XII
CONSULTATION GRATUITE
Deux fois par semaine, il y a consultation médicale. Ce sont toujours les mêmes clients qui se présentent: indigènes, chaldéens, musulmans et des soldats russes de toutes les armes, des femmes employées à la Trésorerie, aux Intendances, des «sœurs de charité...»
Les premiers soldats qui viennent n’ont pas de papiers... Ils ont lu, par hasard, sur les murs de la maison, l’écriteau racoleur. Alors ils sont entrés... Mais, comme ils ne possèdent pas d’autorisation écrite, on les renvoie. Cette formalité les étonne... Et les civils musulmans qui attendent, où prennent-ils leurs papiers?
Quelques soldats, cependant, sont revenus, puis d’autres, par curiosité. Ils montrent un bout de chiffon sur quoi une «siestra» indulgente griffonna quelques lignes et sa signature: «Pour le Médecin-chef du régiment ou de l’hôpital... La sœur: Anna, etc...»
Les sœurs de charité, qui sont souvent plus lettrées que les docteurs et officiers russes, tiennent en effet les écritures que ces messieurs affectent de dédaigner. Le billet s’orne du timbre humide où les aigles impériales déploient leurs ailes... Miracle du cachet, sortilège de la paperasse que nul ne cherche à déchiffrer!... La forme est sauvée, et les porteurs de papiers sont dignes d’entrer...
Comme ils s’ennuient à faire antichambre près de la porte que referme avec bruit un tablier blanc pressé, les Russes commencent une longue discussion. On les entend crier:
--_Davolna!_ (assez!) _Volia!... Svaboda!... Bourgeouaisie!..._
Soudain, une bousculade. Un sarrau maculé de sang... C’est l’étudiant de service qui prie ces messieurs de faire silence. Sur un banc, à l’écart, des officiers russes sont assis. Une «siestra» en robe crème et jupons courts se penche auprès d’un brancard. De nouveau, la porte s’ouvre. Et apparaît l’interprète Pawel Alexandrovitch, un Russe né à Paris, qui a l’avantage de connaître ses compatriotes. Avant même qu’il ait parlé, tous les «tavarischy» se pressent autour de lui. Pawel les calme, du geste. Puis il appelle un des officiers qui, trouvant dans ce nouveau venu une aide inespérée, se redresse, et, dans un grand salut militaire, fait sonner ses éperons.
Un soldat s’étonne que les officiers bénéficient d’un tour de faveur. Il posera la question au Comité, mais, devant le silence de Pawel, les autres se taisent: ils se retrouvent les dociles serviteurs de l’ancien tsar...
Barine Pawel, très digne, cherche un étui d’argent niellé. Il le présente aux officiers russes qui s’inclinent. Pawel lui-même prend une cigarette et, avec les grâces et les petites façons d’une pensionnaire en peignoir, roule sa cigarette sur la boîte, tasse le tabac d’un côté, puis de l’autre, tord le bout cartonné. Le Russe expose son cas.
La «siestra», aussitôt, plaide la cause de son malade, qui, du reste, se croit déjà perdu et cherche sur les murs les habituelles icones. Mais il ne voit que des tableaux de service, emplois du temps, courbes des fièvres, etc. Le malade du brancard appelle un pope, un petit père...
--Batiouchka!...
Et le «batiouchka» paraît.
Il y a là, précisément, un grand feutre mou bleu-ciel qui porte l’ample robe grise à fourrures des popes. Sa main grasse se ferme sur une tabatière d’or enrichie de rubis. Il a l’air très doux, ce pope. Il s’accroupit près du brancard. Il parle avec douceur et se bourre le nez d’un doigt délicat. La «siestra» attend, la tête penchée. Elle est blonde, naturellement, des yeux bleus... Elle ressemble à la plupart des infirmières qui sont venues dans les hôpitaux du front, pour distraire les officiers, disent les simples, pour faire de l’espionnage, affirment les initiés. De mystérieuses histoires ont cours, en effet, sur le compte de ces dames. Prisonnières des Turcs, elles furent remises en liberté, comme «Croix-Rouge», après une charmante captivité. Presque toutes parlent l’allemand, et c’est en cette langue qu’elles s’expriment souvent avec les Français peu familiers avec le russe.
