03
— Il me semble, disait Lise, que je vis un rêve. Est-ce bien toi, Jean chéri ? Est-ce bien moi ?
Tout au début de l’après-midi ils avaient sauté dans un train à Montparnasse, étaient descendus à Chaville et s’étaient engagés, ayant traversé le bourg, dans le chemin montant qui conduit, par les bois, aux étangs de Fausses-Reposes, non loin de Ville-d’Avray.
Lise avait pris le bras de Jean qui marchait lentement et s’arrêtait bien souvent pour donner d’ardents baisers à sa bien-aimée. Quand ils arrivèrent au haut de la côte, ils s’assirent dans l’herbe au pied d’un bouleau et Lise posa sa tête sur la poitrine de Jean dont elle entendait battre le cœur.
Ils se regardaient, les yeux pleins d’extase, déjà frémissants des joies profondes que donne la possession. Et pourtant, s’il avait osé un geste déplacé, Lise ne l’aurait point toléré. Mais, tout enivré qu’il fût de désirs, il savait se garder des tentations et seuls ses baisers jetaient le trouble dans la chair de dix-huit ans qui n’avait jamais encore frémi de la sorte.
Ils se remirent en route et arrivèrent devant le petit étang sur les rives duquel s’ébattaient des jeunes gens de leur âge.
— C’est toujours admirable, murmura Lise, mais c’est encore plus beau… avec toi.
Ils se connaissaient depuis à peine une semaine et il leur semblait qu’ils étaient amis depuis toujours. La belle journée ! Ils la vécurent dans une exaltation qu’ils n’avaient, l’un ni l’autre, jamais connue. Quand vint l’heure du goûter, Jean conduisit Lise sous une tonnelle d’un restaurant en bordure de la grande route de Versailles et fit servir des pâtisseries et du mousseux frappé.
Lise Mareuil n’avait jamais supposé qu’on pût être si heureuse. Elle se disait que la vie est une merveille quand on la partage avec celui qu’on aime et elle pensait que tous les dimanches seraient aussi beaux que le présent quand elle serait mariée. Ainsi, tous ceux qui ont aimé ont spéculé sur un avenir qui s’est montré bien souvent — trop souvent — décevant.
Lise eût voulu que cette journée ne finit pas. Mais parce qu’elle était raisonnable et, aussi, qu’elle redoutait des réprimandes, elle rappela Jean Dorgeval aux réalités et lui demanda de rentrer.
— Déjà ? fit-il. Comme le bonheur passe vite !
Elle répondit :
— C’est vrai, mais nous avons des années et des années à le goûter.
Elle rentra chez elle assez tôt pour que sa mère ne lui demandât aucune explication. Le père, qui était sorti seul, selon son habitude, dédaigna de s’informer du passe-temps de celles qu’il avait laissées de bonne heure au logis et Lise put aller s’isoler dans sa chambre sans avoir eu à répondre à des questions qui l’eussent mise à la torture car le mensonge lui répugnait.
Elle se retrouva dans sa chambre, délicieusement lasse, et, minute par minute, elle revécut l’après-midi qui lui avait donné tant de bonheur.
— Ah ! recommencer, recommencer tous les dimanches ! murmura-t-elle.
Aussitôt, un voile de tristesse assombrit son enchantement. Car elle savait bien, Lise Mareuil, qu’elle ne pourrait pas, tous les dimanches, fausser compagnie à sa mère et que du jour… où elle ferait l’aveu de son amour, on ne l’autoriserait pas, du moins tout de suite, à aller seule avec Jean dans les bois.
Certes, M Mareuil avait beaucoup sacrifié aux mœurs modernes et elle aurait toléré ces escapades qu’elle n’aurait point faites elle-même au temps où elle était fiancée ! mais il y avait encore et toujours, monsieur Mareuil le père, qui, lui, se montrerait beaucoup moins indulgent.
Alors, la solution ? La solution était peut-être dans un mariage très prochain qui donnerait à Lise sept dimanches par semaine ! Comme s’il n’y avait pas la vie quotidienne avec ses sourdes obligations, son inexorable loi.
Comme si Louis Mareuil était homme à laisser sa fille se marier à dix-huit ans, avant qu’elle eût achevé ses études !
Sans doute, une fois la semaine, pourrait-on manquer le cours à la Faculté avec la complicité des petites camarades ? Mais Jean avait-il la possibilité de se libérer lui aussi ?
