‹ Cœurs meurtrisChapitre 4 sur 6 · 04

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Louis Mareuil rentra chez lui, se mit à table et mangea sans prononcer un seul mot. Quand il eut fini de dîner il passa au salon et sa voix s’éleva :

— Lise, viens me rejoindre, j’ai à te parler.

Le cœur de Lise se mit à battre avec violence et une intense rougeur envahit ses traits. Jean était-il allé faire auprès de son père la démarche qu’il avait projetée ? Son bonheur s’était-il déjà joué et allait-elle apprendre un verdict qui l’accablerait ou lui rendrait le bonheur qu’elle croyait perdu ?

Elle s’avança vers son père qui, lui désignant un fauteuil, lui dit brutalement :

— Assieds-toi.

Elle se laissa tomber, plutôt qu’elle ne s’assit, et, ne pouvant supporter les regards paternels, baissa la tête.

— Où as-tu connu monsieur Dorgeval ? demanda Louis Mareuil d’une voix de juge d’instruction.

— Ce sont des camarades me l’ont présenté. J’avais même oublié son nom et il a dû évoquer de vieux souvenirs…

— De vieux souvenirs… répéta le père. Tu l’as revu souvent ?

— Deux ou trois fois.

— Où ?

— Dans les jardins du Luxembourg.

— Vous étiez seuls ?

— Il y a toujours beaucoup de monde dans les jardins, père.

— Et tu t’es jetée à sa tête, n’est-ce pas ?

— Je ne sais pas ce que ça veut dire. Nous avons parlé comme de vieux camarades et une vraie, une bonne amitié nous a tout de suite unis.

— De l’amitié ! Il t’a fait la cour et tu as cru en ses belles paroles ! Le premier venu peut donc te faire tourner la tête ?

— Monsieur Dorgeval n’est pas le premier venu. J’ai des camarades de Faculté qui, eux aussi, ont cherché à me faire la cour. Je n’en ai aimé aucun et je les ai éconduits.

— Pour te livrer à un Dorgeval !

— Je ne crois pas qu’on puisse être maître de son cœur, père.

— Quand on a dix-huit ans on doit songer à travailler, à passer honorablement ses examens et non point à… à… courir. Pourquoi ne m’as-tu pas dit que tu avais rencontré ce garçon ?

— Je ne l’osais pas, père.

— Mais ta mère était au courant, n’est-ce pas ?

Lise aurait voulu nier mais elle n’en eut pas le courage. Sa tête s’abaissa, affirmativement.

— Ainsi, s’écria le père, vous vous défiez toutes les deux de moi ! Mais je réglerai ce point avec ta mère, tout à l’heure. Quant à toi, écoute : à l’avenir tu cesseras de voir tes camarades ailleurs qu’à vos cours ; tu ne sortiras plus jamais seule, sinon pour aller à la Faculté, et tu ne t’attarderas plus une seule minute. Je te ferai surveiller, s’il le faut. Est-ce compris ?

Lise ne répondit pas. Elle sanglotait, Louis Mareuil reprit :

— J’ai vu monsieur Jean Dorgeval et lui ai signifié ma décision. Jamais, jamais tu ne seras sa femme, et si vous cherchez à vous revoir je ne peux répondre de ce que je ferai. Va !

Lise se leva et se retira sous le poids d’une souffrance atroce.

— Mon enfant ! Ma pauvre enfant ! murmura la mère quand elle passa près d’elle pour aller, dans sa chambre, se désoler.

Mais M Mareuil retint le geste qu’elle allait faire pour attirer Lise sur son cœur. Elle savait que ce geste aurait pour effet de provoquer une violente colère de son mari et elle évitait ainsi d’aggraver un drame dont elle ne doutait point qu’il n’était pas à son dénouement. La voix du père s’éleva encore :

— Lucie !

Elle alla, comme Lise, affronter son mari, déjà atterrée par la douleur de sa fille.

— Pourquoi, demanda Louis Mareuil, as-tu manqué à tes devoirs ?

Lucie Mareuil répondit simplement.

— Je suis mère !

Il eut cette riposte infâme dont Lucie ne comprit pas tout le sens :

— Et moi, je ne suis pas père n’est-ce pas ?

Louis Mareuil parlait sans éclat mais sa voix transperçait comme un glaive. Il reprit :

— Tu connaissais le nom de celui qui a séduit ta fille ?

— Elle me l’avait confié.

— Et tu as accepté ! Tu as été heureuse, parbleu ! Ah ! c’est écœurant !…

— Louis !

— Tais-toi ! J’ai dit à Lise que ce mariage ne se fera pas. Tu as entendu, Lucie ? Si Lise passait outre à ma défense, si tu t’obstinais à l’encourager ce serait terrible. As-tu compris ?

— Pourquoi ? Mais pourquoi ?

Louis Mareuil brandit ses poings et il rugit :

— C’est toi qui me le demandes ? Ah ! va-t’en ! va-t’en ! C’est monstrueux !

Lucie Mareuil se leva. Peut-être était-elle encore plus accablée, plus ravagée que sa fille. Comme elle, elle passa une nuit à pleurer et à se débattre contre les cauchemars.

Au matin, quand elles se retrouvèrent dans la chambre de Lise, elles se blottirent l’une contre l’autre et mêlèrent leurs larmes.

— Mais enfin, qu’y a-t-il ? demanda Lise quand elle put parler.

— Je ne sais pas. Je me demande si ton père n’a pas perdu la raison.

