‹ De la division du travail socialChapitre 11 sur 16 · Livre II · Chapitre IV

Livre II · Chapitre IV

Dans ce qui précède, nous avons raisonné comme si la division du travail ne dépendait que de causes sociales. Cependant elle est aussi liée à des conditions organico-psychiques. L’individu reçoit en naissant des goûts et des aptitudes qui le prédisposent à certaines fonctions plus qu’à d’autres, et ces prédispositions ont certainement une influence sur la manière dont les tâches se répartissent. D’après l’opinion la plus commune, il faudrait même voir dans cette diversité des natures la condition première de la division du travail, dont la principale raison d’être serait « de classer les individus suivant leurs capacités ». Il est donc intéressant de déterminer quelle est au juste la part de ce facteur, d’autant plus qu’il constitue un nouvel obstacle à la variabilité individuelle et, par conséquent, aux progrès de la division du travail.

En effet, comme ces vocations natives nous sont transmises par nos ascendants, elles se réfèrent non pas aux conditions dans lesquelles l’individu se trouve actuellement placé, mais à celles où vivaient ses aïeux. Elles nous enchaînent donc à notre race, comme la conscience collective nous enchaînait à notre groupe, et entravent par suite la liberté de nos mouvements. Comme cette partie de nous-même est tournée tout entière vers le passé, et vers un passé qui ne nous est pas personnel, elle nous détourne de notre sphère d’intérêts propres et des changements qui s’y produisent. Plus elle est développée, plus elle nous immobilise. La race et l’individu sont deux forces contraires qui varient en raison inverse l’une de l’autre. En tant que nous ne faisons que reproduire et que continuer nos ancêtres, nous tendons à vivre comme ils ont vécu et nous sommes réfractaires à toute nouveauté. Un être qui recevrait de l’hérédité un legs trop important et trop lourd serait à peu près incapable de tout changement ; c’est le cas des animaux qui ne peuvent progresser qu’avec une grande lenteur.

L’obstacle que le progrès rencontre de ce côté est même plus difficilement surmontable que celui qui vient de la communauté des croyances et des pratiques. Car celles-ci ne sont imposées à l’individu que du dehors et par une action morale, tandis que les tendances héréditaires sont congénitales et ont une base anatomique. Ainsi, plus grande est la part de l’hérédité dans la distribution des tâches, plus cette distribution est invariable, plus, par conséquent, les progrès de la division du travail sont difficiles alors même qu’ils seraient utiles. C’est ce qui arrive dans l’organisme. La fonction de chaque cellule est déterminée par sa naissance. « Dans un animal vivant, dit M. Spencer, le progrès de l’organisation implique non seulement que les unités composant chacune des parties différenciées conservent chacune sa position, mais aussi que leur descendance leur succède dans ces positions. Les cellules hépatiques qui, tout en remplissant leur fonction, grandissent et donnent naissance à de nouvelles cellules hépatiques, font place à celles-ci quand elles se dissolvent et disparaissent ; les cellules qui en descendent ne se rendent pas aux reins, aux muscles, aux centres nerveux pour s’unir dans l’accomplissement de leurs fonctions. » Mais aussi les changements qui se produisent dans l’organisation du travail physiologique sont-ils très rares, très restreints et très lents.

Or, bien des faits tendent à démontrer que, à l’origine, l’hérédité avait sur la répartition des fonctions sociales une influence très considérable.

Sans doute, chez les peuples tout à fait primitifs, elle ne joue à ce point de vue aucun rôle. Les quelques fonctions qui commencent à se spécialiser sont électives ; mais c’est qu’elles ne sont pas encore constituées. Le chef ou les chefs ne se distinguent guère de la foule qu’ils dirigent ; leur pouvoir est aussi restreint qu’éphémère ; tous les membres du groupe sont sur un pied d’égalité. Mais, aussitôt que la division du travail apparaît d’une manière caractérisée, elle se fixe sous une forme qui se transmet héréditairement ; c’est ainsi que naissent les castes. L’Inde nous offre le plus parfait modèle de cette organisation du travail ; mais on la retrouve ailleurs. Chez les Juifs, les seules fonctions qui fussent nettement séparées des autres, celles du sacerdoce, étaient strictement héréditaires. Il en était de même à Rome pour toutes les fonctions publiques, qui impliquaient les fonctions religieuses, et qui étaient le privilège des seuls patriciens. En Assyrie, en Perse, en Égypte, la société se divise de la même manière. Là où les castes tendent à disparaître, elles sont remplacées par les classes qui, pour être moins étroitement closes au dehors, n’en reposent pas moins sur le même principe.

Assurément, cette institution n’est pas une simple conséquence du fait des transmissions héréditaires. Bien des causes ont contribué à la susciter. Mais elle n’aurait pu ni se généraliser à ce point, ni persister pendant si longtemps, si, en général, elle n’avait eu pour effet de mettre chacun à la place qui lui convenait. Si le système des castes avait été contraire aux aspirations individuelles et à l’intérêt social, aucun artifice n’eût pu le maintenir. Si, dans la moyenne des cas, les individus n’étaient pas réellement nés pour la fonction que leur assignait la coutume ou la loi, cette classification traditionnelle des citoyens eût été vite bouleversée. La preuve, c’est que ce bouleversement se produit en effet dès que cette discordance éclate. La rigidité des cadres sociaux ne fait donc qu’exprimer la manière immuable dont se distribuaient alors les aptitudes, et cette immutabilité elle-même ne peut être due qu’à l’action des lois de l’hérédité. Sans doute l’éducation, parce qu’elle se faisait tout entière dans le sein de la famille et se prolongeait tard pour les raisons que nous avons dites, en renforçait l’influence ; mais elle n’eût pu à elle seule produire de tels résultats. Car elle n’agit utilement et efficacement que si elle s’exerce dans le sens même de l’hérédité. En un mot, cette dernière n’a pu devenir une institution sociale que là où elle jouait effectivement un rôle social. En fait, nous savons que les peuples anciens avaient un sentiment très vif de ce qu’elle était. Nous n’en trouvons pas seulement la trace dans les coutumes dont nous venons de parler et dans d’autres similaires, mais il est directement exprimé dans plus d’un monument littéraire. Or, il est impossible qu’une erreur aussi générale soit une simple illusion et ne corresponde à rien dans la réalité. « Tous les peuples, dit M. Ribot, ont une foi, au moins vague, à la transmission héréditaire. Il serait même possible de soutenir que cette foi a été plus vive dans les temps primitifs qu’aux époques civilisées. C’est de cette foi naturelle qu’est née l’hérédité d’institution. Il est certain que des raisons sociales, politiques, ou même des préjugés ont dû contribuer à la développer et à l’affermir ; mais il serait absurde de croire qu’on l’a inventée. »