Ainsi les exigences de l’amour étaient telles qu’après quelques heures d’enchantement Lise éprouvait une très grande amertume. Aurait-elle alors pu penser que cette amertume n’était rien aux regards des souffrances, des tortures, même, que l’Amour peut infliger ?
Elle eut hâte de revoir Jean pour lui faire part de ses réflexions et lui demander conseil.
Il l’écouta, sur le petit banc solitaire que les hôtes habituels du « Luco » semblaient leur réserver et il dit :
— Si tu as la certitude que ton père nous créera des difficultés et qu’il s’opposera à ce que je t’épouse avant le terme de tes études, je ne vois qu’une solution : te confier à ta mère et en faire notre alliée. Prévenue, elle nous laissera sortir seuls et personne n’y trouvera rien à redire. Et pour la remercier nous l’emmènerons quelquefois avec nous.
— Ah ! dit Lise, ce serait si beau ! Mais maman voudra-t-elle se faire notre complice ?
— J’ai dit « notre alliée », rectifia Jean, car la complicité suppose le mal et nous n’avons rien à nous reprocher. C’est entendu ? Tu te confieras à ta mère.
Lise Moreuil soupira :
— Cela va être bien difficile et je te demande un peu de temps.
— Pauvre chérie ! Il me semble, si c’était moi, que j’irais très vite en besogne.
— Parbleu ! Tu es un homme, toi !
— Je cherche à me mettre à ta place. Je dirais à ma mère : « Tu ne devineras jamais qui j’ai rencontré. » Je la ferais chercher un moment, après quoi j’annoncerais : « Jean Dorgeval, tu sais bien ? Les Dorgeval avec qui vous étiez liés, autrefois… Nous avons fait quelques pas ensemble ; il m’a dit qu’il serait heureux de me revoir et, si tu le permettais… » Voilà !
Lise s’était mise à rire.
— Voilà ! répéta-t-elle, ce n’est pas plus malin que cela ! Eh bien ! je suivrai ton conseil, Jean, et pour avoir très vite l’occasion de mettre ta leçon à profit je vais m’attarder un peu. Maman me demandera ce qui m’a retenue et je lui répondrai : « Tu ne devineras jamais qui j’ai rencontré… Jean Dorgeval, tu sais bien ?… » Hein, suis-je une bonne élève ?
— Tu es un amour, répondit Jean en riant à son tour.
Ils s’attardèrent en réalité plus longtemps que Lise ne l’eût voulu et quand elle le quitta elle manifesta cette crainte :
— Pourvu que papa ne soit pas rentré encore !
Louis Mareuil n’était pas rentré et la maman mordit à l’hameçon qui lui avait été préparé :
— Tu es bien en retard, mon enfant !
Encore qu’elle fût très émue, Lise dut se retenir pour ne pas éclater de rire.
— Oh ! oui, excuse-moi, dit-elle en détournant ses regards ; tu ne devineras jamais qui j’ai rencontré ?
— Comment veux-tu ?
— Cherche !
M Mareuil dit quelques noms, puis :
— Par ma foi, quand tu voudras me l’apprendre…
— Alors Lise jeta.
— Jean Dorgeval, tu sais bien ?
Mais elle n’avait plus envie de rire du tout. La mère avait un peu pâli.
— Jean Dorgeval… Comment as-tu su que c’était lui ?
— Un camarade qui nous a présentés. On parlait des Dorgeval, autrefois, chez nous, lorsque j’étais toute petite, et chez les Dorgeval on parle parfois encore des Mareuil. Que s’est-il passé ?
— Une brouille, répondit vaguement la maman. Je crois qu’elle est surtout venue de ton père. Il ne faudra pas lui dire que tu as rencontré Jean Dorgeval.
Lise sentit s’écrouler toute son espérance.
— Ah ! gémit-elle, comme c’est triste ! Jean a tellement insisté pour que nous nous retrouvions ! Et moi, maman, j’aurais été si contente, peut-être si heureuse de le revoir !
— Déjà ! murmura M Mareuil. Mais alors, dis, ce n’est pas la première fois que tu le rencontres ?
Lise rougit et des larmes vinrent mouiller ses yeux. Elle avoua :
— Je t’ai menti, excuse-moi. C’est l’autre dimanche, à la surprise-party, que je l’ai revu pour la première fois…
— Tu aurais dû me le révéler tout de suite.
