Chapitre 6
Nul ne saurait dire le temps que Goupil passa dans cette prostration totale qui n’était plus la vie et n’était pas encore la mort. La force vitale du vieux coureur des bois devait être bien puissante pour qu’elle pût, après tant de jeûne, tant d’émotions, tant de fatigue et tant de souffrances, le réveiller de sa léthargie et le rejeter à la lumière.
Rien ne surnageait dans le chaos de ses sensations. Au milieu du bon silence protecteur qui l’environnait et avant même que son estomac le rappelât trop vivement à la douloureuse réalité, ce fut au cou une sensation de gêne qui l’éveilla : ce fil de fer de Lisée sur lequel étrangement sa pensée se fixait et sa vie nouvelle semblait se condenser. – D’ailleurs deux sensations pouvaient-elles trouver place dans son cerveau affaibli ! Était-il éveillé ? Dormait-il ? Rêvait-il ? Il ne savait pas. Ses yeux étaient clos, il les ouvrit. Il les ouvrit lentement, sans bouger le corps, et les promena sur le paysage paisible qui l’environnait ; puis, avec des lenteurs calculées, les lenteurs auxquelles il savait se plier quand, guidé par son subtil odorat, il s’approchait le soir des compagnies de perdreaux, il tourna la tête autour de lui. – Rien de suspect ; il respira. – Où donc avait pu passer le chien ? – Évanoui comme un mauvais songe. Peut-être, après tout, n’avait-il fait qu’un long cauchemar ? – Mais non, ce fer, ce fil de fer bien gênant restait là pour affirmer la rétrospective horreur de son effrayante captivité !
Instinctivement, Goupil y porta la patte dans l’espoir peut-être de s’en dégager ; mais il ne l’avait pas plutôt touché que le grelot résonnait de nouveau et qu’il s’affaissait sur lui-même, sentant courir tout le long de son échine un long frisson d’épouvante. Il ne pouvait plus fuir, il n’en avait plus la force. – D’un coup d’œil rapide il embrassa tout l’horizon ? – Rien ! Pourtant le grelot était là tout proche ! Et soudain Goupil comprit.
La sphère de métal à la bouche moqueuse, aux yeux de mort, que Lisée avait glissée dans le fil de fer noué à son cou, c’était le grelot de Miraut ; c’était avec ce grelot fatal qu’il avait couru toute la nuit se croyant poursuivi par le chien ; c’était là la vengeance de Lisée qui lui avait fait dans huit heures de course nocturne épuiser le calice des angoisses, et maintenant qu’il renaissait à l’espérance et à la joie, allait le suivre impitoyablement, empoisonner ses jours, et accomplir envers et malgré tout son œuvre fatale.
Douloureusement sur ses pattes maigres il se dressa, l’avant-train d’abord, le derrière ensuite, et s’approcha de la source dont le bruissement continu et monotone était comme une sorte de silence, un silence plus chanteur sur la tonalité duquel les différents cris des habitants des bois s’harmonisaient paisiblement.
Il lapa longuement avec un claquement de castagnettes l’eau limpide dans laquelle il brouilla son image, l’image d’un Goupil amaigri que, d’ailleurs, il ne voyait pas, d’un Goupil dont le museau pointu seul vivait, et sur la tête duquel les courtes oreilles aiguës et comme détachées semblaient deux tourelles jumelles, épiant les bruits de la campagne avec toujours la crainte de voir surgir dans des perspectives de silence des bruits ennemis.
Puis il songea à manger et comme la forêt ne lui offrait pas de suffisantes ressources il gagna la plaine herbue d’où les alouettes, par intervalles, semblaient jaillir comme des jets de joie, pour, dans une sorte de titubement ascendant, gagner le ciel, qu’elles emplissaient de leurs roulades, et retomber ivres d’azur.
Là il trouverait certainement quelques-unes des herbes qu’il avait toujours connues ou qu’il avait appris à connaître : les bâtons d’oseille sauvage, peut-être quelques champignons, le chiendent purgatif, ou encore quelques taupinières qu’il attaquerait résolument, et, qui sait, peut-être des cadavres à demi décomposés de bêtes ou d’oiseaux morts pendant l’hiver et que nul encore n’aurait retrouvés.
Mais que ce grelot était agaçant ! Sans doute il s’habituerait assez vite à la gêne de sentir au cou l’étranglement du fer, mais ce son qui s’attachait à lui comme une épine, lui rappelant trop les dangers courus et à craindre, gâtait sourdement la belle joie qu’il aurait éprouvée à jouir pleinement de la vie. C’était la rançon de sa liberté qu’il était condamné à traîner jusqu’à la mort. Et des envies féroces de s’en débarrasser le tenaillaient.
Maintes fois, couché sur le dos, les pattes de derrière en l’air, raidies par la volonté et la colère, il avait, de celles de devant, frotté son cou de battements réguliers et nerveux pour repousser ou briser l’étreinte métallique du fil de fer de Lisée. Il ne réussit qu’à se peler entièrement le cou de chaque côté de la tête, et à se meurtrir les ongles des pattes, mais le collier qui le tenait ne desserrait point son étreinte et à chaque battement de patte le tintement du grelot semblait un rire insolent ou un ironique défi. Et Renard cherchait à s’y habituer, mais en vain, et des colères terribles que rien ne pouvait refréner lui serraient la gorge et contractaient ses muscles. Il fallait pourtant vivre.
Il vécut.