D’ailleurs, l’hérédité des professions était très souvent la règle, alors même que la loi ne l’imposait pas. Ainsi la médecine, chez les Grecs, fut d’abord cultivée par un petit nombre de familles. « Les asclépiades ou prêtres d’Esculape se disaient de la postérité de ce dieu… Hippocrate était le dix-septième médecin de la famille. L’art divinatoire, le don de prophétie, cette haute faveur des dieux, passaient chez les Grecs pour se transmettre le plus souvent de père en fils. » En Grèce, dit Hermann, « l’hérédité de la fonction n’était prescrite par la loi que dans quelques états et pour certaines fonctions qui tenaient plus étroitement à la vie religieuse, comme, à Sparte, les cuisiniers et les joueurs de flûte ; mais les mœurs en avaient fait aussi pour les professions des artisans un fait plus général qu’on ne croie ordinairement. » Maintenant encore, dans beaucoup de sociétés inférieures, les fonctions se distribuent d’après la race. Dans un grand nombre de tribus africaines, les forgerons descendent d’une autre race que le reste de la population. Il en était de même chez les Juifs au temps de Saül. « En Abyssinie, presque tous les artisans sont de race étrangère : le maçon est Juif, le tanneur et le tisserand sont Mahométans, l’armurier et l’orfèvre Grecs et Coptes. Aux Indes, bien des différences de castes qui indiquent des différences de métiers coïncident encore aujourd’hui avec celles de races. Dans tous les pays de population mixte, les descendants d’une même famille ont coutume de se vouer à certaines professions ; c’est ainsi que, dans l’Allemagne orientale, les pêcheurs, pendant des siècles, étaient Slaves. » Ces faits donnent une grande vraisemblance à l’opinion de Lucas, d’après laquelle « l’hérédité des professions est le type primitif, la forme élémentaire de toutes les institutions fondées sur le principe de l’hérédité de la nature morale ».

Mais aussi on sait combien, dans ces sociétés, le progrès est lent et difficile. Pendant des siècles, le travail reste organisé de la même manière, sans qu’on songe à rien innover. « L’hérédité s’offre ici à nous avec ses caractères habituels : conservation, stabilité. » Par conséquent, pour que la division du travail ait pu se développer, il a fallu que les hommes parvinssent à secouer le joug de l’hérédité, que le progrès brisât les castes et les classes. La disparition progressive de ces dernières tend en effet à prouver la réalité de cette émancipation ; car on ne voit pas comment, si l’hérédité n’avait rien perdu de ses droits sur l’individu, elle aurait pu s’affaiblir comme institution. Si la statistique s’étendait assez loin dans le passé et surtout si elle était mieux informée sur ce point, elle nous apprendrait très vraisemblablement que les cas de professions héréditaires deviennent toujours moins nombreux. Ce qui est certain, c’est que la foi à l’hérédité, si intense jadis, est aujourd’hui remplacée par une foi presque opposée. Nous tendons à croire que l’individu est en majeure partie le fils de ses œuvres et à méconnaître même les liens qui le rattachent à sa race et l’en font dépendre ; c’est du moins une opinion très répandue et dont se plaignent presque les psychologues de l’hérédité. C’est même un fait assez curieux que l’hérédité ne soit vraiment entrée dans la science qu’au moment où elle était presque complètement sortie de la croyance. Il n’y a pas là d’ailleurs de contradiction. Car ce qu’affirme au fond la conscience commune, ce n’est pas que l’hérédité n’existe pas, mais que le poids en est moins lourd, et la science, nous le verrons, n’a rien qui contredise ce sentiment.

Mais il importe d’établir le fait directement et surtout d’en faire voir les causes.

En premier lieu, l’hérédité perd de son empire au cours de l’évolution parce que, simultanément, des modes nouveaux d’activité se sont constitués qui ne relèvent pas de son influence.

Une première preuve de ce stationnement de l’hérédité, c’est l’état stationnaire des grandes races humaines. Depuis les temps les plus reculés, il ne s’en est pas formé de nouvelles ; du moins si avec M. de Quatrefages, on donne ce nom même aux différents types qui sont issus des trois ou quatre grands types fondamentaux, il faut ajouter que, plus ils s’éloignent de leurs points d’origine, moins ils présentent les traits constitutifs de la race. En effet, tout le monde est d’accord pour reconnaître que ce qui caractérise cette dernière, c’est l’existence de ressemblances héréditaires ; aussi les anthropologistes prennent-ils pour base de leurs classifications des caractères physiques, parce qu’ils sont les plus héréditaires de tous. Or, plus les types anthropologiques sont circonscrits, plus il devient difficile de les définir en fonction de propriétés exclusivement organiques, parce que celles-ci ne sont plus ni assez nombreuses ni assez distinctives. Ce sont des ressemblances toutes morales, que l’on établit à l’aide de la linguistique, de l’archéologie, du droit comparé, qui deviennent prépondérantes ; mais on n’a aucune raison d’admettre qu’elles soient héréditaires. Elles servent à distinguer des civilisations plutôt que des races. À mesure qu’on avance, les variétés humaines qui se forment deviennent donc moins héréditaires ; elles sont de moins en moins des races. L’impuissance progressive de notre espèce à produire des races nouvelles fait même le plus vif contraste avec la fécondité contraire des espèces animales. Qu’est-ce que cela signifie, sinon que la culture humaine, à mesure qu’elle se développe, est de plus en plus réfractaire à ce genre de transmission ? Ce que les hommes ont ajouté et ajoutent tous les jours à ce fond primitif qui s’est fixé depuis des siècles dans la structure des races initiales, échappe donc de plus en plus à l’action de l’hérédité. Mais s’il en est ainsi du courant général de la civilisation, à plus forte raison en est-il de même de chacun des affluents particuliers qui le forment, c’est-à-dire de chaque activité fonctionnelle et de ses produits.

Les faits qui suivent confirment cette induction.

C’est une vérité établie que le degré de simplicité des faits psychiques donne la mesure de leur transmissibilité. En effet, plus les états sont complexes, plus ils se décomposent facilement parce que leur grande complexité les maintient dans un état d’équilibre instable. Ils ressemblent à ces constructions savantes dont l’architecture est si délicate qu’il suffit de peu de chose pour en troubler gravement l’économie ; à la moindre secousse, l’édifice ébranlé s’écroule mettant à nu le terrain qu’il recouvrait. C’est ainsi que, dans les cas de paralysie générale, le moi se dissout lentement jusqu’à ce qu’il ne reste plus, pour ainsi dire, que la base organique sur laquelle il reposait. D’ordinaire, c’est sous le choc de la maladie que se produisent ces faits de désorganisation. Mais on conçoit que la transmission séminale doit avoir des effets analogues. En effet, dans l’acte de la fécondation, les caractères strictement individuels tendent à se neutraliser mutuellement ; car, comme ceux qui sont spéciaux à l’un des parents ne peuvent se transmettre qu’au détriment de l’autre, il s’établit entre eux une sorte de lutte d’où il est impossible qu’ils sortent intacts. Mais plus un état de conscience est complexe, plus il est personnel, plus il porte la marque des circonstances particulières dans lesquelles nous avons vécu, de notre sexe, de notre tempérament. Par les parties inférieures et fondamentales de notre être nous nous ressemblons beaucoup plus que par ces sommets ; c’est par ces derniers au contraire que nous nous distinguons les uns des autres. Si donc ils ne disparaissent pas complètement dans la transmission héréditaire, du moins ils ne peuvent survivre qu’effacés et affaiblis.