— Oui… Il est bien tard, maintenant. Il est tard parce que…
— Parce que ?…
— Nous nous aimons !
— Ma pauvre enfant !
Ce cri de compassion de la mère avait jeté l’enfant dans un douloureux désarroi. Lise murmura :
— C’est donc irrémédiable ?
— Tu connais ton père. Il n’est jamais revenu sur une décision.
— Il ne me laissera pas mourir, dit Lise.
— Mourir ! Veux-tu bien te taire, mon enfant ? Mourir parce qu’on ne peut pas réaliser un rêve qui commence… Tu as à peine dix-huit ans ; comment désespérerais-tu ? Mais calme-toi. Ton père va rentrer.
— Tu lui diras que j’avais très mal à la tête et que je suis allée me coucher.
Lise s’enferma dans sa chambre et s’abandonna à une crise de larmes qui ne s’apaisa que dans l’anéantissement du sommeil.
Ce fut seulement le vendredi suivant qu’elle revit Jean.
Quand elle l’aperçut, au loin, ses traits se crispèrent et de nouvelles larmes montèrent à ses yeux. Elle les refoula mais sa voix en fut altérée.
— Jean, mon amour, murmura-t-elle, tout est fini ; il faut nous dire adieu !
Jean Dorgeval résista au choc. Il demanda :
— C’est toi qui en as décidé ?
— Oh ! moi… s’écria-t-elle.
Il lui prit le bras et l’entraîna derrière un massif à l’écart. Et là il l’interrogea :
— Que s’est-il passé ?
Lise relata à mots hachés l’entretien qu’elle avait eu avec sa mère et elle conclut :
— Mon père n’acceptera jamais, jamais !
— Eh bien ! affirma Jean Dorgeval, j’en ferai mon affaire. Si tu crois que je vais renoncer ainsi ! Je t’enlèverais, plutôt !
Il parvint à la consoler et quand il la quitta Lise avait repris quelque espérance.
Le soir même, Jean Dorgeval révéla à ses parents qu’il avait eu l’immense joie de retrouver Lise Mareuil et l’incomparable bonheur de s’en faire aimer.
— Malheureusement, ajouta-t-il, madame Mareuil redoute l’opposition de son mari et nous serions, Lise et moi, affreusement déchirés si elle devait se produire. Qu’y a-t-il eu de grave entre les Mareuïl et vous ?
— Je ne l’ai jamais bien su, répondit le colonel Dorgeval. Mareuil a toujours été d’un caractère impossible et nous ne sommes pas les seuls des amis avec qui il ait rompu.
— Eh bien ! décida Jean, j’en aurai le cœur net et j’affronterai cet homme terrible.
— Tu es assez grand et assez raisonnable pour agir comme tu l’entends, répondit le colonel qui ajouta : Si tu parviens à tes fins j’en serai pour ma part très heureux, mais avec un beau-père pareil la vie ne sera pas pour vous toujours gaie !
— On verra bien !
Prêt à tout, Jean Dorgeval décida de ne pas attendre. Aussitôt qu’il revit Lise il lui demanda où il pourrait voir son père et, connaissant l’adresse de son bureau, il s’y rendit le surlendemain.
Quand il eut fait passer sa carte, Jean s’attendit à n’être pas reçu : mais il était-bien décidé à forcer la porte si le père de Lise prétendait lui interdire l’accès de son cabinet. Il se montra surpris quand l’huissier vint l’inviter à le suivre.
Louis Mareuil dévisagea son visiteur. Ses regards pénétraient comme des lames d’acier.
— Que désirez-vous ? demanda-t-il sans se lever et sans montrer un siège.
— Monsieur, répondit Jean, je suis le fils du colonel Dorgeval, avec qui vous fûtes lié d’amitié ; j’aime votre fille et je viens vous demander…
Il n’acheva pas. La main de Louis Mareuil trancha l’air comme un couperet qui tombe.
— Jamais ! s’écria le père de Lise. Jamais, entendez-vous ? Un Dorgeval !… Allez, monsieur, sortez !
— Un Dorgeval… voulut protester Jean.
Mais, déjà, Mareuil avait sonné et l’huissier entr’ouvrait la porte.
— Veuillez reconduire monsieur ! lui jeta le père de Lise en proie à une irritation qui aurait provoqué un drame si Jean lui avait résisté.
Jean Dorgeval sortit. Sa décision était prise.