‹ D'Archangel au golfe PersiqueChapitre 33 sur 51 · XIII

XIII

DIVERTISSEMENT

Depuis trois jours, des bandes de corbeaux tournoient très bas dans le ciel, à portée de nos fusils. Leurs croassements emplissent la cour du petit jardin de l’hôpital. Ils présagent les ondées prochaines, l’hiver, le froid... Et ce soir, voici qu’il pleut... Dans les étroites rues mal pavées de la ville, l’eau forme des mares inattendues. Le long des murailles de briques et de terre, de grands Persans passent en courbant l’échine... Quelques ânes attardés traversent le cimetière musulman, où les saules se profilent dans la brume...

Voici venir le temps où les communiqués du Caucase annoncent que «dans les montagnes, la neige est tombée, atteignant par endroits un mètre de hauteur, que dans les secteurs du sud de Kalkika, etc., le froid dépasse dix degrés; des bourrasques de neige arrêtent les opérations...»

--C’est tout ce qu’il y a, nous dit un officier russe. C’est fini pour la saison et pour l’année... L’été, il fait trop chaud... L’hiver...

Et il sourit en approchant frileusement du petit poêle sa grande capote grise.

--Au revoir, monsieur. C’est le dernier communiqué.

A l’État-Major, au «Stabs», l’officier de service secoue la tête.

--Nous allons prendre nos quartiers d’hiver sur les positions que nous occupons. D’ailleurs, l’armistice sera vite conclu.

Il flotte dans l’air une inquiétante angoisse. Le marché est fermé et des bruits se répandent: la paix prochaine serait signée, l’écroulement et la fuite de Kerensky, l’évasion de Korniloff, l’assassinat de Lénine, etc...

La chute de Kerensky! Tandis que la tragédie d’Hamlet se jouait en Russie avec ce mauvais acteur de Kerensky, quelques Russes et nous-mêmes, les Français, à leur contact, avions fini par croire au redressement de ce vaste pays.

C’est pourquoi la surprise fut grande lorsque les nouvelles de Moscou furent confirmées. Le 10 décembre 1917, on apprenait à Ourmiah que l’armistice était signé. Les soldats annoncent naïvement leur intention de piller le bazar. Aussi toutes les boutiques sont-elles fermées, et des cavaliers cosaques patrouillent sous les voûtes obscures des caravansérails.

«L’homme-qui-doit-mourir» relève son visage jauni. Il semble renifler d’où vient le vent. Il se promène frileusement dans son grand manteau noir qui le recouvre comme un suaire... Les montagnards parcourent la ville; des Kurdes se sont glissés parmi eux, pour espionner. Les Chaldéens, chrétiens nestoriens ou orthodoxes, se préparent à fuir, comme d’habitude.

Et nous, que faisons-nous ici, chez ce peuple persan qui veut la paix et la fin de l’occupation militaire, parmi ces Russes qui ont déclaré que la guerre était finie?

Cependant jusqu’à la décision dernière, il faut que les armées du Caucase restent sur leurs positions. Comment retenir tous ces soldats qui veulent rentrer dans leur pays? La plupart n’y sont jamais retournés depuis le début des hostilités. Et quelques officiers russes s’avisent d’un expédient: le théâtre gratuit.

A cent mètres des portes de la ville, dans un terrain abandonné, près de la rivière, on a construit une grande scène. Des «sœurs de charité», des «praporchicks» (aspirants) y jouent les principaux rôles.

--Vous viendrez me voir jouer, nous avait dit Lentina, la comédienne.

Car elle parle presque français, maintenant. Elle a pris tant de leçons! Nous y allons, Marcel Benoit, Maurice Jammes, Captain, d’autres encore...

Ce sont, d’ordinaire, d’énormes drames, sans action, tout en discours que termine un coup de revolver fatal, quand sonne l’heure de la retraite, des comédies farcies de monologues qui désorientent les Français, surpris également de voir les moujicks s’intéresser à ces déclamations sans fin... Le bon public que ces soldats de tous pays: l’Arménien bruni, le Petit-Russien blond, le cosaque à longue mèche et le type mandchou qui plisse ses petits yeux... Ils applaudissent, ils rient largement. Des délégués à fleurs rouges assurent une police relative dans la salle surchauffée, lourde d’une odeur d’étable humaine... Ils font taire les «camarades» dont le rire enfantin se prolonge et couvre la voix des artistes. De temps à autre, une voix autorisée psalmodie:

--Camarades, ne fumez pas... La fumée fait du mal à la gorge des camarades acteurs.

Les pipes disparaissent alors, mais pour mieux reparaître ensuite sous les capotes... Les «camarades» se cachent, pour fumer, comme de grands gosses...