Or, les aptitudes sont d’autant plus complexes qu’elles sont plus spéciales. C’est en effet une erreur de croire que notre activité se simplifie à mesure que nos tâches se délimitent. Au contraire, c’est quand elle se disperse sur une multitude d’objets qu’elle est simple ; car, comme elle néglige alors ce qu’ils ont de personnel et de distinct pour ne viser que ce qu’ils ont de commun, elle se réduit à quelques mouvements très généraux qui conviennent dans une foule de circonstances diverses. Mais, quand il s’agit de nous adapter à des objets particuliers et spéciaux de manière à tenir compte de toutes leurs nuances, nous ne pouvons y parvenir qu’en combinant un très grand nombre d’états de conscience, différenciés à l’image des choses mêmes auxquelles ils se rapportent. Une fois agencés et constitués, ces systèmes fonctionnent sans doute avec plus d’aisance et de rapidité ; mais ils restent très complexes. Quel prodigieux assemblage d’idées, d’images, d’habitudes n’observe-t-on pas chez le prote qui compose une page d’imprimerie, chez le mathématicien qui combine une multitude de théorèmes épars et en fait jaillir un théorème nouveau, chez le médecin qui, à un signe imperceptible, reconnaît du coup une maladie et en prévoit en même temps la marche. Comparez la technique si élémentaire de l’ancien philosophe, du sage qui, par la seule force de la pensée, entreprend d’expliquer le monde, et celle du savant d’aujourd’hui qui n’arrive à résoudre un problème très particulier que par une combinaison très compliquée d’observations, d’expériences, grâce à des lectures d’ouvrages écrits dans toutes les langues, des correspondances, des discussions, etc., etc. C’est le dilettante qui conserve intacte sa simplicité primitive. La complexité de sa nature n’est qu’apparente. Comme il fait le métier de s’intéresser à tout, il semble qu’il ait une multitude de goûts et d’aptitudes divers. Pure illusion ! Regardez au fond des choses, et vous verrez que tout se réduit à un petit nombre de facultés générales et simples, mais qui, n’ayant rien perdu de leur indétermination première, se déprennent avec aisance des objets auxquels elles s’attachent pour se reporter ensuite sur d’autres. Du dehors, on aperçoit une succession ininterrompue d’événements variés ; mais c’est le même acteur qui joue tous les rôles sous des costumes un peu différents. Cette surface où brillent tant de couleurs savamment nuancées recouvre un fond d’une déplorable monotonie. Il a assoupli et affiné les puissances de son être, mais il n’a pas su les transformer et les refondre pour en tirer une œuvre nouvelle et définie ; il n’a rien élevé de personnel et de durable sur le terrain que lui a légué la nature.

Par conséquent, plus les facultés sont spéciales, plus elles sont difficilement transmissibles ; ou, si elles parviennent à passer d’une génération à l’autre, elles ne peuvent manquer de perdre de leur force et de leur précision. Elles sont moins irrésistibles et plus malléables ; par suite de leur plus grande indétermination, elles peuvent plus facilement changer sous l’influence des circonstances de famille, de fortune, d’éducation, etc. En un mot, plus les formes de l’activité se spécialisent, plus elles échappent à l’action de l’hérédité.

On a cependant cité des cas où des aptitudes professionnelles paraissent être héréditaires. Des tableaux dressés par M. Galton il semble résulter qu’il y a eu parfois de véritables dynasties de savants, de poètes, de musiciens. M. de Candolle, de son côté, a établi que les fils de savants « se sont souvent occupés de science ) ». Mais ces observations n’ont en l’espèce aucune valeur démonstrative. Nous ne songeons pas en effet à soutenir que la transmission d’aptitudes spéciales est radicalement impossible ; nous voulons dire seulement qu’en général elle n’a pas lieu, parce qu’elle ne peut s’effectuer que par un miracle d’équilibre qui ne saurait se renouveler souvent. Il ne sert donc à rien de citer tels ou tels cas particuliers où elle s’est produite ou paraît s’être produite ; mais il faudrait encore voir quelle part ils représentent dans l’ensemble des vocations scientifiques. C’est seulement alors que l’on pourrait juger s’ils démontrent vraiment que l’hérédité a une grande influence sur la façon dont se divisent les fonctions sociales.

Or, quoique cette comparaison ne puisse être faite méthodiquement, un fait, établi par M. de Candolle, tend à prouver combien est restreinte l’action de l’hérédité dans ces carrières. Sur 100 associés étrangers de l’Académie de Paris, dont M. de Candolle a pu refaire la généalogie, 14 descendent de ministres protestants, 5 seulement de médecins, de chirurgiens, de pharmaciens. Sur 48 membres étrangers de la Société royale de Londres en 1829, 8 sont fils de pasteurs, 4 seulement ont pour pères des hommes de l’art. Pourtant, le nombre total de ces derniers « dans les pays hors de France doit être bien supérieur à celui des ecclésiastiques protestants. En effet, parmi les populations protestantes, considérées isolément, les médecins, chirurgiens, pharmaciens et vétérinaires sont à peu près aussi nombreux que les ecclésiastiques et, quand on ajoute ceux des pays purement catholiques autres que la France, ils constituent un total beaucoup plus considérable que celui des pasteurs et ministres protestants. Les études que les hommes de l’art médical ont faites et les travaux auxquels ils doivent se livrer habituellement pour leur profession sont bien plus dans la sphère des sciences que les études et les travaux d’un pasteur. Si le succès dans les sciences était une affaire uniquement d’hérédité, il y aurait bien plus de fils de médecins, pharmaciens, etc., sur nos listes que de fils de pasteurs. »

