‹ D'Archangel au golfe PersiqueChapitre 30 sur 51 · X

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INDIGÈNES D’OURMIAH ET D’ALENTOUR

Dans les couloirs de l’ambulance, on rencontre d’abord Mahamed-Khan, des mollahs de toute catégorie, des saïds à la ceinture verte, mais aussi, mais surtout, le musulman Yadoullah-Khan (la main de Dieu), un maigre jeune homme à lunettes, et le mollah de la mosquée voisine, Persan, ancien style, qui porte la robe et le turban. Sa barbe et ses mains sont roussies au henné... Il semble toujours surpris de voir des Européens qui ne brutalisent pas les habitants du pays. A vrai dire, jusqu’à ce jour, les Français sont bien vus à Ourmiah. Les marchands du bazar, si méfiants d’ordinaire, habitués à être volés par les soldats russes, nous laissent choisir les objets qu’ils mettent en vente. Ils nous prient même de pénétrer dans leurs étroites boutiques.

--Vous n’êtes pas comme les autres, dit un de ces revendeurs. On nous l’a dit dans les mosquées...

L’interprète Yadoullah-Khan a voyagé,--du moins il nous l’assure,--en Allemagne et en Suisse. Aussi a-t-il rapporté quelques habitudes occidentales. Il est habillé à la moderne: calotte noire, longue redingote-jupe aux nombreux plis, le pantalon et le gilet à l’européenne... Mais il a gardé sa sottise naturelle et son énorme prétention.

On lui parle des fameuses confitures de roses persanes, que chacun connaît de réputation...

--Oh! oui, monsieur... Avant la guerre, nous avions ici de très bonnes confitures, vous savez... Elles venaient en boîtes de Guermany.

A l’un de nous, il demande:

--Est-ce que cela existe aussi chez vous, que les chiens, ils deviennent fous après avoir mangé du cadavre d’homme?

Et il ouvre de grands yeux ahuris pour entendre:

--Mais, Yadoullah-Khan, les chiens, chez nous, ne se nourrissent pas de cadavres humains...

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Si les musulmans des villages de la plaine sont de secte chiite, ceux des montagnes, les Kurdes notamment, sont sunnites, et cela complique encore les haines de religion.

On rencontre peu de Kurdes dans Ourmiah, bien qu’il y en ait, disséminés à travers la ville. Ils s’habillent comme les montagnards chaldéens: la veste courte, la ceinture à poignards, les cartouchières, le bonnet de feutre avec turban à franges et les larges pantalons.

De nombreux mendiants, des mendiantes aussi de race kurde se traînent dans les rues, le jour. La nuit, ce peuple se retire dans son quartier: des bâtisses incendiées, abandonnées, et vit là, pêle-mêle, dans la misère et la vermine.

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On trouve des mendiants dans tous les coins des ruelles, devant toutes les portes. Ils attendent, sans bouger. Les enfants pleurent, les femmes gémissent, et lorsqu’on passe près d’elles, vous disent en petit nègre:

--_Gardache, clebo malinky!_ («Frère, du pain pour mon petit!») désignant, sur leur dos, une figurine gelée, enfouie dans des haillons.

Une misérable femme regarde devant l’hôpital, les Français qui plaisantent et jouent avec l’énorme épagneul de la mission. Soudain, la mendiante s’éloigne, en nous maudissant.

--Que dit-elle?

--Elle dit, explique l’interprète Israël, en riant, elle dit: «Je vois que les Français sont impurs, comme les Russes. Ils touchent les chiens.» Et vous voyez, elle s’en va sans même attendre l’aumône qu’elle a demandée.

Il y a de jolies Kurdesses parmi ces femmes: brunes, le nez busqué, les lèvres fortes, le visage racé; les Persanes que l’on voit habituellement ont de grands yeux et des pommettes rouges comme les Chaldéennes de la campagne. Les Chaldéennes de la ville sont plus fines et d’une beauté qui ne fait pas oublier les Juives...

Au bazar, lorsqu’on s’égare dans le quartier réservé, on rencontre de nombreuses formes voilées de noir qui jacassent et nous suivent du regard... Ces mêmes personnes, on les retrouve dans les cimetières, dans certaines ruelles aussi, mais ce sont là des courtisanes de basse catégorie. Il en est de plus élégantes que l’on envoie chercher à domicile par un de ces nombreux enfants qui rôdent dans les rues avec les chiens errants.

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Yadoullah-Khan adore les romans d’aventures et les récits policiers qui le font frémir.

--New-York et Paris, c’est plus terrible que ce qu’on peut trouver en Perse...

Il a lu toutes sortes de livres inconnus qu’il cite de travers, persuadé qu’ils sont célèbres puisqu’il les connaît.

