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Chapitre 4

Sous la lourdeur apparente dont il masquait la vivacité de sa démarche, Lisée, ce jour-là comme les jours précédents, gravissait la cluse étroite où les clous de ses gros souliers avaient frayé par leurs dures empreintes un vague sentier aboutissant à la prison de Goupil.

En chien bien dressé, le fidèle Miraut le précédait de quelques sauts. Celui-ci d’ordinaire ne dépassait jamais, à la quête, une certaine distance qu’une longue habitude et une entente réciproque avaient consacrée. Mais ce jour-là Lisée, par des sifflements brefs et réitérés, était obligé de rappeler son vieil associé aux conventions anciennes.

Le nez au vent, le fouet battant, Miraut éventait une proie et Lisée, pensant au sort de Goupil, frottait de joie l’une contre l’autre ses grosses mains calleuses. Mais il n’accentua pas son allure et continua son chemin vers le terrier où le chien qui l’avait devancé, campé sur ses quatre pattes, le mufle tendu, l’œil fixe, le corps écrasé, la queue rigide, n’attendait pour bondir que la présence et le signe de son maître.

Sous le poids du plateau de chêne qui s’était affaissé, Renard, efflanqué, à demi-pelé, gisait sur le flanc droit, l’arrière-train pris par le piège qui l’avait arrêté à la jointure des cuisses, et, le couchant un peu sur le flanc, avait protégé d’un choc mortel la colonne vertébrale du fugitif. Une mucosité blanchâtre sortait des narines et ses grands yeux rouges et chassieux s’étaient fermés avec le choc qui lui avait fait perdre connaissance. Il y avait peut-être un quart d’heure qu’il était ainsi lorsque parut Lisée.

Un sourire méchant et dédaigneux indiquait que le triomphe du vainqueur était mitigé par le peu de cas qu’il faisait de la valeur du vaincu. La peau ne valait plus rien, et quel pauvre diable, si affamé fût-il, après avoir selon la coutume laissé geler la chair pour lui enlever en partie son odeur de sauvage, eût osé s’attaquer à une aussi minable dépouille !…

Tout à coup le braconnier qui observait attentivement sa victime, vit frémir les flancs de Goupil. Celui-ci, en effet, n’était qu’évanoui.

Une idée aussitôt, une idée féroce de vengeance et de farce germa dans le cerveau de Lisée.

Silencieux toujours, il détacha le collier de son chien qu’il boucla immédiatement au cou de Renard et fouilla les poches d’un vieux pantalon de droguet qui laissait voir par endroits la trame bleuâtre du coton. Avec des morceaux de ficelle qu’il en tira, il confectionna fort vite une solide muselière dans laquelle il enferma le museau du vieux fouinard, lui lia avec son mouchoir les pattes de derrière, démonta le piège, qu’il dissimula dans un fourré voisin, puis, de ses deux mains saisissant Renard par les quatre pattes, le jeta sur ses épaules comme un collier et reprit de son même pas rapide et lourd le chemin du village.

Miraut suivait par derrière, l’œil rivé au nez pointu qui ballottait sur l’épaule de l’homme.

Le rythme de la marche, la chaleur du soleil, l’air balsamique et pur de ce beau matin de printemps rendirent peu à peu à Goupil l’usage de ses sens.

Ce fut d’abord une sensation très douce de soulagement et de légèreté qui contrastait avec la douleur aiguë et l’angoisse atroce éprouvées en sentant le piège qui le happait ; puis l’agréable dilatation de ses poumons sous la poussée de l’air frais et odorant suscita le souvenir jumeau des temps de libre divagation dans les bois, enfin, ce fut pour lui une joie inconsciente de revoir à travers les brumes du sommeil la saine clarté et de jouir du beau soleil qui montait à l’horizon.

Mais au fur et à mesure que la conscience lui revenait les sensations se modifiaient ; d’abord ce fut aux pattes et au cou une impression de gêne et dans la tête un sentiment de lourdeur ; puis brutalement la sensation d’une odeur étrangère, l’odeur de l’homme et du chien mordant son cerveau sans souvenir le rappela violemment à la réalité. Il ouvrit tout grands ses yeux de fièvre et vit tout : l’homme qui le portait, le chien qui le suivait, ses pattes emprisonnées dans les rudes mains du braconnier, et le village au loin avec ses toits de laves, ce village mystérieux plein de pièges et d’ennemis.

Il eut un roidissement instinctif et désespéré de tout son être, une détente formidable de tous ses muscles pour tenter de se faire lâcher de Lisée et de prendre sa fuite à travers la forêt. Mais l’homme veillait ; il serra plus fort ses poings noueux qui froissèrent d’une étreinte plus étroite les pattes du malheureux et Miraut, par des grognements significatifs, affirma lui aussi son implacable vigilance.

Une angoisse plus terrible qui lui fit oublier tout : la faim, la soif, la souffrance, tortura de nouveau le cerveau de Goupil. Le danger avait changé de forme, mais il était plus immédiat, plus certain, plus terrible encore. Il regretta presque les heures atroces où il mourait de faim dans son trou et se demandait à quel supplice il allait être voué avant de mourir.

Il se voyait déjà attaché par les quatre membres, livré à la dent des chiens ou servant de cible aux coups de Lisée. Il se représentait à demi écorché, la chair pantelante, les os brisés et croyait sentir s’enfoncer dans ses muscles les plombs aigus, venus on ne sait d’où, qui restent comme une épine inarrachable et par les trous desquels le sang coule, coule toujours, sans cesse et sans remède.