Tour à tour les herbes de la plaine et les fruits des bois, et les hannetons qu’il secouait des arbustes lui fournirent la pâtée quotidienne ; puis ce furent les nids des petits oiseaux qu’il savait découvrir derrière les boucliers de verdure des haies et sous les herses épineuses des groseilliers sauvages. Tantôt il en gobait les œufs, tantôt il en dévorait les oisillons, de petits corps tout rouges qui avaient les yeux clos et ouvraient des becs énormes en entendant le froissement des rameaux s’écartant au-dessus de leurs têtes. Il pouvait se hausser jusqu’aux nids des merles bâtis sur les branches basses des coudriers, il détruisit dans les blés en herbe des couvées de perdrix et de cailles, et même, protégé par son grelot, put, sans donner l’éveil, s’approcher des métairies.
Il avait une haine particulière contre certain coq de la grange Bouloie, un vieux Chanteclair au timbre suraigu, aux lourdes pattes emplumées, aussi rusé que lui, pacha tout puissant et jaloux d’un vaste sérail de gélines qui semblait, chaque fois qu’il approchait, deviner sa présence, et, dressant la tête et battant de l’aile, poussait un coquerico de rappel, une sonnerie précipitée qui prévenait les poules du danger et les ramenait en désordre vers la niche du molosse où elles se sentaient en sûreté.
Depuis longtemps Goupil avait résolu sa mort.
Plusieurs jours de suite il l’épia, puis, fixé sur ses habitudes, s’en vint un beau matin se tapir derrière une haie et attendit.
La crête au vent, l’œil en sang, les plumes en bataille, en tête du troupeau gloussant, Chanteclair approchait. Mais il n’avait ni la galanterie facile ni l’audace fanfaronne des jours de belle assurance : visiblement il sentait un danger. Goupil fit sonner son grelot et ce son domestique rassura l’ennemi ; puis, avec une patience de vieux chasseur, il le laissa doucement approcher et quand il fut bien près et dans l’impossibilité de lui échapper, Renard fit dans sa direction un bond prodigieux, le poursuivit, l’atteignit, lui broya le poitrail entre ses mâchoires, et, fier de sa victoire, portant haut sa tête narquoise, soucieux de la déroute des poules, il l’emporta dans la forêt où il le dépluma et le mangea.
Il décima ensuite facilement le stupide troupeau de poules de son voisin le fermier ; mais il y allait à intervalles si variables, à des heures si différentes que l’autre ne pouvait songer à le surprendre et, ne l’ayant point vu, n’ayant eu vent de l’identité du voleur que par le son du grelot, ignorant d’ailleurs l’aventure de Goupil, accusait fermement Miraut d’être l’assassin de ses poules et ne parlait rien moins que d’intenter à Lisée un bon procès ou de lui démolir son rien qui vaille de chien.
Cependant Goupil engraissait et s’il avait dû en partie se résigner à laisser les lièvres en repos, les volailles de la Grange Bouloie offrant une suffisante compensation, il reprenait confiance en la vie.
Une chose pourtant lui pesait horriblement : c’était sa solitude.
Jamais, depuis le soir de sa captivité, il n’avait revu un de ses frères et il ne pouvait sans une profonde émotion évoquer les taquineries mutines, les petits mordillements d’oreilles qui précédaient les grandes expéditions, ni les grandes querelles suscitées par les partages difficiles, et qui faisaient jaillir comme des défis la rangée aiguë des canines puissantes sous le retroussis des babines noires.
Rien, plus rien que la forêt ; il semblait que sa race se fût évanouie avec sa captivité.
Et pourtant il sentait autour de lui sa présence continuelle. Il la sentait par les traces que les autres renards laissaient en traversant les chemins de terre toujours humides du sous-bois, par le fret de leurs pattes sur les herbes des clairières et aux rameaux des branches basses des fourrés, et surtout par les glapissements particuliers qui lui signalaient une chasse nocturne de deux associés : l’un faisant le chien, donnant de la voix, une petite voix grêle comme enrouée, tandis que l’autre selon la direction indiquée par l’aboi, allait occuper l’emplacement probable où passerait le lièvre et l’étranglerait sans courir.
Les passages, il les connaissait tous et se trompait rarement quant à la direction ; il avait même, un jour que la faim le talonnait un peu, osé attendre et étrangler un oreillard que Miraut chassait. Mais il ne s’y était jamais repris, car le limier, aussi fin que lui, devinant la ruse du pillard, sans perdre un instant et pris d’une nouvelle ardeur s’était mis à sa poursuite. Chargé du poids de sa capture il aurait été infailliblement atteint s’il n’avait été assez prudent pour abandonner à son ennemi cette proie dérobée qui lui aurait fourni un si copieux repas. C’était Miraut qui sans doute avait retrouvé le lièvre dans la rocaille escarpée où il l’avait abandonné et des traînées de poil et des éclaboussures de sang sur les cailloux disaient assez la plantureuse lippée qu’il s’était égoïstement offerte.
Goupil naturellement songea à profiter de la chasse de ses congénères, mais il n’y réussit que rarement, car si le grelot éloignait toujours le chasseur à longue queue à l’affût, il arrivait très souvent aussi qu’il détournait du passage le lièvre roux attentif à tous les bruits de la forêt. Mais en cette occurrence ce qu’il cherchait surtout c’était à revoir les autres renards afin de leur faire comprendre qu’il n’était pas l’ennemi ; peine perdue, le solitaire ne put amener à lui ses frères farouches, ni parvenir à eux ; ses appels restèrent sans autre réponse que celle de l’écho qui lui renvoyait, comme une raillerie, la fin plaintive de ses glapissements.
Il reconnut, un certain soir, la voix de son ancien compagnon de chasse, associé à un autre, un rival sans doute, et il en fut triste, car il se sentait mis au ban de sa race et comme mort pour les autres renards.
Que de fois, même sans désir de pillage, n’avait-il pas essayé d’approcher de ceux qui chassaient, mais dès qu’il approchait, la chasse semblait s’évanouir, tout retombait au silence : le grelot faisait le mystère et le vide autour de lui.
q