‹ De la division du travail socialChapitre 12 sur 16 · Livre II · Chapitre V

Livre II · Chapitre V

Ce qui précède nous permet de mieux comprendre la manière dont la division du travail fonctionne dans la société.

Àce point de vue, la division du travail social se distingue de la division du travail physiologique par un caractère essentiel. Dans l’organisme, chaque cellule a son rôle défini et ne peut en changer. Dans la société, les tâches n’ont jamais été réparties d’une manière aussi immuable. Là même où les cadres de l’organisation sont le plus rigides, l’individu peut se mouvoir à l’intérieur de celui où le sort l’a fixé, avec une certaine liberté. Dans la Rome primitive, le plébéien pouvait librement entreprendre toutes les fonctions qui n’étaient pas exclusivement réservées aux patriciens : dans l’Inde même, les carrières attribuées à chaque caste avaient une suffisante généralité pour laisser la place à un certain choix. Dans tout pays, si l’ennemi s’est emparé de la capitale, c’est-à-dire du cerveau même de la nation, la vie sociale n’est pas suspendue pour cela, mais, au bout d’un temps relativement court, une autre ville se trouve en état de remplir cette fonction complexe à laquelle pourtant rien ne l’avait préparée.

Àmesure que le travail se divise davantage, cette souplesse et cette liberté deviennent plus grandes. On voit le même individu s’élever des occupations les plus humbles aux plus importantes. Le principe d’après lequel tous les emplois sont également accessibles à tous les citoyens ne se serait pas généralisé à ce point s’il ne recevait des applications constantes. Ce qui est plus fréquent encore, c’est qu’un travailleur quitte sa carrière pour la carrière voisine. Alors que l’activité scientifique n’était pas spécialisée, le savant, embrassant à peu près toute la science, ne pouvait guère changer de fonction, car il lui eût fallu renoncer à la science elle-même. Aujourd’hui, il arrive souvent qu’il se consacre successivement à des sciences différentes, qu’il passe de la chimie à la biologie, de la physiologie à la psychologie, de la psychologie à la sociologie. Cette aptitude à prendre successivement des formes très diverses n’est nulle part aussi sensible que dans le monde économique. Comme rien n’est plus variable que les goûts et les besoins auxquels répondent ces fonctions, il faut que le commerce et l’industrie se tiennent dans un perpétuel état d’équilibre instable, afin de pouvoir se plier à tous les changements qui se produisent dans la demande. Tandis qu’autrefois l’immobilité était l’état presque naturel du capital, que la loi même empêchait qu’il se mobilisât trop aisément, aujourd’hui on peut à peine le suivre à travers toutes ses transformations, tant est grande la rapidité avec laquelle il s’engage dans une entreprise, s’en retire pour se reposer ailleurs où il ne se fixe que pour quelques instants. Aussi faut-il que les travailleurs se tiennent prêts à le suivre et, par conséquent, à servir dans des emplois différents.

La nature des causes dont dépend la division du travail social explique ce caractère. Si le rôle de chaque cellule est fixé d’une manière immuable, c’est qu’il lui est imposé par sa naissance ; elle est emprisonnée dans un système d’habitudes héréditaires qui lui marquent sa voie et dont elle ne peut se défaire. Elle ne peut même les modifier sensiblement, parce qu’elles ont affecté trop profondément la substance dont elle est formée. Sa structure prédétermine sa vie. Nous venons de voir qu’il n’en est pas de même dans la société. L’individu n’est pas voué par ses origines à une carrière spéciale ; sa constitution congénitale ne le prédestine pas nécessairement à un rôle unique en le rendant incapable de tout autre, mais il ne reçoit de l’hérédité que des prédispositions très générales, partant très souples, et qui peuvent prendre des formes différentes.

Il est vrai qu’il les détermine lui-même par l’usage qu’il en fait. Comme il lui faut engager ses facultés dans des fonctions particulières et les spécialiser, il est obligé de soumettre à une culture plus intensive celles qui sont plus immédiatement requises pour son emploi et laisser les autres s’atrophier en partie. C’est ainsi qu’il ne peut développer au delà d’un certain point son cerveau sans perdre une partie de sa force musculaire ou de sa puissance reproductrice ; qu’il ne peut surexciter ses facultés d’analyse et de réflexion sans affaiblir l’énergie de sa volonté et la vivacité de ses sentiments, ni prendre l’habitude de l’observation sans perdre celle de la dialectique. De plus, par la force même des choses, celle de ses facultés qu’il intensifie au détriment des autres est nécessitée à prendre des formes définies, dont elle devient peu à peu prisonnière. Elle contracte l’habitude de certaines pratiques, d’un fonctionnement déterminé, qu’il devient d’autant plus difficile de changer qu’il dure depuis plus longtemps. Mais, comme cette spécialisation résulte d’efforts purement individuels, elle n’a ni la fixité, ni la rigidité que seule peut produire une longue hérédité. Ces pratiques sont plus souples parce qu’elles sont d’une plus récente origine. Comme c’est l’individu qui s’y est engagé, il peut s’en dégager, se reprendre pour en contracter de nouvelles. Il peut même réveiller des facultés engourdies par un sommeil prolongé, ranimer leur vitalité, les remettre au premier plan, quoique, à vrai dire, cette sorte de résurrection soit déjà plus difficile.