Miraut déjà montrait des crocs aigus, et, pour répondre à cette provocation, Goupil, à travers les mailles de la muselière, découvrait lui aussi, sous un froissement de mufle, des gencives décolorées d’où jaillissaient des canines pointues. Ah ! qu’il eût mordu volontiers le bourreau qui le portait, mais celui-là était bien sûr de l’impunité et, railleur impitoyable, continuait en souriant silencieusement sa marche vers le village.

Renard en percevait les bruits qu’il connaissait à peu près pour avoir jadis dissocié les rumeurs étudiées de loin : d’aucuns lui étaient indifférents ; d’autres touchaient plus particulièrement à sa vie de chasseur de félins et d’amateur de basse-cour, d’autres enfin, les plus terribles, lui rappelaient que l’homme et son féal le chien étaient des ennemis sur la clémence desquels il ne devait jamais compter : c’était des meuglements de vache, des grincements de voitures, des gloussements de volailles, des abois de chiens et des cris aigus de gamins jouant et se disputant au seuil des maisons. Le vaincu se voyait déjà entouré d’un cercle féroce, d’une triple haie infranchissable d’ennemis et sentait de plus en plus sa perte impossible à conjurer.

De bonheur pour lui, Lisée habitait une maisonnette un peu à l’écart. Il s’engagea dans une ruelle bordée de deux haies d’aubépine ou des galopins qui cueillaient la violette s’émerveillèrent de la bête curieuse et méchante qu’il rapportait et lui firent escorte jusqu’à sa demeure.

Avec une corde il fixa Goupil au pied du lit dans la chambre du poêle et déjeuna d’un bol de soupe fumante que lui servit sa femme ; puis il vaqua à sa besogne journalière, laissant sous la garde de Miraut le vieux fauve muselé qui s’attendait toujours à voir le chien bondir sur lui pour le déchirer.

Il n’en fut rien cependant et Miraut se contenta de se coucher en rond sur un sac de toile auprès du poêle, en lui jetant de temps à autre des regards de haine, conscient de la responsabilité qui lui incombait.

Des rumeurs enfantines de cris, de disputes, de rires enveloppaient le prisonnier d’une atmosphère d’angoisse ; tous les gamins du village prévenus par ceux qui avaient vu montaient la garde autour de la maison dans l’espoir de voir aussi.

Quelquefois un d’eux, plus hardi, se haussant jusqu’à la croisée, hasardait un rapide coup d’œil sur l’intérieur mystérieux, puis, interrogé par les autres et n’ayant rien vu, se réfugiait dans un silence plein de sous-entendus.

Cette rumeur était une menace pour Goupil. Une sensation d’accablement envahissait de plus en plus son cerveau ; ahuri par tant d’événements il ne savait plus et devenait inconscient. Il ne s’aperçut pas que le jour baissait, mais il frémit lorsque le braconnier revint avec plusieurs autres ennemis de même odeur que lui et qui faisaient sortir de leurs pipes de longues bouffées de fumée bleue. Ils riaient.

Goupil ignorait l’odeur du tabac : elle le prit au nez et à la gorge comme l’étrangleuse avant-courrière de la mort. Il ne comprenait pas le rire. Si Miraut, observateur et fin, avait pu comprendre que ce signe extérieur chez son maître correspondait pour lui à des caresses et à des bons morceaux ; s’il s’essayait lui-même comme beaucoup de ses congénères à un retroussis plus ou moins gracieux des babines pour faire comprendre à l’homme sa bonne humeur et sa soumission, il n’en était pas ainsi pour le vieux sauvage qui ne voyait dans cette manifestation que les chicots de dents, jaunis par le tabac, trouant des mâchoires féroces, et des ventres qui bougeaient comme s’ils eussent voulu happer d’eux-mêmes une proie convoitée.

Goupil ne pouvait établir de relations qu’entre ces dents qu’il voyait saillir et ces ventres qu’il voyait remuer, et c’était pour lui un signe terrible de danger et de menace.

Lisée parlait en gesticulant et les bouches devenaient plus grandes et les dents devenaient plus longues et les ventres se trémoussaient plus violemment et les physionomies devenaient plus terribles. Le dénouement était proche.

Tranquillement, comme pour en régler les derniers apprêts, les hommes s’assirent tandis que Lisée préparait les instruments qui devaient servir à la torture du condamné et que celui-ci, se mussant au coin du lit, essayait en vain de se dissimuler et aurait voulu se fondre et disparaître.

Enfin le braconnier parut avoir terminé. Il tenait d’une main comme une mâchoire noire de métal, de l’autre une petite sphère métallique creuse, percée en haut de deux trous ronds qui semblaient deux yeux de cadavre et en bas d’une large fente semblable à une bouche distendue par un rire méchant.

Brusquement il fondit sur Goupil, dont il serra le poitrail et le cou entre ses genoux. Celui-ci se sentit perdu et après une vaine velléité de révolte, devant l’impossibilité même d’une vague espérance, s’abandonna à son sort. Il sentit le froid du fil de fer lui entourer le cou, il vit la mâchoire de métal, la tenaille d’acier se fermer brusquement sur ce fil et sentit ce nouveau collier qui progressivement resserrait sur son cou son étreinte implacable… On allait l’étrangler !…

Mais Lisée, passant un doigt entre le cou et le fer, suspendit le supplice, rejeta après l’avoir défait le collier de cuir de Miraut, puis, saisissant par la sphère de métal Goupil ahuri, le traîna vers la porte suivi du chœur sauvage et impitoyable des hommes.

Dans la direction de la mare d’où, comme des pétillements cristallins, jaillissait le chant des crapauds, le braconnier fit sortir Goupil, et, avant que celui-ci eût pu rien comprendre à ce qui se passait, Lisée, avec un formidable coup de pied au derrière, le lançait au large de la nuit.

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