‹ D'Archangel au golfe PersiqueChapitre 21 sur 51 · TROISIÈME PARTIE - I

TROISIÈME PARTIE - I

PRÈS DU LAC D’OURMIAH

La folie chez les grands ne doit pas être laissée sans surveillance.

Shakespeare.

LETTRES A SOPHIA

Première. Djoulfa, frontière persane, août 1917.

«Vous aviez raison de dire et de répéter que nous ne partirions pas le lundi. «Les Russes superstitieux n’entreprennent rien ce jour-là, surtout pas de voyage», affirmiez-vous avec un demi-sourire. Notre train devait quitter Tiflis le soir à dix heures. Nous avons donc attendu pour ne pas vous contredire, à la gare militaire, car vous savez qu’en Russie le train de onze heures ne part jamais qu’à minuit exactement.

«Il fait sombre près de nos wagons sans lumière. Les phares d’une auto éclairent un amas de planches ainsi que le groupe trépidant des dames françaises qui sont venues nous dire adieu... Mais voici qu’une locomotive siffle là-bas, quelque part, comme un bateau en détresse. On va partir, les dames nous tendent des mains gantées que nous serrons au hasard de la nuit.

«Captain--le «Captain Treuleuleu» que vous connaissez au moins de vue et qui fut malade à Tiflis, car il n’avait à sa disposition que de l’eau minérale, a repris toute sa bonne humeur. Naturellement, puisqu’on voyage de nouveau. Il entonne d’une voix un peu tremblante:

«_La Victoire... nous ouvre la barrière..._

«Le train s’ébranle lentement. Il est une heure du matin. Des cahots, des heurts, de grandes secousses; mais vous connaissez les démarrages des trains russes... On devine au loin l’arsenal et ses lumières, une route, des maisons endormies, le funiculaire et les étoiles disséminées le long de sa rampe.

«Nous nous étendons sur nos couvertures. Notre convoi s’arrête quelque part (déjà!) et, pour rythmer notre sommeil, des pigeons, sur le toit de notre wagon, imitent parfaitement le bruit écrasé des grosses gouttes d’un orage qui commence... Au petit jour, notre train est toujours bien sage, dans une gare de ravitaillement, près de Tiflis. A nos pieds, un cimetière brûlé de soleil... Des buffles attelés traînent doucement un de ces landaus où l’on s’asseoit en biais...

«En face de nous, un train sanitaire. Une jeune infirmière montre son petit visage à la portière. Elle n’est pas jolie, mais sympathique. Les Français qui sont trop aimables,--comme vous ne manquiez pas d’en faire la remarque, avec quelque surprise,--la saluent aussitôt.

«Non, ses malades ne sont pas des blessés, mais des scorbutiques... Elle nous annonce les nouvelles de la guerre.

«--On fera une offensive pour forcer Mossoul... Vous serez sur le front tout à fait. De leur côté, les Russes attaqueront...»

«Mais rien de ce qu’elle prédit ne se réalisera, j’en suis bien sûr. A les entendre, les Russes doivent toujours aller de l’avant, bientôt, demain, peut-être même tout de suite, _sitchias_[6]...

[6] Les Russes, comme les Orientaux, ne semblent pas posséder exactement la notion du temps. Le _rousky sitchias_ (le tout de suite russe) fait ici allusion à l’éternelle réponse des Slaves à toutes les demandes qu’on leur adresse.

--Quand viendrez-vous?

--Sitchias...

--Oui, mais à quel moment?

--Tout à l’heure...

En réalité, ils viennent quand cela leur plaît.

«La journée est longue... On se promène, on fume. Voici huit heures et son crépuscule hâtif. Il serait peut-être temps que je parte pour le Jardin du Palais, comme autrefois, ce jardin du grand-duc Nicolas, avec ses allées de cimetière,--comme vous dites,--ses bambous, ses arbres touffus et le cygne solitaire qui vieillit dans son bassin grillagé et s’attriste parce qu’il sait bien qu’il finira par ressembler à une oie, et le _vadapoï_ (buvette) où la petite fille aux cheveux ras nous servait du «narzan» et des cafés glacés, laissons-le dans l’ombre qui s’épaissit...

«Neuf heures... Sans savoir pourquoi notre train secoue ses ressorts et ses chaînes. Il se décide à rouler sur ses roues qui ne sont presque plus rondes... Ce matériel n’ira pas loin. Un orage s’abat sur la campagne... Votre maison est peut-être une de celles où brille une lumière et que nous dépassons... Adieu, Madame.

· · ·

«Karakliss ressemble à une ville d’eau, mais voici des dunes, des montagnes dénudées, toute une région de steppes que coupent seulement des pâturages au bord des torrents.

