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Chapitre 5

Renard ne chercha pas à comprendre, et d’instinct, comme le poisson sorti de l’eau fait des bonds vers sa rivière, il fila à toute vitesse vers la forêt natale. Mais horreur, le grelot de Miraut, le grelot fatal, le même qui l’avait éveillé dans les ronces sur les reliefs du lièvre le suivait dans sa course.

Non, ce n’était point une hallucination, c’était bien le grelot qui, distinctement, détachait ses notes grêles et saccadées sur les rumeurs bourdonnantes du silence mariées aux crépitements d’insectes.

Miraut ne donnait pas de la voix, de ces coups de gueule prolongés et réguliers qui retentissaient quand il suivait sa piste et que tous les échos du bois lui renvoyaient. Cette poursuite silencieuse n’en était que plus terrible, plus affolante par le mystère dont elle s’entourait. Le chien sans doute devait le serrer de près, il s’apprêtait peut-être à le saisir et Renard croyait à chaque instant sentir un croc aigu lui traverser la peau ; déjà il croyait percevoir le froissement des muscles des jambes du limier s’efforçant à l’atteindre et la respiration précipitée de ses poumons essoufflés.

C’était une lutte de vitesse, une lutte désespérée dans laquelle le mieux musclé, le plus persévérant vaincrait l’autre.

En attendant, et parallèlement, sans rien gagner ni rien perdre, le grelot s’attachait résolument à ses trousses. Lutte héroïque, mais inégale : d’un côté, le chien plein de vigueur, altéré de vengeance ; de l’autre, Goupil affamé par onze jours de jeûne, affaibli par la fièvre et soutenu seulement par l’instinct de conservation qui lui ferait user ses dernières forces avant de s’abandonner à son sort.

Redoublant de vitesse il s’enfonça dans la nuit ; il ne regardait rien, ne sentait rien, ne voyait rien ; il n’entendait que le bruit du grelot dont chaque tintement comme un coup de fouet cinglait son courage chancelant, relevait ses pattes qui butaient et semblait frotter d’une huile réconfortante ses muscles recrus.

La lisière du bois était proche avec son mur bas aux pierres moussues, écroulées par endroits, son fossé à demi comblé ; il le franchit d’un bond à une brèche de mur, près de l’ouverture d’une tranchée d’où les lièvres sortaient habituellement pour aller pâturer. Il passa là sans réfléchir, poussé par une force instinctive qui lui disait peut-être que le chien abandonnerait sa piste pour courir un lièvre déboulé devant eux ; mais Miraut était tenace et le grelot continua de tinter avec lui.

La tranchée rectiligne, non élaguée par les gardes, semblait bondir vers une « sommière » comme une immense arche de verdure, d’où les branches plus basses pendaient comme des guirlandes. Les étoiles à travers leur lacis s’allumaient discrètement, les merles reprenaient sur cent thèmes différents leur chanson crépusculaire, et des bandes innombrables de hannetons, s’élevant des champs et volant vers les jeunes verdures du bois, faisaient une rumeur lointaine et intense de vague qui s’enflait et s’apaisait tour à tour.

Renard fuyait, fuyait éperdument, dépassant sans même les regarder les bornes de pierre des tranchées, coupant l’une pour reprendre l’autre, lâchant le taillis pour la coupe et la coupe pour la plaine, toujours poursuivi par l’implacable grelot.

La lune se leva. Goupil regagna les taillis, puis les fourrés épais au travers desquels son habileté de vieux forestier le faisait glisser rapide comme une ombre sur un mur et où il espérait bien, à la faveur des ronces et des clématites, faire perdre sa trace au limier farouche qui lui donnait la chasse.

Il tournait autour des chênes, glissait sous les enchevêtrements de ronces qui le mordaient au passage sans arrêter ni ralentir son délirant élan ; il s’engloutissait sous des tunnels de végétations neuves, pour rejaillir, cinq ou six pas plus loin, dans l’éclaboussement d’une gerbe de clarté, et toujours, toujours derrière lui le tintement du grelot sonnait comme son glas funèbre, un glas monotone et éternel.

Sous ses pas des bêtes se levaient, des vols brusques d’oiseaux surpris s’ouvraient, trouées noires s’évanouissant dans le demi-jour sinistre du sous-bois ; des hiboux et des chouettes, attirés par le son du grelot, suivaient de leur vol silencieux cette course étrange et nouaient au-dessus de sa tête leurs vols mous.

Renard s’enfonça résolument dans les fourrés les plus épais ; un instant, une clématite l’arrêta au passage, d’un brusque sursaut il la rompit, repartit, et le grelot cessa de se faire entendre. Une espérance gonfla la poitrine de l’évadé et banda ses muscles d’une force nouvelle ; Miraut, sans doute, l’avait perdu de vue, et il fila comme une flèche droit devant lui. Il courut deux cents, trois cents sauts peut-être dans ce silence plein d’espérance, puis, pour bien s’assurer de sa solitude, s’arrêta net et jeta un coup d’œil en arrière.

Il n’avait pas encore tourné la tête que le son grêle et saccadé du grelot déchirait de nouveau son oreille et le rejetait avec toutes les affres du doute dans une nouvelle course à travers les bois.

Il courut toute la nuit, sans une trêve, jusqu’à ce que ses pauvres pattes enflées et raides se dérobant sous son corps le jetèrent sur le sol, loque inerte, à quelques pas d’une source où il roula inconscient, à demi mort, sans un regard et sans une plainte.

Et aussitôt, comme si son œuvre était accomplie, le grelot se tut.

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