Encore n’est-il pas du tout certain que ces vocations scientifiques des fils de savants soient réellement dues à l’hérédité. Pour avoir le droit de les lui attribuer, il ne suffit pas de constater une similitude de goûts entre les parents et les enfants, il faudrait encore que ces derniers eussent manifesté leurs aptitudes après avoir été élevés dès leur première enfance en dehors de leur famille et dans un milieu étranger à toute culture scientifique. Or, en fait, tous les fils de savants sur lesquels a porté l’observation ont été élevés dans leurs familles, où ils ont naturellement trouvé plus de secours intellectuels et d’encouragements que leurs pères n’en avaient reçu. Il y a aussi les conseils et l’exemple, le désir de ressembler à son père, d’utiliser ses livres, ses collections, ses recherches, son laboratoire, qui sont pour un esprit généreux et avisé des stimulants énergiques. Enfin, dans les établissements où ils achèvent leurs études, les fils de savants se trouvent en contact avec des esprits cultivés ou propres à recevoir une haute culture, et l’action de ce milieu nouveau ne fait que confirmer celle du premier. Sans doute, dans les sociétés où c’est la règle que l’enfant suive la profession du père, une telle régularité ne peut s’expliquer par un simple concours de circonstances extérieures ; car ce serait un miracle qu’il se produisit dans chaque cas avec une aussi parfaite identité. Mais il n’en est pas de même de ces rencontres isolées et presque exceptionnelles que l’on observe aujourd’hui.

Il est vrai que plusieurs des hommes scientifiques anglais auxquels s’est adressé M. Galton ont insisté sur un goût spécial et inné qu’ils auraient ressenti dès leur enfance pour la science qu’ils devaient cultiver plus tard. Mais, comme le fait remarquer M. de Candolle, il est bien difficile de savoir si ces goûts « viennent de naissance ou des impressions vives de la jeunesse et des influences qui les provoquent et les dirigent. D’ailleurs, ces goûts changent, et les seuls importants pour la carrière sont ceux qui persistent. Dans ce cas, l’individu qui se distingue dans une science ou qui continue de la cultiver avec plaisir ne manque jamais de dire que c’est chez lui un goût inné. Au contraire, ceux qui ont eu des goûts spéciaux dans l’enfance et n’y ont plus pensé n’en parlent pas. Que l’on songe à la multitude d’enfants qui chassent aux papillons ou font des collections de coquilles, d’insectes, etc., qui ne deviennent pas des naturalistes. Je connais aussi bon nombre d’exemples de savants qui ont eu, étant jeunes, la passion de faire des vers ou des pièces de théâtre et qui, dans la suite, ont eu des occupations bien différentes. »

Une autre observation du même auteur montre combien est grande l’action du milieu social sur la genèse de ces aptitudes. Si elles étaient dues à l’hérédité, elles seraient également héréditaires dans tous les pays ; les savants issus de savants seraient dans la même proportion chez tous les peuples du même type. « Or, les faits se sont manifestés d’une tout autre manière. En Suisse, il y a eu depuis deux siècles plus de savants groupés par famille que de savants isolés. En France et en Italie, le nombre des savants qui sont uniques dans leur famille constitue au contraire l’immense majorité. Les lois physiologiques sont cependant les mêmes pour tous les hommes. Donc, l’éducation dans chaque famille, l’exemple et les conseils donnés doivent avoir exercé une influence plus marquée que l’hérédité sur la carrière spéciale des jeunes savants. Il est d’ailleurs aisé de comprendre pourquoi cette influence a été plus forte en Suisse que dans la plupart des pays. Les études s’y font jusqu’à l’âge de dix-huit ou vingt ans dans chaque ville et dans des conditions telles que les élèves vivent chez eux auprès de leurs pères. C’était surtout vrai dans le siècle dernier et dans la première moitié du siècle actuel, particulièrement à Genève et à Bâle, c’est-à-dire dans les deux villes qui ont fourni la plus forte proportion de savants unis entre eux par des liens de famille. Ailleurs, notamment en France et en Italie, il a toujours été ordinaire que les jeunes gens fussent élevés dans des collèges où ils demeurent et se trouvent par conséquent éloignés des influences de famille. »

Il n’y a donc aucune raison d’admettre « l’existence de vocations innées et impérieuses pour des objets spéciaux » ; du moins, s’il y en a, elles ne sont pas la règle. Comme le remarque également M. Bain, « le fils d’un grand philologue n’hérite pas d’un seul vocable ; le fils d’un grand voyageur peut, à l’école, être surpassé en géographie par le fils d’un mineur. » Ce n’est pas à dire que l’hérédité soit sans influence, mais ce qu’elle transmet, ce sont des facultés très générales et non une aptitude particulière pour telle ou telle science. Ce que l’enfant reçoit de ses parents, c’est quelque force d’attention, une certaine dose de persévérance, un jugement sain, de l’imagination, etc. Mais chacune de ces facultés peut convenir à une foule de spécialités différentes et y assurer le succès. Voici un enfant doué d’une assez vive imagination ; il est de bonne heure en relations avec des artistes, il deviendra peintre ou poète ; s’il vit dans un milieu industriel, il deviendra un ingénieur à l’esprit inventif ; si le hasard le place dans le monde des affaires, il sera peut-être un jour un hardi financier. Bien entendu, il apportera partout avec lui sa nature propre, son besoin de créer et d’imaginer, sa passion du nouveau ; mais les carrières où il pourra utiliser ses talents et satisfaire à son penchant sont très nombreuses. C’est d’ailleurs ce que M. de Candolle a établi par une observation directe. Il a relevé les qualités utiles dans les sciences que son père tenait de son grand-père ; en voici la liste : volonté, esprit d’ordre, jugement sain, une certaine puissance d’attention, éloignement pour les abstractions métaphysiques, indépendance d’opinion. C’était assurément un bel héritage, mais avec lequel on aurait pu devenir également un administrateur, un homme d’État, un historien, un économiste, un grand industriel, un excellent médecin ou bien enfin un naturaliste, comme fut M. de Candolle. Il est donc évident que les circonstances eurent une large part dans le choix de sa carrière, et c’est en effet ce que son fils nous apprend. Seuls, l’esprit mathématique et le sentiment musical pourraient bien être assez souvent des dispositions de naissance, dues à un héritage direct des parents. Cette apparente anomalie ne surprendra pas, si l’on se rappelle que ces deux talents se sont développés de très bonne heure dans l’histoire de l’humanité. La musique est le premier des arts et les mathématiques la première des sciences qu’aient cultivés les hommes ; cette double faculté doit donc être plus générale et moins complexe qu’on ne le croit, et c’est ce qui en expliquerait la transmissibilité.

On en peut dire autant d’une autre vocation, celle du crime. Suivant la juste remarque de M. Tarde, les différentes variétés du crime et du délit sont des professions, quoique nuisibles ; elles ont même parfois une technique complexe. L’escroc, le faux-monnayeur, le faussaire sont obligés de déployer plus de science et plus d’art dans leur métier que bien des travailleurs normaux. Or, on a soutenu que non seulement la perversion morale en général, mais encore les formes spécifiques de la criminalité étaient un produit de l’hérédité ; on a même cru pouvoir porter à plus de 40% « la cote du criminel-né ». Si cette proposition était prouvée, il en faudrait conclure que l’hérédité a parfois une grande influence sur la façon dont se répartissent les professions, même spéciales.

