05
Comment Lise Mareuil était-elle parvenue à regagner son domicile ? Par instants, elle avait été obligée de s’arrêter, de s’appuyer à un mur parce que tout tournait autour d’elle et que ses jambes se dérobaient. Un étau broyait sa tête qui devait brûler.
Elle sonna, n’ayant pas même la force d’ouvrir, et elle s’écroula dans les bras de sa mère. Ce fut à peine si elle put murmurer :
— C’est fini, fini…
Elle s’évanouit.
Louis Mareuil rentra, à l’heure accoutumée. Il remarqua de visage bouleversé de sa femme et demanda :
— Qu’y a-t-il ?
— Lise est alitée, répondit-elle. Sa température est montée à quarante et je t’attendais pour te demander d’appeler le médecin.
— Eh bien ! dit sèchement Mareuil, elle guérira… de cela et du reste.
Il se dirigea vers la chambre de sa fille, s’immobilisa devant le lit et regarda la malade dont le visage était très rouge, et qui était très oppressée. S’étant rendu compte qu’il ne s’agissait pas d’un simulacre, il alla dans son cabinet, décrocha le téléphone et appela le médecin.
Il fallut attendre jusqu’à bien près de vingt-trois heures. M Mareuil ne vivait plus. Dans ces instants elle en arrivait à haïr son mari et elle se reprochait d’avoir opposé son devoir au bonheur de sa fille.
Le docteur Leblanc, qui connaissait les Mareuil de longue date, s’excusa d’arriver si tardivement et demanda quelques explications.
— C’est ce soir, au retour de la Faculté, exposa Lucie. Le visage de Lise était très congestionné et elle s’est évanouie dès qu’elle a eu franchi la porte.
— Vous n’aviez rien remarqué auparavant ?
— Rien, docteur. Ç’a été très brutal.
— Je vais la voir…
Ils passèrent tous les trois dans la chambre. Lise délirait. Longtemps, le docteur Leblanc l’examina. Par instants il hochait la tête. Lorsqu’il eut achevé son examen et qu’il fut revenu dans le salon :
— Congestion cérébrale, dit-il. Tout de suite des sinapismes aux jambes et des ventouses. J’ai ma voiture. Je vais vous conduire chez un pharmacien.
— C’est très dangereux ? demanda Lucie.
— Une congestion cérébrale est toujours dangereuse. Il faut agir vite, vite. Vous venez, mon cher ami ?
Les deux hommes se disposaient à sortir. La mère demanda :
— En attendant, docteur, que dois-je faire ?
— Je vais revenir, madame, et je rédigerai mon ordonnance lorsque nous aurons pris les premières dispositions.
Dans la voiture qu’il conduisait, le médecin demanda :
— Votre fille n’aurait-elle pas eu quelque grave contrariété ?
— Je me suis opposé à certain projet que je considère comme irréalisable.
— Je m’en doutais. Mais je n’ai pas à savoir si vous avez bien fait ou non. Soignons votre enfant, d’abord, et guérissons-la si c’est encore possible.
Malgré la gravité du diagnostic Louis Mareuil était sans remords. Il obéissait, lui aussi, à un impérieux devoir, car il ne fallait pas que Lise Mareuil épousât un Dorgeval.
Revenu auprès de la malade et muni de tout ce qui lui était nécessaire, le docteur Leblanc s’attaqua au mal, Quand il eut appliqué les sinapismes et mis les sangsues, il administra deux cachets d’aspirine, après quoi il donna ses instructions et rédigea son ordonnance. Et lorsque ce fut fini il dit :
— Je reviendrai à huit heures, demain matin.
Lucie Mareuil passa la nuit auprès de sa fille. Son angoisse, loin de l’accabler, lui donnait une volonté qu’elle n’avait jamais eue. Si Lise guérissait, elle ferait abstraction de tout pour lui redonner le bonheur qu’elle avait perdu, dût-elle encourir les foudres maritales. Si Lise ne guérissait pas…
De toutes façons elle saurait pourquoi son mari s’était conduit aussi odieusement envers une enfant à qui on n’avait jamais rien eu à reprocher. Mais, pour l’instant, il fallait, à tout prix, sauver la malheureuse petite.
Lorsque les sinapismes furent retirés et que les sangsues gorgées se détachèrent des oreilles, Lise parut éprouver un très grand soulagement. L’aspirine avait dû faire tomber la température et, le matin, le docteur Leblanc marqua moins de souci.