Il fume de petites cigarettes qu’il roule lui-même, se promène lentement, s’assied, erre de nouveau le long des couloirs, écoute, sans en avoir l’air, les conversations des Français et introduit «les grands personnages» persans à l’hôpital. C’est là son rôle officiel; à la vérité, il est espion à la solde du gouvernement persan auprès des Français.

Pour ce métier, il ne reçoit que deux cents krans par mois. Yadoullah ajoute à ses revenus comme il peut. C’est lui qui présente les malades musulmans à la consultation gratuite. Aux uns, il promet la guérison, des remèdes, le droit de revenir auprès des médecins, suivant le taux des générosités qu’il encaisse, car rien ne se fait que par sa grâce et moyennant pourboire. Aux curieux qui ne veulent que visiter l’hôpital, il demande une gratification et leur fait voir pour ce prix les lampes électriques et le moteur qui fournit la lumière...

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Si «Mahamed qui doit mourir», Yadoullah, et quelques autres sont vêtus à la moderne, c’est-à-dire s’ils portent un col, une chemise, des bottines et un parapluie, le mollah a gardé les traditions: barbe au henné, cheveux ras, le turban du pèlerin et sa robe longue... Le mollah nous salue, une main posée sur son cœur; il cite souvent des versets arabes... Il ne connaît pas le français.

Ces Persans anciens et modernes, différents en apparence, ont une même pensée: ils redoutent les Russes et méprisent tous les chrétiens indigènes. On peut assurer qu’ils n’ont pas changé et sont pareils à leurs ancêtres décrits par les anciens voyageurs.

Des Persans se sont assemblés devant la porte de l’ambulance. Soudain surgissent les policiers du gouverneur et le chef de la police lui-même, un petit homme à lunettes rondes... Ils s’avancent avec des fouets et dispersent les curieux, en frappant à droite et à gauche. Des chevaux à grande allure débouchent du tournant de la rue, une voiture les suit, où des femmes voilées de noir sont assises. Ce sont les dames d’un riche Persan qui accomplissent leur promenade quotidienne.

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Le mollah s’est lié d’amitié avec quelques Français. Il a bien voulu nous montrer l’intérieur de sa mosquée, une haute pièce tapissée de nattes. Nous avons tourné dans l’étroit escalier du minaret qui conduit à la plateforme où le mollah, le visage tourné du côté de la Mecque, psalmodie les prières rituelles, trois fois par jour. On voit les terrasses de la ville, quelques intérieurs de jardins, l’intimité des maisons musulmanes: trois femmes dévoilées qui se baignent dans les canaux, sous les arbres, les toits arrondis du caravansérail, des vergers, des vignes, les saules qui bordent l’horizon et les lignes bleues du lac, au loin...

Comme nous descendons, une foule de Persans assiègent la mosquée. Nicodème nous conte qu’il y a en ville une grande rumeur: on a vu des Français sur le minaret, et les Musulmans craignent on ne sait quel danger pour leurs femmes. Le mollah fournit des explications.

--C’est bien fait, dit Nicodème, jaloux peut-être de notre commerce avec un Infidèle, il n’avait pas besoin de vous faire grimper là-haut...

Dans le courant d’octobre, les Musulmans chiites célèbrent leur grand deuil annuel[11]: la mort des imans et d’Ali. Des processions de pénitents parcourent la ville, matin et soir. Des croyants, vêtus d’une seule chemise noire, se flagellent les épaules en cadence, avec des chaînes. D’autres se frappent la poitrine à coups de poing. Des enfants chantent des chœurs monotones. On promène des drapeaux verts et noirs, des bannières avec des plumes, ornées de mains de métal... Des Persans, la tête basse, conduisent des chevaux drapés de noir... Une ronde sauvage circule, la nuit, dans les ruelles, en agitant des sabres, des couteaux, des piques. Ils crient d’une voix essoufflée, mais sur un même rythme, quelque chose comme: _Chahossé! Vakhossé!_

[11] Le nom de _chiites_ s’appliqua à tous les partisans d’Ali (gendre de Mohammed) quelles que fussent leurs tendances. Une partie considérable d’entre eux honoraient dans Ali et sa famille les dépositaires d’un droit légitime au califat. Les Alides, par malheur, se montrèrent incapables de jouer ce beau rôle de prétendants. Le fils aîné d’Ali, Hassan, se désista presque immédiatement de ses droits au bénéfice de l’Omeyyade Mo’awiya. Le plus jeune, Hosaïn, trouva la mort des martyrs, en 680, dans une folle équipée vers Koufa (P.-D. CHANTEPIE DE LA SAUSSAYE, _Manuel d’histoire des religions_).

Les Français regardent curieusement, avec un certain malaise, ces manifestations... Mais les Russes éclatent de rire, et les chrétiens chaldéens plaisantent, avec une colère méprisante. Des Arméniens qui passent, à la tombée de la nuit, et qui fuient aussitôt, déchargent leurs revolvers sur de jeunes enfants, devant la mosquée. Des tués. De nombreux blessés.