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Chapitre 7

Vint la saison de l’amour.
Sur les pas des hermelines en folie, Goupil reniflait de voluptueuses odeurs qui faisaient claquer ses mâchoires et mettaient en feu son sang. Tout son être alors vibrait du grand courage nécessaire pour les luttes qui suivaient la parade nuptiale dont elles n’étaient que la forme suprême, et il évoquait devant les rivaux blessés, honteux et vaincus, la femelle plus fluette docile au désir du maître.

Ah ! ces batailles au fond des bois, ces ruées féroces où les dents s’enfonçaient dans les toisons et faisaient saigner les chairs, ces duels hurlants à la suite desquels le vainqueur, blessé lui aussi et sanglant, jouissait de son triomphe, tandis qu’au loin, encore menaçants, les vaincus montraient les dents ou tournaient inquiets et plaintifs autour du couple attaché.

Goupil était un des forts ; il était souvent resté maître dans ces tournois nocturnes et avec une rage décuplée par l’insaisissabilité du but il suivait les multiples pistes où les pattes des rivaux se confondaient dans le trajet suivi par les bien-aimées ; mais le but fuyait, jamais atteint, car le grelot maudit, signalant la présence d’un intrus, réconciliait les rivaux devant le péril commun et faisait fuir toujours les groupes amoureux.

Et toutes les nuits il courait, lâchant une piste pour en suivre une autre, dans l’espoir, toujours déçu, que les glapissements d’appel qu’il poussait sans cesse vers la femelle suffiraient pour l’empêcher de fuir devant le grelottement approchant.

Il désespérait. Il en oubliait de voler des poules et de boire aux sources : la fièvre d’amour le minait et des rages folles le faisaient, comme aux premiers jours de sa libération, se jeter à terre le dos sur le sol pour tenter violemment de rompre enfin le fer qui rivait à ses jours l’indélébile marque de la férocité des hommes.

Peine perdue.

Un soir pourtant il changea de tactique. Il venait de croiser le sillage tout frais d’une femelle en rut et, coûte que coûte, concentrant sur ce but toutes les violentes énergies du mâle exacerbé, voulut arriver jusqu’à elle. Il fallait faire taire le grelot ? – Il le voulut !

Pour y parvenir il décida de réaliser à travers le dédale inextricable des branches une marche lente et souple durant laquelle sa tête et son cou devraient conserver la plus stricte immobilité. Il s’engagea donc sur les traces de dame Hermeline, le corps tout entier tendu dans une crispation terrible, les pattes arquées, la tête mi-baissée pour suivre les pas de la compagne.

Avec d’infinies précautions il avançait, étouffant sous son désir et sa volonté les émotions instinctives. C’était un sentier ou une tranchée qu’il se contraignait à franchir lentement quand, au fond de lui, un subconscient conservateur cambrait déjà pour le franchir d’un bond les muscles de ses reins, ou le passage d’une proie facile que ses yeux malgré lui suivaient dans sa fuite précipitée.

Il passait par-dessus les branches, se glissait sous les ramures basses des bouquets d’arbustes, tantôt haussé sur la pointe des griffes, tantôt écrasé sur ses souples jarrets ; il allait lentement, angoissé, des vertiges à la tête, des battements au cœur en sentant, au fur et à mesure que le but approchait, l’odeur voluptueuse lui troubler les sens, attentif au moindre mouvement de son cou, au plus léger frémissement du grelot.

Il arrivait.

Au centre d’une clairière toute blonde de lune, deux mâles déjà se disputaient la femelle qui les regardait. Les crocs s’enfonçaient avec des grognements assourdis dans la peau des adversaires, des pattes raidies se crispaient sur les dos et sur les reins, des gouttes de sang coulaient, les yeux brillaient férocement.

Tournant en rond autour des rivaux dans l’étroite clairière dessinée par la place regazonnée d’une meule de charbonniers, la femelle sereine les regardait les yeux mi-clos, la queue balancée comme une traîne féminine.

Elle passa devant Goupil, l’éventa et s’en approcha, et lui, enhardi, excité, malgré la raideur obligatoire de son cou, sans se préoccuper des deux autres qui s’entr’égorgeaient, sans entendre et sans voir, préluda par les caresses préliminaires à l’acte d’amour.

Mais au moment où il allait chevaucher la femelle en redressant l’avant-train d’un mouvement plus vif, le tintement du grelot retentit dans la nuit et tous, comme mus par d’invisibles ressorts, lutteurs et femelle, s’élancèrent d’un élan si brusque et si impétueux qu’avant qu’il eût le temps de les voir disparaître Goupil, ahuri, restait seul dans la clairière déserte.

Alors le pauvre solitaire se mit à mordre, comme s’il était pris d’une irrésistible rage, le gazon de la clairière, et à hurler, à hurler désespérément en faisant sonner sans fin comme pour le rassasier ce grelot implacable, pendant que la lune en ricanant faisait tourner autour de lui l’ombre des arbres et que les oiseaux de nuit, attirés par ce bruit insolite, nouaient et dénouaient au-dessus de sa tête leurs cercles énigmatiques et sinistrement silencieux.

Le jour levant le surprit ainsi et avec les dangers qu’il portait en lui le rappela au sentiment de la conservation. Repris par le goût de la vie comme un convalescent après une crise terrible, il sentit peser sur lui tous les problèmes de l’existence et pour les solutionner à leur heure commença par se dissimuler dans un massif au centre du bois, où il dormit de ce demi-sommeil qui caractérise les traqués et les inquiets.

Et de longs jours ce fut ainsi. La vie de la forêt si adéquate à ses instincts lui sourit de nouveau ; il se refît presque, grâce au souci de la pâtée quotidienne une âme de coureur des bois se contentant, jouissance douloureuse, amère volupté, d’écouter au loin comme le chant de fête d’un paradis perdu, la vie de ceux de sa race que des chasses nocturnes lui rappelaient souventes fois.

Les lourdes chaleurs du mois d’août le faisaient au crépuscule gagner les prairies voisines des chemins, où il était certain de rencontrer, cherchant hors de la terre un remède à la chaleur qui les étouffait, les taupes aux yeux clos, errant à travers les andains fraîchement coupés des regains et vouées à la mort par le seul fait d’avoir abandonné le carrefour originel sous la taupinée desséchée.

C’était là pour Renard une ressource assurée, car lors même qu’il ne les eût pas trouvées vivantes encore, errant misérablement sous le double poids de leur infirmité et du malaise qui les chassait de la fournaise surchauffée de la glèbe, il savait qu’il les retrouverait certainement mortes au long des chemins, car celles qui sortent ainsi de leurs galeries n’y rentrent jamais et périssent presque toutes au hasard de leur première et dernière errance.

Puis l’automne traîna avec son abondance de fruits qui lui aurait fait une vie particulièrement paisible si les meutes coupant en tous sens son domaine de leurs musiques enragées ne lui avaient trop vivement rappelé et Lisée et Miraut, et sa captivité et son isolement.

Rendu plus prudent encore qu’à l’ordinaire, il ne se terrait plus maintenant, dans un terrier à double issue, qu’après avoir, par de savants entrelacs, dévoyé de sa piste le flair des plus redoutables limiers.

La vie cependant lui semblait facile et le vieil écumeur ne pensait point à l’hiver approchant que les migrations précoces de ramiers et de geais en même temps que la soudaine poussée de sa toison annonçaient prochain et rigoureux.

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