Pour la démontrer, on a essayé de deux méthodes différentes. On s’est souvent contenté de citer des cas de familles qui se sont vouées tout entières au mal, et cela pendant plusieurs générations. Mais, outre que de cette manière on ne peut pas déterminer la part relative de l’hérédité dans l’ensemble des vocations criminelles, de telles observations, si nombreuses qu’elles puissent être, ne constituent pas des expériences démonstratives. De ce que le fils d’un voleur devient voleur lui-même, il ne suit pas que son immoralité soit un héritage que lui a légué son père ; pour interpréter ainsi les faits, il faudrait pouvoir isoler l’action de l’hérédité de celle des circonstances, de l’éducation, etc. Si l’enfant manifestait son aptitude au vol, après avoir été élevé dans une famille parfaitement saine, alors on pourrait à bon droit invoquer l’influence de l’hérédité : mais nous possédons bien peu d’observations de ce genre qui aient été faites méthodiquement. On n’échappe pas à l’objection en faisant remarquer que les familles qui sont ainsi entraînées au mal sont parfois très nombreuses. Le nombre ne fait rien à l’affaire ; car le milieu domestique, qui est le même pour toute la famille quelle qu’en soit l’étendue, suffit à expliquer cette criminalité endémique.

La méthode suivie par M. Lombroso serait plus concluante si elle donnait les résultats que s’en promet l’auteur. Au lieu d’énumérer un certain nombre de cas particuliers, il constitue anatomiquement et physiologiquement le type du criminel. Comme les caractères anatomiques et physiologiques, et surtout les premiers, sont congénitaux, c’est-à-dire déterminés par l’hérédité, il suffira d’établir la proportion des délinquants qui présentent le type ainsi défini, pour mesurer exactement l’influence de l’hérédité sur cette activité spéciale.

On a vu que, suivant Lombroso, elle serait considérable. Mais le chiffre cité n’exprime que la fréquence relative du type criminel en général. Tout ce qu’on en peut conclure par conséquent, c’est que la propension au mal en général est assez souvent héréditaire ; mais on n’en peut rien déduire relativement aux formes particulières du crime et du délit. On sait d’ailleurs aujourd’hui que ce prétendu type criminel n’a en réalité rien de spécifique. Bien des traits qui le constituent se retrouvent ailleurs. Tout ce qu’on aperçoit, c’est qu’il ressemble à celui des dégénérés, des neurasthéniques. Or, si ce fait est une preuve que, parmi les criminels, il y a beaucoup de neurasthéniques, il ne s’ensuit pas que la neurasthénie mène toujours et invinciblement au crime. Il y a au moins autant de dégénérés qui sont honnêtes, quand ils ne sont pas des hommes de talent ou de génie.

Si donc les aptitudes sont d’autant moins transmissibles qu’elles sont plus spéciales, la part de l’hérédité dans l’organisation du travail social est d’autant plus grande que celui-ci est moins divisé. Dans les sociétés inférieures, où les fonctions sont très générales, elles ne réclament que des aptitudes également générales qui peuvent plus facilement et plus intégralement passer d’une génération à l’autre. Chacun reçoit en naissant tout l’essentiel pour soutenir son personnage ; ce qu’il doit acquérir par lui-même est peu de chose à côté de ce qu’il tient de l’hérédité. Au moyen âge, le noble, pour remplir son devoir, n’avait pas besoin de beaucoup de connaissances ni de pratiques bien compliquées, mais surtout de courage, et il le recevait avec le sang. Le lévite et le brahmane, pour s’acquitter de leur emploi, n’avaient pas besoin d’une science bien volumineuse, — nous pouvons en mesurer les dimensions d’après celles des livres qui la contenaient, — mais il leur fallait une supériorité native de l’intelligence qui les rendait accessibles à des idées et à des sentiments auxquels le vulgaire était fermé. Pour être un bon médecin au temps d’Esculape, il n’était pas nécessaire de recevoir une culture bien étendue : il suffisait d’avoir un goût naturel pour l’observation et pour les choses concrètes, et, comme ce goût est assez général pour être aisément transmissible, il était inévitable qu’il se perpétuât dans certaines familles et que, par suite, la profession médicale y fût héréditaire.

On s’explique très bien que, dans ces conditions, l’hérédité fût devenue une institution sociale. Sans doute, ce n’est pas ces causes toutes psychologiques qui ont pu susciter l’organisation des castes ; mais, une fois que celle-ci fut née sous l’empire d’autres causes, elle dura parce qu’elle se trouva être parfaitement conforme et aux goûts des individus et aux intérêts de la société. Puisque l’aptitude professionnelle était une qualité de la race plutôt que de l’individu, il était tout naturel qu’il en fût de même de la fonction. Puisque les fonctions se distribuaient immuablement de la même manière, il ne pouvait y avoir que des avantages à ce que la loi consacrât le principe de cette distribution. Quand l’individu n’a que la moindre part dans la formation de son esprit et de son caractère, il ne saurait en avoir une plus grande dans le choix de sa carrière et, si plus de liberté lui était laissée, généralement il ne saurait qu’en faire. Si encore une même capacité générale pouvait servir dans des professions différentes ! Mais, précisément parce que le travail est peu spécialisé, il n’existe qu’un petit nombre de fonctions séparées les unes des autres par des différences tranchées ; par conséquent, on ne peut guère réussir que dans l’une d’elles. La marge laissée aux combinaisons individuelles est donc encore restreinte de ce côté. En définitive, il en est de l’hérédité des fonctions comme de celle des biens. Dans les sociétés inférieures, l’héritage transmis par les aïeux, et qui consiste le plus souvent en immeubles, représente la partie la plus importante du patrimoine de chaque famille particulière ; l’individu, par suite du peu de vitalité qu’ont alors les fonctions économiques, ne peut pas ajouter grand’chose au fond héréditaire. Aussi n’est-ce pas lui qui possède, mais la famille, être collectif, composé non seulement de tous les membres de la génération actuelle, mais de toute la suite des générations. C’est pourquoi les biens patrimoniaux sont inaliénables ; aucun des représentants éphémères de l’être domestique ne peut en disposer, car ils ne sont pas à lui. Ils sont à la famille, comme la fonction est à la caste. Alors même que le droit tempère ses prohibitions premières, une aliénation du patrimoine est encore considérée comme une forfaiture ; elle est pour toutes les classes de la population ce qu’une mésalliance est pour l’aristocratie. C’est une trahison envers la race, une défection. Aussi, tout en la tolérant, la loi pendant longtemps y met-elle toute sorte d’obstacles ; c’est de là que vient le droit de retrait.

