XI
«LES SOIRÉES D’OURMIAH»
Une nuit, en rentrant à l’écurie qui nous tient lieu de dortoir, nous apercevons, Marcel Benoit, Maurice Jammes et moi, non loin de la porte d’entrée, quelque chose qui se traîne par terre.
--Encore un coup des Arméniens, dit Benoit.
Nous nous approchons curieusement. Nous reconnaissons l’un des nôtres: Captain.
--Ce qu’il a dû boire pour arriver à se mettre dans cet état! remarque Benoit, plein d’admiration.
--Laissez-moi, implore Captain. Je regagne mon quartier général.
--Comme ça? A quatre pattes? demande Jammes.
--Chut!... Oui, à cause des espions...
Il est indéniable que Captain ne peut ni marcher, ni se traîner. En dépit de ses protestations, nous le portons jusque sur son lit.
--«Captain Treuleuleu!» observe Marcel Benoit. Quelle belle signature pour des articles sur la guerre, en délayant le communiqué, comme...
--Pourquoi ne pas faire un journal?...
Le fait est que l’on s’ennuie sans limite dans cette ville d’argile mal cuit. Pas de lettres. Et tout est merveilleusement prévu et organisé pour qu’on n’en reçoive jamais. Le courrier est, la plupart du temps, confié à des Russes évacués sur Tiflis qui sèment ce supplément de bagages dans les gorges de l’Araxe. Ou bien, se laissent piller.
Un journal, c’est un dérivatif tout indiqué. Sur-le-champ, nous décidons de nous mettre à l’œuvre. Ainsi prennent naissance, par sympathie avec les «Soirées de Paris» de Guillaume Apollinaire, les «Soirées d’Ourmiah». Ce titre eut la faveur de plaire tout de suite, parce qu’il prêtait à la rêverie, aux veillées sous la lampe, à la vie en famille, des choses oubliées, en somme.
--Voici la manchette, dit Benoit: «Journal français du front du Caucase.»
--Tout simplement?
--Puis, les indications habituelles: «Rédaction, quartier de Yurdischah. Les manuscrits non insérés ne sont pas rendus. La Direction les utilise.»
--A quoi? interroge Maurice Jammes.
--Tu le verras bien.
--Il faut prévenir le public qu’il doit s’adresser pour toutes communications au garçon de bureau Benoit...
--Avant de lui parler, ajoute Jammes, se rendre compte s’il est à jeun.
Ce Marcel Benoit, quand j’y pense, représente l’un des plus beaux échantillons d’humanité que la grande tourmente promène à travers le monde. Pour la semence, sans doute... Bien qu’il soit apprenti médecin, Benoit ne manque pas d’intelligence. Il a de l’esprit et tâche de comprendre ce qu’il apprend. Aussi, à l’ambulance, le génie administratif l’emploie au balayage des cours et à l’arrosage des jardins, de malheureux pétunias qu’il inonde en conscience.
Cependant, Benoit veut bien, au nouveau journal, cumuler les fonctions de garçon de bureau et de critique dramatique. Aucune ironie dans ce rapprochement. Le hasard...
--Le quotidien est fondé puisque nous avons déjà un garçon de bureau, annonce Maurice Jammes.
--Le premier numéro s’ouvrira sur un grand manifeste.
--Entendu: «Nous sommes ici pour représenter le Droit.» Mais occupons-nous des rédacteurs, intervient Benoit.
«Si l’on demandait à Baudat, le maître d’armes, une chronique sur les sports?
--Tu iras le trouver dans la cabane qu’il s’est construite: «Au Petit Creusot», où il répare si artistiquement avec des boîtes de conserve les fusils des Chaldéens. Ce qui est fort dangereux, du reste...
--Pour les Chaldéens qui se servent de l’outil réparé. Mais Captain l’affirme: «Les morts ne réclament jamais.»
--Et Captain?
--Il sera chargé de la chronique militaire.
--Si c’est pour parler de l’avance des armées russes, autant supprimer la rubrique tout de suite, assure Maurice Jammes.
--Avez-vous pensé à la publicité?
--Elle viendra toute seule, affirme Benoit. Pour commencer, nous inscrirons des placards comme ceux-ci: «Si vous aviez placé ici une annonce sur votre produit, vous l’auriez vue, et vous en auriez fait une commande à votre maison.»
--Beaucoup de choses se perdent ou s’égarent, disparaissent enfin, déclare Jammes. Une colonne pour les «recherches et réclamations».
--Entendu. Nous mettrons: «Le Monsieur qui au vestiaire du Grand Théâtre russe, du quartier de Dilkoushah, a reçu un pantalon de dentelle et un éventail au lieu et place de sa capote réglementaire, est prié de rapporter ces objets à la Direction.»
--Et la chronique médicale?
--Nous n’avons que l’embarras du choix: trop de compétences.
Mais Benoit demande la parole:
--Cette rubrique exige des connaissances sérieuses, des études spéciales et de la pratique. Pourquoi ne pas la confier au «Captain». Son passé--ancien prisonnier de guerre, évadé d’Allemagne, ancien matelot, ancien boucher sur un paquebot--le désigne suffisamment pour cet emploi.
«Vous savez que, dans le civil, Captain met sur ses cartes de visite: «Ex-interne de la Villette». Ce qui ne manque pas de produire une grande impression sur sa clientèle.
«Et puis, il ne faut pas oublier, ajoute Benoit, comme Captain le reconnaît lui-même, qu’il n’a pas plus de décès qu’un chirurgien.
--On pourrait encore ouvrir un cours, très utile, sur la transcription en français, des noms russes et persans. Doit-on écrire le «Stabs» ou le «Schtabs»? (État-Major). Doit-on écrire «Younker» ou «junker» à l’allemande, pour désigner un officier? Doit-on énoncer «Pojalouista» (pour: s’il vous plaît) quand tous les Slaves disent: «Pajaste»?
--Je crois bien que le journal est prêt, conclut Jammes. D’ailleurs, je viens de trouver la devise qu’il portera en manchette. En manière de protestation contre la nourriture qui est assez restreinte comme vous savez et l’obligation où nous sommes de ne consommer que du thé, le vin étant défendu par les autorités russes...
--Alors, c’est en buvant du thé que Captain s’est mis dans l’état où nous l’avons trouvé?
--Non. C’est parce qu’il verse trop d’ersatz de vodka dans son thé.
--En manière de protestation, poursuit Jammes, Captain a composé un refrain sans façon qui est devenu le refrain de la formation:
De l’ambulance alpine, J’en ai plein le dos: On n’y bouffe que des briques, On n’y boit que de l’eau.
--Et la chronique des modes et de l’élégance?
--On priera Maurice Jammes d’aller la demander à la comédienne Lentina, répond Benoit.