Ceux qui m’intriguent, ce sont les acteurs. Avec Maurice Jammes, nous allons leur parler. Ce sont des jeunes gens bien rasés. Salutations. Poignées de mains. Éperons choqués à chaque présentation. Ils ont déjà ces visages particuliers aux comédiens qui empruntent du bedeau et de l’homme d’affaires. Ils sont fiers de leur nouvelle profession. Hier, ils n’étaient rien, pas même _efreiters_ (instructeurs). La Révolution en fit des «praporchicks» (aspirants), et la guerre qui chôme les transforme en comédiens. La belle vie que celle qui commence par les armes et finit par les beaux-arts. Leur entrain est aussi touchant que leur jeu est sincère: au contact de quelques amateurs, ils ont acquis les manières du métier. Prétentieux, comme des professionnels, ils savent déjà occuper toute la scène au détriment de leur partenaire...

Les femmes, des «sœurs de charité», s’adaptent encore plus vite. Elles rient longuement, parlent avant le temps marqué et se pavanent comme si elles tenaient un emploi de grande coquette. La Sibérienne Kamenskaïa,--un petit visage blond ébouriffé,--s’essaie à des rôles composés. Elle a le courage de jouer des dames âgées. Elle y réussit. Angelina la Grecque, trop brune et trop mince, se trémousse comme une danseuse et la troublante Lentina songe à montrer ses bras nus. Nous la félicitons comme il convient. Elle est décidément fort jolie. Mais elle ne nous écoute guère. Le rideau va se lever et un trac terrible la travaille. Aussi elle invoque, pour se donner du courage, l’icone de la tapisserie et multiplie, avant d’entrer en scène, de rapides signes de croix... Le plus joli spectacle se donne dans les coulisses.

· · ·

Il y a une autre distraction pour les soldats russes: les élections. On a donc transformé en électeurs les «camarades» qui reviennent des secteurs plein de neige. Quand ils voient des sanitaires français, ils les saluent de la formule rituelle:

--Camarades, la terre et la liberté!

Comme ils descendent des montagnes, où ils vécurent durant l’été, ils ne savent pas encore qu’il y a des soldats français dans la ville. Notre uniforme jaune-moutarde, pareil à celui des troupes coloniales, pourrait leur faire croire que nous sommes des alliés anglais. Ils n’y pensent pas. Les Anglais sont loin et tous les hommes sont frères depuis la Révolution. Ils nous saluent simplement:

--_Sdraz, tavarischy Guermany!_

Ils nous prennent pour des «camarades allemands». Les plus avertis croient que nous sommes Autrichiens et quelques-uns nous demandent avec inquiétude si, par hasard, nous ne serions pas des Japonais, de ces redoutables petits jaunes dont il fut si souvent question... Cette confusion peut s’expliquer par notre costume qui est d’un jaune-serin.

Donc un électeur russe, c’est un soldat russe, naguère discipliné, obéissant comme un automate, à qui des voix ont annoncé:

--Tu es libre désormais.

On lui a remis cinq bulletins de vote imprimés qui représentent, chacun, une liste différente de candidats et portent un numéro. Si le nouveau citoyen ne sait pas lire, il connaît du moins les chiffres jusqu’à cinq. Et il placera dans l’urne un des billets numérotés. On lui répète:

--Le un, c’est le parti ouvrier social-démocratique de Russie; le deux, le parti de la liberté du Peuple; le trois, le parti social-révolutionnaire; le quatre, le bloc des partis socialistes de l’Ukraine, socialistes-révolutionnaires et social-démocrates; le cinq représente le parti ouvrier social démocratique (bolscheviky)... Tu choisiras...

L’électeur se redit dans sa pauvre tête habituée à obéir toutes ces grandes choses, puis, perplexe, attend la décision de son voisin, qu’il surveille du coin de l’œil. Mais il y a des orateurs dans les groupes. Ils indiquent la bonne liste...

Mikhaël est très ennuyé; différents parleurs lui assurent tour à tour que chaque numéro est le meilleur; le dernier qu’il entend a de bonnes raisons pour le convaincre. Il lui retire quatre bulletins de façon qu’il ne se trompe point.

Comme il se dirige vers la loterie,--je veux dire: vers l’urne,--son unique bulletin bien serré dans sa grosse main, Mikhaël est arrêté par un jeune homme blond et frisé.

--Camarade, fais voir ce que tu tiens... Non, prends celui-là... Tu allais voter contre nous, contre la terre et la liberté!...

Cependant, l’urne, sur une table, fut ouverte devant tous: elle était vide. On l’a refermée, cachetée à la cire, et de sombres «délégués» l’entourent et la protègent.

--C’est ici comme partout, constate philosophiquement Captain.