— Est-elle sauvée ? demanda la mère.
Il répondit tout bas :
— Pas encore, madame ; mais il ne faut pas désespérer.
Quatre jours durant il lutta, multipliant ses visites, attaquant le mal par tous les moyens dont il disposait. Au cinquième jour il put annoncer que Lise était hors de danger.
— Mais, ajouta-t-il, la cause subsistera et rien ne me permet d’espérer qu’il n’y aura pas quelque suite fâcheuse.
Un après-midi qu’il s’entretenait avec le père et la mère, alors que Lise dormait, il demanda à Mareuil :
— Pouvez-vous, mon cher ami, me faire le confident du conflit qui vous sépare de votre fille ?
— Il n’y a pas de conflit ; il n’y a que ma volonté.
— Une volonté qui n’aurait pas fléchi même devant la mort ?
— Même devant la mort ! assura Louis Mareuil.
Alors, à bout de soumission, Lucie s’écria :
— Tu es un monstre !
Sous l’outrage, Louis Mareuil pâlit et se dressa. Il allait violemment répliquer. Le médecin lui prit le bras et, sur un ton impérieux :
— Je vous défends… dit-il. Songez donc qu’il y a là une enfant qui a le cerveau fragile. Un rien peut le faire sombrer.
— C’est bon, dit alors Mareuil, Nous réglerons cela plus tard.
— Il serait préférable, insista le médecin, d’en finir tout de suite. J’ai assez d’expérience pour vous donner des conseils et ma responsabilité est maintenant engagée.
— Eh bien ! laissez-moi avoir une explication avec ma femme et c’est elle qui décidera si vous devez être mis au courant.
— J’attendrai donc, dit le médecin qui se leva pour partir.
Lorsque la porte se fut refermée sur lui, Louis Mareuil vint se planter devant sa femme qui était pâle comme une morte.
— Tu veux savoir ? dit-il. Interroge-toi, remonte dans ton passé.
— Je n’y vois rien qui ait pu me valoir la dureté dont tu as fait preuve à mon égard et à l’égard de notre fille.
— Même quand tu y retrouves le colonel Dorgeval ?
— Même quand j’y retrouve tous nos amis.
— N’as-tu pas été la maîtresse de Dorgeval ?
Un cri monta :
— Ah ! bourreau !
Et soudain, blessée au plus profond d’elle-même, Lucie Mareuil s’affaissa sur le tapis. Alors, remué par la protestation, Louis Mareuil sonna pour appeler la femme de chambre.
— Madame se trouve mal, lui dit-il, veuillez la soigner.
Sur quoi il alla s’enfermer dans son cabinet de travail où il se laissa tomber dans un fauteuil. L’accusation qu’il n’avait jamais osé formuler pour ne pas rompre un foyer où il trouvait son bien-être, était enfin sortie de ses lèvres mais il ne se sentait point soulagé. Pendant bien près de vingt ans il avait gardé son secret et souffert d’une trahison qu’il n’avait pas dénoncée. Maintenant il était bien décidé à vider le vieil abcès. Et l’on saurait pourquoi il s’était opposé à ce que sa fille — la fille de Lucie Mareuil — épousât un Dorgeval.
Quand elle eut repris ses sens, Lucie se rendit au chevet de Lise qui dormait toujours, sans avoir rien entendu. La respiration était calme, et le visage beaucoup moins coloré. Rassurée, forte de son innocence, elle revint auprès de son mari.
— Louis, lui dit-elle, l’accusation que tu as portée contre moi est si terrible que j’ai le droit de me défendre. Quand je serai lavée de tes outrages nous nous quitterons à tout jamais. Si tu n’as aucune preuve de ma prétendue indignité, je répète que tu es un monstre de m’avoir soupçonnée, et si tu en as une, aie la droiture de me la fournir. Ah ! mais je suis bien tranquille !
Louis Mareuil avait perdu de son assurance. Il dit :
— Tu te souviens de Clément Darouy ?
— Darouy ? Parbleu ! Celui-là, si je l’avais écouté… Ah ! mais c’est lui qui m’a calomniée ? Lui ? Le goujat ! Parce que je l’ai éconduit… Il s’est vengé, n’est-ce pas ?
— Il m’a affirmé sur l’honneur que Dorgeval était ton amant.