La jolie «siestra» a rejeté son manteau d’astrakan et détaillé d’un regard tranquille, les hommes et les choses qui l’entourent... Des «camarades» se succèdent. Ils sont atteints des habituelles maladies que réservent aux imprudents les faciles chrétiennes de cet Orient et les voiles noirs qui rôdent dans les cimetières. L’un expose à Pawel, dont il remarque les mains ornées de bagues, que la sorcière de son village, lorsqu’il partit pour la guerre, lui annonça que, s’il était épargné et repassait la frontière du Caucase, il resterait stérile. Cela l’inquiète pour la Natacha, qui lui est fidèle dans la steppe profonde...
C’est un grand garçon au nez ingénu. Sa tête disparaît sous un énorme bonnet à poils blancs; ses pieds s’enfoncent en de lourdes bottes de feutre.
Pawel, sans rire, car il connaît ceux de sa race:
--Camarade, ton esprit est affranchi de l’esclavage et de l’erreur... Pas plus que le tsar n’était notre Père, la radoteuse... etc...
Une Arménienne lourde, vêtue d’une blouse qui flotte jusque sur ses chevilles, pas plus grosses que les mollets d’une Française, et un paysan habillé avec les défroques que les soldats russes abandonnèrent, parlementent longtemps... Il y a là, encore, des Persans de la dernière classe, reconnaissables au sillon qu’une tondeuse a tracé au milieu de leur épaisse chevelure et trois graves mollahs... Ces derniers s’informent d’abord si les «savants» qui doivent les examiner sont musulmans. La valeur de la consultation dépend de la réponse... Et puis une Persane, en noir. Son mari, une lévite en bonnet rond, l’accompagne. Il dit que sa dame est malade: une plaie sur les lèvres. Il veut que l’interprète ordonne les remèdes, tout de suite, sans regarder la Persane, qui se refuse, même pour un moment, à montrer son visage.
Mais Pawel conte fleurette à la «siestra». Il se tient sur une jambe, puis sur l’autre, de façon que la visiteuse puisse admirer à loisir ses jambières en cuir jaune. Il agite les mains, et c’est pour lui faire voir sa bague où bleuit une énorme turquoise...
Un vieil homme, habillé comme un soldat russe s’approche de l’interprète. Celui-ci, délaissant pour un instant la «sœur de charité» demande:
--Soldat?
--Oui, dit le Russe.
--Quel âge as-tu donc?
Pas de réponse. Pawel insiste:
--Voyons, quelle année? Quel mois? Quel jour es-tu né?
--Nizenaï... (je ne sais pas) déclare une voix endormie.
--Comment? Tu ne sais pas! Rappelle-toi...
La grosse tête ronde semble réfléchir un moment, puis:
--Je me souviens... C’est l’année où la maison d’Yvan Yvanovitch, en face de la nôtre, a brûlé...
Comme les malades persans semblent se donner rendez-vous devant les portes de l’ambulance pour la consultation, des médecins chaldéens qui firent leurs études en Amérique, poursuivent jusque-là leur indocile clientèle. L’un d’eux examine un Musulman, le tâte en silence, puis tire d’une valise à main quatre petites fioles de teinte et de grosseur différentes. Il les range devant le malade et désigne chaque flacon:
--Voici... celle-ci coûte deux krans, celle-ci quatre krans, celle-ci huit krans, celle-ci dix krans. Qu’est-ce que tu veux?
Le malade se décide pour la fiole à deux krans.
--Tu prendras de cette potion une cuillerée toutes les heures...
Toutefois, le Musulman ne s’en va pas. Il attend les remèdes gratuits qu’on lui remettra à l’ambulance.