Il n’en est pas de même dans les sociétés plus volumineuses où le travail est plus divisé. Comme les fonctions sont plus diversifiées, une même faculté peut servir dans des professions différentes. Le courage est aussi nécessaire au mineur, à l’aéronaute, au médecin, à l’ingénieur qu’au soldat. Le goût de l’observation peut également faire d’un homme un romancier, un auteur dramatique, un chimiste, un naturaliste, un sociologue. En un mot, l’orientation de l’individu est prédéterminée d’une manière moins nécessaire par l’hérédité.

Mais ce qui diminue surtout l’importance relative de cette dernière, c’est que la part des acquêts individuels devient plus considérable. Pour mettre en valeur le legs héréditaire, il faut y ajouter beaucoup plus qu’autrefois. En effet, à mesure que les fonctions se sont spécialisées davantage, des aptitudes simplement générales n’ont plus suffi. Il a fallu les soumettre à une élaboration active, acquérir tout un monde d’idées, de mouvements, d’habitudes, les coordonner, les systématiser, refondre la nature, lui donner une forme et une figure nouvelles. Que l’on compare — et nous prenons des points de comparaison assez rapprochés l’un de l’autre — l’honnête homme du xvii siècle avec son esprit ouvert et peu garni, et le savant moderne, armé de toutes les pratiques, de toutes les connaissances nécessaires à la science qu’il cultive ; le noble d’autrefois avec son courage et sa fierté naturels, et l’officier d’aujourd’hui avec sa technique laborieuse et compliquée, et l’on jugera de l’importance et de la variété des combinaisons qui se sont peu à peu superposées au fonds primitif.

Mais, parce qu’elles sont très complexes, ces savantes combinaisons sont fragiles. Elles sont dans un état d’équilibre instable qui ne saurait résister à une forte secousse. Si encore elles se retrouvaient identiques chez les deux parents, elles pourraient peut-être survivre à la crise de la génération. Mais une telle identité est tout à fait exceptionnelle. D’abord, elles sont spéciales à chaque sexe ; ensuite, à mesure que les sociétés s’étendent et se condensent, les croisements se font sur une plus large surface en rapprochant des individus de tempéraments plus différents. Toute cette superbe végétation d’états de conscience meurt donc avec nous et nous n’en transmettons à nos descendants qu’un germe indéterminé. C’est à eux qu’il appartient de le féconder à nouveau et, par conséquent, ils peuvent plus aisément, si c’est nécessaire, en modifier le développement. Ils ne sont plus astreints aussi étroitement à répéter ce qu’ont fait leurs pères. Sans doute, ce serait une erreur de croire que chaque génération recommence à nouveaux, frais et intégralement l’œuvre des siècles, ce qui rendrait tout progrès impossible. De ce que le passé ne se transmet plus avec le sang, il ne s’ensuit pas qu’il s’anéantisse : il reste fixé dans les monuments, dans les traditions de toute sorte, dans les habitudes que donne l’éducation. Mais la tradition est un lien beaucoup moins fort que l’hérédité ; elle prédétermine d’une manière sensiblement moins rigoureuse et moins nette la pensée et la conduite. Nous avons vu d’ailleurs comment elle-même devenait plus flexible à mesure que les sociétés devenaient plus denses. Un champ plus large se trouve donc ouvert aux variations individuelles, et il s’élargit de plus en plus à mesure que le travail se divise davantage.

En un mot, la civilisation ne peut se fixer dans l’organisme que par les bases les plus générales sur lesquelles elle repose. Plus elle s’élève au-dessus, plus, par conséquent, elle s’affranchit du corps ; elle devient de moins en moins une chose organique, de plus en plus une chose sociale. Mais alors ce n’est plus par l’intermédiaire du corps qu’elle peut se perpétuer ; c’est-à-dire que l’hérédité est de plus en plus incapable d’en assurer la continuité. Elle perd donc de son empire, non qu’elle ait cessé d’être une loi de notre nature, mais parce qu’il nous faut pour vivre des armes qu’elle ne peut nous donner. Sans doute, de rien nous ne pouvons rien tirer, et les matériaux premiers qu’elle seule nous livre ont une importance capitale ; mais ceux qu’on y ajoute en ont une qui n’est pas moindre. Le patrimoine héréditaire conserve une grande valeur, mais il ne représente plus qu’une partie de plus en plus restreinte de la fortune individuelle. Dans ces conditions, on s’explique déjà que l’hérédité ait disparu des institutions sociales et que le vulgaire, n’apercevant plus le fond héréditaire sous les additions qui le recouvrent, n’en sente plus autant l’importance.

Mais il y a plus. Il y a tout lieu de croire que le contingent héréditaire diminue non seulement en valeur relative, mais en valeur absolue. L’hérédité devient un facteur moindre du développement humain non seulement parce qu’il y a une multitude toujours plus grande d’acquisitions nouvelles qu’elle ne peut pas transmettre, mais encore parce que celles qu’elle transmet gênent moins les variations individuelles. C’est une conjecture que rendent très vraisemblable les faits qui suivent.

On peut mesurer l’importance du legs héréditaire pour une espèce donnée d’après le nombre et la force des instincts. Or, il est déjà très remarquable que la vie instinctive s’affaiblit à mesure qu’on monte dans l’échelle animale. L’instinct, en effet, est une manière d’agir définie, ajustée à une fin étroitement déterminée. Il porte l’individu à des actes qui sont invariablement les mêmes et qui se reproduisent automatiquement quand les conditions nécessaires sont données ; il est figé dans sa forme. Sans doute, on peut l’en faire dévier à la rigueur, mais outre que de telles déviations, pour être stables, réclament un long développement, elles n’ont d’autre effet que de substituer à un instinct un autre instinct, à un mécanisme spécial un autre de même nature. Au contraire, plus l’animal appartient à une espèce élevée, plus l’instinct devient facultatif. « Ce n’est plus, dit M. Perrier, l’aptitude inconsciente à former une combinaison d’actes indéterminés, c’est l’aptitude à agir différemment suivant les circonstances. » Dire que l’influence de l’hérédité est plus générale, plus vague, moins impérieuse, c’est dire qu’elle est moindre. Elle n’emprisonne plus l’activité de l’animal dans un réseau rigide, mais lui laisse un jeu plus libre. Comme le dit encore M. Perrier, « chez l’animal, en même temps que l’intelligence s’accroît, les conditions de l’hérédité sont profondément modifiées. »

Quand des animaux on passe à l’homme, cette régression est encore plus marquée. « L’homme fait tout ce que font les animaux et davantage ; seulement il le fait en sachant ce qu’il fait et pourquoi il le fait ; cette seule conscience de ses actes semble le délivrer de tous les instincts qui le pousseraient nécessairement à accomplir ces mêmes actes. » Il serait trop long d’énumérer tous les mouvements qui, instinctifs chez l’animal, ont cessé d’être héréditaires chez l’homme. Là même où l’instinct survit, il a moins de force, et la volonté peut plus facilement s’en rendre maîtresse.