«Le temps est lourd. Nous avançons en Asie. Nous roulons cette nuit en des pays de plaines cultivées. Des montagnes au loin, à l’horizon, sous un ciel ballonné de nuages. Région de hauts plateaux. Il fait froid.

«Alexandropol, où nous nous arrêtons, étale ses bâtisses de pierre et de terre battue, de briques aussi, couvertes de tôles rouges et vertes, ses églises orthodoxes le long de l’unique voie du chemin de fer. Une gare pouilleuse qu’habite un peuple misérable. Des soldats russes, comme toujours, comme partout, sont étendus sur le sol, avec leurs théières à eau chaude, leurs capotes, et leurs multiples paquets.

«Nous restons là quelques heures, puis nous pénétrons dans un paysage de pierres, recouvertes d’un lichen verdâtre, qui s’étend à perte de vue; paysage désolé que terminent des montagnes rocheuses comme la chaîne de l’Atlas, en Afrique.

«A six heures du soir, nous apercevons le vaste dos trapu panaché de brumes du Grand Ararat et le cône massif du petit Ararat, couleur bleue... Nous accordons un souvenir ému à Noé, pilote adroit...

«Nous traversons à toute vitesse la région d’Érivan, dans un crépuscule oriental qui s’appesantit derrière nous...

«Ce matin, depuis quatre heures, nous pouvons admirer des maisons trapues, en terre. Des chiens sauvages aboient. Des femmes voilées pénètrent dans la gare nauséabonde où les mouches tourbillonnent. Nous entrons derrière elles, dans le buffet silencieux. Des hommes aux longs cheveux rouges, au nez busqué, aux grands yeux, sont assis... Ils sont tranquilles. Ils bougent à peine. Ils ne manquent pas de dignité: ce sont des Persans.

«Comment peut-on bien être Persan? Eh bien, voilà! On porte une grande lévite à plis, et l’on boit, dans ce buffet de gare frontière, à Djoulfa, du thé sans sucre en contemplant les lustres emmaillotés de moustiquaires.

«Peu de femmes, si ce n’est des Chaldéennes, reconnaissables à leurs nattes, des Arméniennes ou quelques insignifiantes dames russes qui accompagnent leurs maris officiers. Ceux-ci regardent ces soldats que nous sommes, vêtus de kaki, coiffés de liège, car c’est nous qui devons être, dans ce paysage calme, de pittoresques étrangers... Un aigle petit et noir plane et tournoie longuement contre le vent. Nous allons à l’aventure, parmi les terres rouges de Djoulfa... Des Persans en redingote noire, des Musulmanes voilées nous croisent sans marquer de grande curiosité à notre endroit.

«Vers le soir, le vent ramasse la poussière en bourrasque. Une tempête blanche nous aveugle, saupoudre nos effets et nos visages. Le train se décide à repartir. Il traverse lentement un pont métallique jeté sur les rives encaissées de l’Araxe,--le Phase des Anciens--fleuve aux bords sans verdure et qui souligne la frontière.»

· · ·

Deuxième. Chez les Ziemski-Saïous, au bord du lac d’Ourmiah, août 1917.

«Charaf-Khané, je tiens à ne pas vous le cacher plus longtemps, est le point terminus du chemin de fer. C’est là que nous quittons notre train. Une modeste gare blanche, à terrasse, et puis au loin, brillantes sous le soleil, les rives du lac et les montagnes dénudées et bleues. Sur les bords de cette eau salée, les Russes ont construit des magasins à fourrage et des hôpitaux. Non loin de l’endroit où la voie en construction reste inachevée, sous des baraques de bois recouvertes de bâches, s’élève le camp des Ziemski-Saïous, et qui sont une sorte d’intendance civile, semblable aux associations de Croix-Rouge françaises, mais beaucoup plus importantes.

«C’est sous une grande tente des Ziemski-Saïous que nous sommes logés. Le menu de nos repas est caucasien: riz au sec, aubergines à l’eau, mouton rôti, riz à la tomate, etc...

«Les prisonniers turcs, que rien, souvent, dans leur costume, ne distingue des soldats russes, si ce n’est un calot à oreillettes, se promènent à travers le camp. Ils prennent le même repas que nous et sont, du reste, servis avant nous.

«Ils paraissent très dociles, ces prisonniers turcs. Une seule sentinelle mène au travail une équipe de vingt ou trente hommes; mais la plupart de ces Turcs rôdent à leur guise, dans le village persan, à travers le camp des fantassins russes; ils viennent aussi nous voir et cherchent à nous vendre de menus objets de bois qu’ils ont fabriqués.

