‹ D'Archangel au golfe PersiqueChapitre 22 sur 51 · II

II

LA VIE A OURMIAH

Nous sommes depuis une dizaine de jours--depuis le 12 septembre 1917--installés dans une grande maison persane qui comporte deux petites cours, dont l’une avec un bassin et deux jardins. Pas de fenêtre sur la rue, naturellement. Une seule ouverture: la porte d’entrée que l’on ferme la nuit, à grand renfort de verrous, de poutres et de barres de fer.

Toutes les chambres ou cellules de l’ancien harem transformé en ambulance, prennent jour sur les couloirs ou jardins intérieurs. Deux étages. Les salles du haut sont réservées aux malades et aux blessés--à venir. Dans des pièces basses, à demi souterraines, comme des caves mal aérées, les Français sont entassés. Il a fallu, du reste, louer une seconde maison, près de l’hôpital pour loger deux escouades de sanitaires. C’est là que j’habite, en compagnie de Captain, de Gaston Desprès, de Marcel Benoit, dans une écurie désaffectée, près d’une grange où l’on a installé quatre chevaux de trait, sous la surveillance d’un détachement de tringlots.

Le jour, l’occupation aux «travaux ennuyeux et faciles» est presque salutaire, mais lorsque le soir approche, on s’aperçoit du vide de ces journées inutilement employées. De vastes perspectives d’ennui et de cafard s’étendent alors devant nous. Un besoin d’agitation saisit les plus calmes et les plus pondérés.

Il ne faut pas espérer sortir. Dehors, c’est l’obscurité absolue. Les Persans qui s’aventurent d’une maison à une autre, se font précéder par un serviteur, armé d’un fusil et qui s’avance portant à bout de bras, une grosse lanterne enveloppée de toile. Nuit qui nous rejette en arrière, dans le temps, vers un Moyen Age que l’on a tout loisir d’imaginer.

En outre--est-ce par hasard, intention du gouverneur d’Ourmiah ou négligence?--nous sommes logés dans le quartier musulman de Yurdischah, séparé des quartiers chrétiens où se tiennent les Chaldéens, les Assyriens, la maison des Pères Lazaristes et des Sœurs de Saint-Vincent-de-Paul[8] par un vaste cimetière chiite et son horizon de saules...

[8] Une mission catholique française de Lazaristes est établie à Ourmiah depuis 1840, dans le quartier chaldéen, à côté du couvent des Religieuses de Saint-Vincent-de-Paul, qui ont ouvert un dispensaire. La mission tient une école où l’on enseigne le français. Les enfants des chrétiens chaldéens et des Persans aisés fréquentent les cours. Monseigneur Sontag, vicaire apostolique, dirige cette mission, entouré de nombreux pères lazaristes et du clergé de la région.

Que faire? Comme tous les autres. Écrire. Miss Sophia recevra-t-elle mes lettres?... Est-ce qu’on sait?

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Quatrième lettre à Sophia. Ourmiah, octobre.

«Ces mots à tout hasard.

«Non. Nous ne vivons pas au bord du lac d’Ourmiah comme vous pourriez le croire. Des rives de cette mer intérieure, par un chemin qui grimpe dans la montagne, piste creusée d’ornières avec combinaisons de fossés, selon les caprices des collines, nous sommes arrivés jusqu’à la ville. Des jardins, des vignes, des bois de saules entourent les murs de glaise séchée de cette cité qui se permet avec ses hautes portes gardées de prendre des airs de forteresse.

«On nous a désigné la demeure d’un notable persan, Mahamed-Khan, personnage qui est coiffé d’une calotte noire, qui se drape dans un manteau noir, porte des lorgnons d’or et fait tinter à chaque pas les boules d’ambre de son chapelet.

«Notre grande distraction, c’est le soir, sitôt que le soleil descend, d’aller fumer sur les terrasses de terre battue qui forment le toit des maisons. Déjà, la chaleur est moins lourde. On papote, on commente les nouvelles les plus disparates que nous apporte un télégraphe affolé: le recul des Russes devant Riga, leur fuite à soixante verstes de cette ville, l’abandon des canons et des vivres.

«Les Caucasiens qui sont ici ne s’émeuvent pas pour si peu. Leur ennemi, c’est le Turc et le Turc n’avance pas. Les communiqués de Riga, de Moscou, d’Archangel les laissent indifférents. Leur sentiment de la patrie ne s’étend pas jusque-là...

«Le crépuscule violet se glisse parmi les platanes géants. Ils sont feuillus dans leurs sommets seulement, où ils abritent de pépiantes colonies d’étourneaux. Les montagnes déboisées et les nuages se confondent dans une vapeur bleue...

«Avec les premiers froids d’octobre, les lits de bois ont déserté les toitures. Quelques rares lumières aux fenêtres voisines et puis toujours ces terrasses grisâtres, d’inégale hauteur, inclinées pour l’écoulement des eaux, sans fleurs ni verdure, jardins déserts où l’on ne cultive que de minuscules cheminées...

«De la rue que la nuit épaissit, des voix d’enfants, lointaines...

«Comme Tiflis paraît loin! Et Tatiana? Et Nina? Je pense à elles souvent. A vous aussi. Que deviennent-elles? Et la petite Cadia? Écrivez-moi si vous en avez le temps...»