Mais alors il n’y a aucune raison pour supposer que ce mouvement de recul qui se poursuit d’une manière ininterrompue des espèces animales inférieures aux espèces les plus élevées, et de celles-ci à l’homme, cesse brusquement à l’avènement de l’humanité. Est-ce que l’homme, du jour où il est entré dans l’histoire, était totalement affranchi de l’instinct ? Mais nous en sentons encore le joug aujourd’hui. Est-ce que les causes qui ont déterminé cet affranchissement progressif dont nous venons de voir la continuité auraient soudainement perdu leur énergie ? Mais il est évident qu’elles se confondent avec les causes mêmes qui déterminent le progrès général des espèces, et comme il ne s’arrête pas, elles ne peuvent davantage s’être arrêtées. Une telle hypothèse est contraire à toutes les analogies. Elle est même contraire à des faits bien établis. Il est en effet démontré que l’intelligence et l’instinct varient toujours en sens inverse l’un de l’autre. Nous n’avons pas pour le moment à chercher d’où vient ce rapport ; nous nous contentons d’en affirmer l’existence. Or, depuis les origines, l’intelligence de l’homme n’a pas cessé de se développer ; l’instinct a donc dû suivre la marche inverse. Par conséquent, quoiqu’on ne puisse pas établir cette proposition par une observation positive des faits, on doit croire que l’hérédité a perdu du terrain au cours de l’évolution humaine.

Un autre fait corrobore le précédent. Non seulement l’évolution n’a pas fait surgir de races nouvelles depuis le commencement de l’histoire, mais encore les races anciennes vont toujours en régressant. En effet, une race est formée par un certain nombre d’individus qui présentent, par rapport à un même type héréditaire, une conformité suffisamment grande pour que les variations individuelles puissent être négligées. Or l’importance de ces dernières va toujours en augmentant. Les types individuels prennent toujours plus de relief au détriment du type générique dont les traits constitutifs, dispersés de tous côtés, confondus avec une multitude d’autres, indéfiniment diversifiés, ne peuvent plus être facilement rassemblés en un tout qui ait quelque unité. Cette dispersion et cet effacement ont commencé, d’ailleurs, même chez des peuples très peu avancés. Par suite de leur isolement, les Esquimaux semblent placés dans des conditions très favorables au maintien de la pureté de leur race. Cependant « les variations de la taille y dépassent les limites individuelles permises… Au passage d’Hotham, un Esquimau ressemblait exactement à un nègre ; au goulet de Spafarret, à un juif (Seeman). Le visage ovale, associé à un nez romain, n’est pas rare (King). Leur teint est tantôt très foncé et tantôt très clair. » S’il en est ainsi dans des sociétés aussi restreintes, le même phénomène doit se reproduire beaucoup plus accusé dans nos grandes sociétés contemporaines. Dans l’Europe centrale, on trouve côte à côte toutes les variétés possibles de crânes, toutes les formes possibles de visages. Il en est de même du teint. D’après les observations faites par Virchow sur dix millions d’enfants pris dans différentes classes de l’Allemagne, le type blond, qui est caractéristique de la race germanique, n’a été observé que de 43 à 33 fois pour 100 dans le Nord ; de 32 à 25 fois dans le Centre et de 24 à 18 dans le Sud. On s’explique que, dans ces conditions qui vont toujours en empirant, l’anthropologiste ne puisse guère constituer de types nettement définis.

Les récentes recherches de M. Galton confirment, en même temps qu’elles permettent de l’expliquer, cet affaiblissement de l’influence héréditaire.

D’après cet auteur, dont les observations et les calculs paraissent difficilement réfutables, les seuls caractères qui se transmettent régulièrement et intégralement par l’hérédité dans un groupe social donné sont ceux dont la réunion constitue le type moyen. Ainsi, un fils né de parents exceptionnellement grands n’aura pas leur taille, mais se rapprochera davantage de la médiocrité. Inversement, s’ils sont trop petits, il sera plus grand qu’eux. M. Galton a même pu mesurer, au moins d’une manière approchée, ce rapport de déviation. Si l’on convient d’appeler parent moyen un être composite qui représenterait la moyenne des deux parents réels (les caractères de la femme sont transposés de manière à pouvoir être comparés à ceux du père, additionnés et divisés ensemble), la déviation du fils, par rapport à cet étalon fixe, sera les deux tiers de celle du père.

M. Galton n’a pas seulement établi cette loi pour la taille, mais aussi pour la couleur des yeux et les facultés artistiques. Il est vrai qu’il n’a fait porter ses observations que sur les déviations quantitatives et non sur les déviations qualitatives que les individus présentent par rapport au type moyen. Mais on ne voit pas pourquoi la loi s’appliquerait aux unes et non aux autres. Si la règle est que l’hérédité ne transmet bien les attributs constitutifs de ce type qu’au degré de développement avec lequel ils s’y trouvent, elle doit aussi ne bien transmettre que les attributs qui s’y trouvent. Ce qui est vrai des grandeurs anormales des caractères normaux doit être vrai, à plus forte raison, des caractères anormaux eux-mêmes. Ils doivent, en général, ne passer d’une génération à l’autre qu’affaiblis et tendre à disparaître.

Cette loi s’explique d’ailleurs sans peine. En effet, un enfant n’hérite pas seulement de ses parents, mais de tous ses ascendants ; sans doute l’action des premiers est particulièrement forte parce qu’elle est immédiate, mais celle des générations antérieures est susceptible de s’accumuler quand elle s’exerce dans le même sens, et, grâce à cette accumulation qui compense les effets de l’éloignement, elle peut atteindre un degré d’énergie suffisant pour neutraliser ou atténuer la précédente. Or le type moyen d’un groupe naturel est celui qui correspond aux conditions de la vie moyenne, par conséquent aux plus ordinaires. Il exprime la manière dont les individus se sont adaptés à ce qu’on peut appeler le milieu moyen, tant physique que social, c’est-à-dire au milieu où vit le plus grand nombre. Ces conditions moyennes étaient les plus fréquentes dans le passé pour la même raison qui fait qu’elles sont les plus générales dans le présent ; c’est donc celles où se trouvaient placés la majeure partie de nos ascendants. Il est vrai qu’avec le temps elles ont pu changer ; mais elles ne se modifient généralement qu’avec lenteur. Le type moyen reste donc sensiblement le même pendant longtemps. Par suite, c’est lui qui se répète le plus souvent et de la manière la plus uniforme dans la série des générations antérieures, du moins dans celles qui sont assez proches pour faire sentir efficacement leur action. C’est grâce à cette constance qu’il acquiert une fixité qui en fait le centre de gravité de l’influence héréditaire. Les caractères qui le constituent sont ceux qui ont le plus de résistance, qui tendent à se transmettre avec le plus de force et de précision ; ceux au contraire qui s’en écartent ne survivent que dans un état d’indétermination d’autant plus grande que l’écart est plus considérable. Voilà pourquoi les déviations qui se produisent ne sont jamais que passagères et ne parviennent même à se maintenir pour un temps que d’une manière très imparfaite.