«Dans ce camp des Ziemski-Saïous, qui semble bien ordonné, circulent des gardiens sérieux, aimables, polis. Ils saluent militairement jusqu’aux médecins français, ce qui est rare, car on a vu des soldats russes saluer par camaraderie des «tavarischy» français, mais jamais un soldat russe n’a salué un officier français... Les majors se congratulent:

«--Comme ces gaillards-là diffèrent des palabreurs de l’arrière... Voilà des soldats! Les véritables restent sur le front, etc...»

«Mais la vérité est toujours plus drôle: ces vigilants gardiens si corrects sont des prisonniers turcs, tout simplement. Au début de la guerre, les Ziemski-Saïous prenaient des Russes comme surveillants et toutes les marchandises disparaissaient si bien que c’en était attendrissant. Ils avaient trouvé le remède à la crise des transports... Les Saïous modifièrent bien des choses, jusqu’au jour où ils eurent l’idée de remplacer le personnel russe par des soldats turcs faits prisonniers. Ceux-ci s’acquittèrent de leurs nouvelles fonctions en conscience et les Ziemski-Saïous n’eurent plus de vols à déplorer...

«Un orage du côté de ces montagnes en carton qui semblent témoigner d’un ancien cataclysme. Le vent secoue la poussière, une nappe épaisse traîne à ras du sol, cache jusqu’aux eaux du lac.

«Ce qui donne le mieux le caractère de cette ville créée depuis la guerre, riche en soldats et en cavaliers, et que ne mentionnent même pas les grandes cartes, c’est la gare et ses voies d’exploitation. Des trains se baladent pour des aiguillages compliqués. Un employé persan au crâne rasé porte des lanternes, mais voici que passent, habillée de blanc, une gaze violette serrée autour des cheveux, la fille du chef de station, et puis la fille de l’Intendance, dont les bas sont couleur crème et les chevilles épaisses, la fille du buffet, la jeune femme du premier comptable... Elles vont, le long des rails, parmi les locomotives poussives. Elles relèvent leurs jupes blanches avec des airs de ne rien voir, puis se retournent pour surprendre leurs admirateurs. Mais les Russes coudoient ces dames sans les remarquer... Il n’y a que les Français qui les regardent, et elles le savent bien...

«Il y a également au bord du lac la jetée en bois, qui, le soir, devient le rendez-vous de tous les peuples. On y rencontre des Russes à têtes d’affranchis, longs et maigres, des hommes blonds du Nord, en chemises à fleurs rouges, des Slaves au nez camard, des moujicks à cheveux longs échoués là, on ne sait comment... Et des Persans, paisibles, fument leurs grandes pipes et regardent les baigneurs immobiles qui flottent comme de gros bouchons sur les eaux épaisses et trop salées[7]...»

[7] Le pays à l’est de l’Assyrie se divise en deux régions, l’une de montagnes qui sépare le bassin du Tigre de celui de la Caspienne, l’autre de plaines qui s’en va, au sud, vers l’Océan Indien, à l’est vers l’Helmend. La partie montagneuse s’appuie contre une sorte de massif à peu près triangulaire, élevé sur les côtés, creux au centre: les eaux amassées du fond de la dépression y forment un lac sans issue, lac d’Ourmiah du N.-N.-O. au S.-S.-E., situé comme une mer Morte bien au-dessus du niveau de l’Océan et tellement saturé de sel que nul poisson n’y peut vivre (G. MASPERO, _Histoire ancienne des peuples de l’Orient_).

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Troisième.--Au camp russe, sous Guelman-Khané.

«Ces quelques lignes pressées pour vous annoncer seulement que nous nous sommes embarqués hier soir sur un chaland que remorquait un petit vapeur. Un léger roulis nous accompagne. Qui donc prétendait que le lac d’Ourmiah ne supporte que les bateaux à voiles?

«Des soldats russes chantent... La lune éclaire les eaux de plomb... Nous voici, après une calme traversée, sur l’autre rive où des rochers volcaniques, couverts de lichens rougeâtres, forment une côte menaçante... Trois masures de bois et de boue, un abreuvoir, un cimetière où poussent des croix blanches et un parc à fourrages, tel est notre horizon...

«Les pierres de la montagne rendent le son creux du coke et les herbes, comme le thym, sont si desséchées par le soleil qu’elles déchirent les doigts. L’air sent la pourriture, toujours, et la mer, une écœurante odeur salée...

«Le soir, très tard, nous dînons sur les pierres de la plage, à la lueur blanche d’une lune d’été; puis nous allons dormir dans les péniches attachées près du ponton de bois et qui grincent à la marée...»