— Que reproche-t-il aux Dorgeval ?

— Je l’ignore !

— Ah ! maman, j’en mourrai !

— Résigne-toi. Tu es jeune…

— J’étais en plein soleil et je sombre dans les ténèbres. En quelques jours, j’avais édifié tout un monde de bonheur et tout s’écroule soudain. Ah ! mais pourquoi, pourquoi ?

Et la maman ne savait que répondre :

— Tais-toi, calme-toi, le bonheur a mille visages…

Lise demanda :

— Comment informer Jean ?

— Ne deviez-vous pas vous rencontrer au Luxembourg ?

— Oh ! il y viendra ce soir, j’en suis sûre.

— Eh bien ! nous irons ensemble et tu le verras. Pourvu que ton père ne nous fasse pas suivre…

Vers la fin de l’après-midi elles sortirent et se dirigèrent vers le jardin par un cheminement que M Mareuil compliquait à plaisir pour dépister toute filature éventuelle. Jean attendait, près du banc où ils avaient passé des instants si brefs mais si heureux. Il les aperçut et s’avança.

— Madame… dit-il en s’inclinant.

Et, tendant la main à sa bien-aimée :

— Bonjour, Lise.

Les larmes de Lise voilaient ses regards et étouffaient sa voix. Lucie Mareuil dit :

— J’aurais été très heureuse, Jean, de vous revoir en d’autres circonstances. J’aurais aussi été très heureuse de revoir vos parents. Mais nous avons, Lise et moi, le devoir de nous plier à une volonté qui demeurera inflexible. Oubliez-nous, Jean, et reprenez votre cœur.

Jean Dorgeval répondit :

— Lise sera, dans quelques mois, civilement majeure. J’attendrai qu’elle ne soit plus, légalement, soumise à cette volonté.

— Ah ! n’en faites rien, s’écria avec effroi la mère. N’en faites rien parce qu’il arriverait certainement un affreux malheur !

Et, pour couper court, elle ajouta :

— Je vous assure qu’un danger nous menace. Nous ne pouvons nous attarder plus longtemps. Adieu, Jean.

— Au revoir, madame, répondit-il.

Il prit Lise dans ses bras, lui donna un long baiser et lui dit tout bas :

— Courage et à demain. Je veux te revoir et j’ai à te parler.

Lise osa braver la défense de son père et, le lendemain au larme de l’après-midi, elle revint au lieu du rendez-vous maintenant douloureux.

— Écoute, dit-il après qu’il eut, de ses baisers, séché les pleurs qui l’apitoyaient : rien, absolument rien qu’un incompréhensible entêtement de ton père, ne saurait s’opposer à notre union. Je gagne assez pour créer un foyer et lui donner de l’aisance. Dans six mois, dans trois mois, demain… quand je voudrai, je peux partir au Maroc où l’on me presse d’accepter une situation. Réfléchis — le moins longtemps possible — et si ton amour est aussi profond, aussi ardent que le mien, alors décide-toi à me suivre et fuyons une tyrannie qui n’a aucune raison de s’exercer.

— Partir… Te suivre… murmura Lise comme dans un rêve… Être heureuse avec toi… Ah ! Jean, Jean !…

Puis, revenant aux réalités elle dit :

— Dès ce soir je ferai part de ton projet à maman. À demain, mon aimé ; je ne peux pas m’attarder davantage.

Elle s’en alla très vite, emportant un frêle espoir. Et dès qu’elle eut retrouvé sa mère elle lui fit part du projet de Jean. Elle plaidait :

— Toi, je le sais, tu n’as pas été heureuse. Toujours, la tyrannie de mon père a pesé sur toi. Dois-je la subir comme toi-même ? N’ai-je pas le droit, moi, de m’évader ? Lorsque mes dix-huit ans auront sonné, quels droits aura sur moi papa ? Il n’en aura plus qu’un : celui de souhaiter que je sois heureuse et je sais bien que je le serai ! Et toi, maman chérie, toi qui veux si ardemment mon bonheur, ne me laisserais-tu pas agir selon mon cœur ?

Lucie Mareuil avait écouté sans protestation. Elle se borna à dire :

— Je ne peux pas être du côté de ton père et tu feras comme tu l’entendras. Je resterai seule à subir les représailles d’un maître qui ne pardonnera pas.

Alors, Lise eut conscience de ce qui se passerait à la maison si elle enfreignait la loi paternelle. Ce serait un martyre que sa mère endurerait. Elle se permit de proposer :

— Si tu partais avec nous ?

Lucie secoua la tête.

— Non, répondit-elle, je ne peux pas faire cela parce que je trahirais mon devoir.

Ce fut assez. Lise savait maintenant qu’aucune espérance ne lui était plus permise. Elle renoncerait à son bonheur pour que sa mère n’eût plus à souffrir.

Lorsqu’elle revit Jean elle était à peu près calme. Elle lui fit part de l’entretien qu’elle avait eu avec sa mère et, résolument, lui rendit sa liberté.

— Ma liberté ! jeta-t-il d’une voix amère. Celle de m’étourdir, de m’abrutir pour m’efforcer vainement à t’oublier ! Allons ! Adieu, Lise, Dans huit jours je serai parti !

Lise dut faire un effort surhumain pour tenir debout, pour marcher, sous la charge de son indicible souffrance. Quant à Jean Dorgeval, il s’assit sur le banc où il ne viendrait plus jamais et, sans se plaindre, il pleura doucement, comme un gosse.

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