— Et tu l’as cru ! J’avais beau t’aimer, t’être dévouée. Tu as cru en ses infâmes mensonges ! Peut-être même, alors, as-tu pensé que Lise était la fille de Dorgeval, dis ? C’est pour cela que tu ne l’aimais pas ? Pour cela que tu l’as fait souffrir ? Pour cela que tu n’as pas voulu qu’elle épousât un Dorgeval ? Misère ! Et nous avons vécu vingt ans avec ça ! Louis ! Louis ! Est-ce possible ? Ma soumission, tu pensais que c’était du repentir ?
Louis Mareuil baissait la tête. Il murmura :
— Clément Darouy vit encore. J’irai le voir.
— Nous irons tous les deux, affirma Lucie. Ah ! il faut bien que je me défende, tout de même ! Quand ? Demain ? Le plus tôt que tu pourras. Je veux que tu saches que j’ai été la plus fidèle des épouses, que Lise est ton enfant et que ce Darouy n’est qu’un bandit !
— Demain, décida Mareuil. Va, laisse-moi seul, Lucie ; va voir notre enfant.
Il ne parut plus de toute la journée, ni de tout le soir, comme s’il eût caché sa honte. Le lendemain, quand il vint déjeuner, à midi, il annonça qu’il avait pu retrouver Clément Darouy, qu’il lui avait téléphoné et qu’il devait aller chez lui à dix-huit heures.
— Je serai une heure avant à ton bureau, dit Lucie avec fermeté. Tu m’emmèneras. Il le faut !
Quelques minutes avant dix-huit heures, Louis Mareuil sonnait à la porte de son ancien ami.
— Soyez les bienvenus, dit Darouy en leur montrant des sièges. Mais à quoi dois-je le plaisir de vous revoir ?
— Je voudrais, répondit Mareuil qui était resté debout à côté de sa femme, je voudrais que vous me donniez une preuve de ce que vous m’avez affirmé autrefois.
Clément Darouy se montra surpris.
— Que vous ai-je affirmé ? demanda-t-il.
— Que monsieur Dorgeval était mon amant, jeta Lucie. Je n’ai appris qu’hier votre infamie et je viens vous en demander les comptes.
L’interpellé ne put que se réfugier dans un faux-fuyant.
— Ah ! mais pardon, dit-il. Je n’ai rien affirmé. J’ai simplement voulu ouvrir les yeux de votre mari sur ce que je croyais avoir découvert.
1} avait à peine achevé que, déjà, Louis Mareuil l’avait saisi à la gorge.
— Ainsi, criait-il, vous avez porté la plus terrible des accusations sans rien savoir de précis et seulement pour vous venger ? Et maintenant… Ah ! misérable…
Clément Darouy se débattait mais Mareuil serrait de plus belle.
L’appel éperdu de sa femme lui fit desserrer l’étau de ses mains.
— Louis ! Louis ! Ne le tue pas ! De grâce ! Tu ne serais qu’un meurtrier !
L’infâme calomniateur s’était affalé dans son fauteuil où il respirait à grand’peine. Quand, enfin, il rouvrit les yeux :
— Vous avez empoisonné notre vie, dit Lucie, Vous avez tué notre bonheur. Soyez maudit ! Soyez maudit !
Elle entendit un murmure :
— Je vous demande pardon à tous les deux.
— Viens, dit-elle alors à son mari. Il y a notre fille, là-bas… Qu’elle soit heureuse pour moi !
Louis Mareuil se laissa entraîner après avoir jeté un regard haineux sur son ancien ami. Tout le temps que dura le trajet il ne prononça pas une seule parole. Aussitôt qu’il fut rentré chez lui il se dirigea vers la chambre de sa fille, se mit à genoux à son chevet, lui prit une main et la couvrit de baisers. Puis il dit doucement :
— Je te demande pardon, Lise, ma chérie. Le tyran que j’étais est mort. C’est un papa qui te revient.
— Ah ! je vais donc guérir… murmura Lise.
Un sourire éclaira son visage et elle ajouta :
— Merci.
Quelques instants plus tard, Louis Mareuil pleurait dans les bras de sa femme. Il ne prononça que ces mots :
— Si tu ne me pardonnes pas, toi, je disparaîtrai.
Elle posa ses lèvres sur le front qui était resté si longtemps fermé et ce fut un baiser de mère.