Toutefois, cette explication même, d’ailleurs un peu différente de celle qu’a proposée M. Galton lui-même, permet de conjecturer que sa loi, pour être parfaitement exacte, aurait besoin d’être légèrement rectifiée. En effet, le type moyen de nos ascendants ne se confond avec celui de notre génération que dans la mesure où la vie moyenne n’a pas changé. Or, en fait, des variations se produisent d’une génération à l’autre qui entraînent des changements dans la constitution du type moyen. Si les faits recueillis par M. Galton semblent néanmoins confirmer sa loi telle qu’il l’a formulée, c’est qu’il ne l’a guère vérifiée que pour des caractères physiques qui sont relativement immuables, comme la taille ou la couleur des yeux. Mais si l’on observait d’après la même méthode d’autres propriétés, soit organiques, soit psychiques, il est certain qu’on s’apercevrait des effets de l’évolution. Par conséquent, à parler à la rigueur, les caractères dont le degré de transmissibilité est maximum ne sont pas ceux dont l’ensemble constitue le type moyen d’une génération donnée, mais ceux que l’on obtiendrait en prenant la moyenne entre les types moyens des générations successives. Sans cette rectification, d’ailleurs, on ne saurait s’expliquer comment la moyenne du groupe peut progresser ; car si l’on prend à la lettre la proposition de M. Galton, les sociétés seraient toujours et invinciblement ramenées au même niveau puisque le type moyen de deux générations, même éloignées l’une de l’autre, serait identique. Or, bien loin que cette identité soit la loi, on voit, au contraire, même des caractères physiques aussi simples que la taille moyenne ou la couleur moyenne des yeux changer peu à peu, quoique très lentement. La vérité, c’est que, s’il se produit dans le milieu des changements qui durent, les modifications organiques et psychiques qui en résultent finissent par se fixer et s’intégrer dans le type moyen qui évolue. Les variations qui s’y produisent chemin faisant ne sauraient donc avoir le même degré de transmissibilité que les éléments qui s’y répètent constamment.

Le type moyen résulte de la superposition des types individuels et exprime ce qu’ils ont le plus en commun. Par conséquent, les traits dont il est formé sont d’autant plus définis qu’ils se répètent plus identiquement chez les différents membres du groupe ; car, quand cette identité est complète, ils s’y retrouvent intégralement avec tous leurs caractères et jusque dans leurs nuances. Au contraire, quand ils varient d’un individu à l’autre, comme les points par où ils coïncident sont plus rares, ce qui en subsiste dans le type moyen se réduit à des linéaments d’autant plus généraux que les différences sont plus grandes. Or, nous savons que les dissemblances individuelles vont en se multipliant, c’est-à-dire que les éléments constitutifs du type moyen se diversifient davantage. Ce type lui-même doit donc comprendre moins de traits déterminés et cela d’autant plus que la société est plus différenciée. L’homme moyen prend une physionomie de moins en moins nette et accusée, un aspect plus schématique. C’est une abstraction de plus en plus difficile à fixer et à délimiter. D’autre part, plus les sociétés appartiennent à une espèce élevée, plus elles évoluent rapidement, puisque la tradition devient plus souple, comme nous l’avons établi. Le type moyen change donc d’une génération à l’autre. Par conséquent, le type doublement composé qui résulte de la superposition de tous ces types moyens est encore plus abstrait que chacun d’eux et le devient toujours davantage. Puisque donc c’est l’hérédité de ce type qui constitue l’hérédité normale, on voit que, selon le mot de M. Perrier, les conditions de cette dernière se modifient profondément. Sans doute, cela ne veut pas dire qu’elle transmette moins de choses d’une manière absolue ; car si les individus présentent plus de caractères dissemblables, ils présentent aussi plus de caractères. Mais ce qu’elle transmet consiste de plus en plus en des prédispositions indéterminées, en des façons générales de sentir et de penser qui peuvent se spécialiser de mille manières différentes. Ce n’est plus comme autrefois des mécanismes complets, exactement agencés en vue de fins spéciales, mais des tendances très vagues qui n’engagent pas définitivement l’avenir. L’héritage n’est pas devenu moins riche, mais il n’est plus tout entier en biens liquides. La plupart des valeurs dont il est composé ne sont pas encore réalisées, et tout dépend de l’usage qui en sera fait.

Cette flexibilité plus grande des caractères héréditaires n’est pas due seulement à leur état d’indétermination, mais à l’ébranlement qu’ils ont reçu par suite des changements par lesquels ils ont passé. On sait en effet qu’un type est d’autant plus instable qu’il a déjà subi plus de déviations. « Parfois, dit M. de Quatrefages, les moindres causes transforment rapidement ces organismes devenus pour ainsi dire instables. Le bœuf suisse, transporté en Lombardie, devient un bœuf lombard en deux générations. Deux générations suffisent aussi pour que nos abeilles de Bourgogne, petites et brunes, deviennent dans la Bresse grosses et jaunes. » Pour toutes ces raisons, l’hérédité laisse toujours plus de champ aux combinaisons nouvelles. Non seulement il y a un nombre croissant de choses sur lesquelles elle n’a pas prise, mais les propriétés dont elle assure la continuité deviennent plus plastiques. L’individu est donc moins fortement enchaîné à son passé ; il lui est plus facile de s’adapter aux circonstances nouvelles qui se produisent et les progrès de la division du travail deviennent ainsi plus aisés et plus rapides.

Àun autre point de vue encore, ces théories nous intéressent. Une des conclusions de notre travail auxquelles nous attachons le plus d’importance est cette idée que les phénomènes sociaux dérivent de causes sociales et non de causes psychologiques ; que le type collectif n’est pas la simple généralisation d’un type individuel, mais qu’au contraire celui-ci est né de celui-là. Dans un autre ordre de faits, Weismann démontre de même que la race n’est pas un simple prolongement de l’individu ; que le type spécifique, au point de vue physiologique et anatomique, n’est pas un type individuel qui s’est perpétué dans le temps, mais qu’il a son évolution propre, que le second s’est détaché du premier, loin d’en être la source. Sa doctrine est, comme la nôtre, à ce qu’il nous semble, une protestation contre les théories simplistes qui réduisent le composé au simple, le tout à la partie, la société ou la race à l’individu.