion publique ne le souffrirait pas. Un homme public ne pourrait pas poser, comme principe, qu’un homme a droit d’avoir deux maîtresses et qu’il peut répudier sa femme, la mère de ses enfants.

Non, le danger maintenant est de passer d’un extrême à l’autre, d’arracher la femme au sanctuaire de la famille pour lui permettre de se mesurer avec l’homme dans toutes les sphères de l’activité humaine et même dans les parlements.

Nous vivons à une époque où tous les principes fondamentaux de la société ou même toutes les lois de la nature sont bouleversées, où toutes les émancipations semblent avoir pour but de remplacer un abus par un abus, une tyrannie par une autre tyrannie. L’exagération des Anciens qui ne voyaient dans la femme qu’un être inférieur, la servante de l’homme n’ayant d’autre mission que de donner des enfants à l’État, n’est peut-être pas plus condamnable que celle qui la pousse dans les voies où elle contractera des habitudes nuisibles à la famille, à la société, où son organisation physique et intellectuelle fera éclater son infériorité, où elle ne pourra que perdre son prestige et le respect dont elle jouit, où enfin, la maternité sera considérée souvent comme un embarras.

S’il est un pays où la femme ne doit pas être détournée des devoirs que la nature, la Providence et sa noble mission lui imposent, c’est bien le nôtre, notre province où des familles nombreuses réclament tout son dévouement, toute son énergie. Nulle part, la femme n’a plus de droit à l’estime et à la reconnaissance publiques, car nulle part elle n’a accompli avec plus de zèle et de dévouement ses devoirs d’épouse et de mère. J’ai parlé des actes d’héroïsme accomplis par des femmes dont l’Histoire célèbre les noms. Mais il est des dévouements obscurs qui ont souvent plus de mérite et sont plus utiles à un peuple que les actions les plus éclatantes. Quoi, par exemple, de plus méritoire que le dévouement constant de la femme, qui, pendant vingt, trente, quarante ans met au monde, élève et forme à la vertu douze, quinze et vingt enfants, qui produit ces fortes et saines générations dont nous avons raison d’être fiers ! C’est en restant fidèles à ses glorieuses traditions, en marchant sur les traces de leurs mères, de leurs aïeules, que les Canadiennes-françaises accompliront leur mission et feront ce que notre avenir moral, religieux et national réclame. La femme peut faire tant de bien, accomplir tant de bonnes œuvres en dehors de la politique ! Là est le champ d’action où elle peut déployer l’esprit de dévouement et de sacrifice qui la caractérise ; là est le domaine où sa supériorité ne peut être contestée.

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