On est tenté, au premier abord, de voir dans ces faits des phénomènes de régression ou la preuve d’une certaine infériorité, tout au moins l’état transitoire d’un être inachevé en voie de formation. En effet, c’est surtout chez les animaux inférieurs que les différentes parties de l’agrégat peuvent aussi facilement changer de fonction et se substituer les unes aux autres. Au contraire, à mesure que l’organisation se perfectionne, il leur devient de plus en plus impossible de sortir du rôle qui leur est assigné. On est ainsi conduit à se demander si un jour ne viendra pas où la société prendra une forme plus arrêtée, où chaque organe, chaque individu aura une fonction définie et n’en changera plus. C’était, à ce qu’il semble, la pensée de Comte; c’est certainement celle de M. Spencer. L’induction pourtant est précipitée ; car ce phénomène de substitution n’est pas spécial aux êtres très simples, mais on l’observe également aux degrés les plus élevés de la hiérarchie, et notamment dans les organes supérieurs des organismes supérieurs. Ainsi, « les troubles consécutifs à l’ablation de certains domaines de l’écorce cérébrale disparaissent très souvent après un laps de temps plus ou moins long. Ce phénomène peut seulement être expliqué par la supposition suivante : d’autres éléments remplissent par suppléance la fonction des éléments supprimés. Ce qui implique que les éléments suppléants sont exercés à de nouvelles fonctions… Un élément qui, lors des rapports normaux de conduction, effectue une sensation visuelle, devient, grâce à un changement de conditions, facteur d’une sensation tactile, d’une sensation musculaire ou de l’innervation motrice. Bien plus, on est presque obligé de supposer que, si le réseau central des filets nerveux a le pouvoir de transmettre des phénomènes de diverses natures à un seul et même élément, cet élément sera en état de réunir dans son intérieur une pluralité de fonctions différentes. » C’est ainsi encore que les nerfs moteurs peuvent devenir centripètes et que les nerfs sensibles se transforment en centrifuges. Enfin, si une nouvelle répartition de toutes ces fonctions peut s’effectuer quand les conditions de transmission sont modifiées, il y a lieu de présumer, d’après M. Wundt, que, « même à l’état normal, il se présente des oscillations ou variations qui dépendent du développement variable des individus. »

C’est qu’en effet une spécialisation rigide n’est pas nécessairement une marque de supériorité. Bien loin qu’elle soit bonne en toutes circonstances, il y a souvent intérêt à ce que l’organe ne soit pas figé dans son rôle. Sans doute, une fixité même très grande est utile là où le milieu lui-même est fixe ; c’est le cas, par exemple, des fonctions nutritives dans l’organisme individuel. Elles ne sont pas sujettes à de grands changements pour un même type organique ; par conséquent, il n’y a pas d’inconvénient, mais tout intérêt, à ce qu’elles prennent une forme définitivement arrêtée. Voilà pourquoi le polype, dont le tissu interne et le tissu externe se remplacent l’un l’autre avec tant de facilité, est moins bien armé pour la lutte que les animaux plus élevés chez qui cette substitution est toujours incomplète et presque impossible. Mais il en est tout autrement quand les circonstances dont dépend l’organe changent souvent : alors il faut changer soi-même ou périr. C’est ce qui arrive aux fonctions complexes et qui nous adaptent à des milieux complexes. Ces derniers en effet, à cause de leur complexité même, sont essentiellement instables : il s’y produit sans cesse quelque rupture d’équilibre, quelque nouveauté. Pour y rester adaptée, il faut donc que la fonction, elle aussi, soit toujours prête à changer, à se plier aux situations nouvelles. Or, de tous les milieux qui existent, il n’en est pas de plus complexe que le milieu social ; il est donc tout naturel que la spécialisation des fonctions sociales ne soit pas définitive comme celle des fonctions biologiques, et puisque cette complexité augmente à mesure que le travail se divise davantage, cette élasticité devient toujours plus grande. Sans doute, elle est toujours enfermée dans des limites déterminées, mais qui reculent de plus en plus.

En définitive, ce qu’atteste cette flexibilité relative et toujours croissante, c’est que la fonction devient de plus en plus indépendante de l’organe. En effet, rien n’immobilise une fonction comme d’être liée à une structure trop définie ; car, de tous les arrangements, il n’en est pas de plus stable ni qui s’oppose davantage aux changements. Une structure, ce n’est pas seulement une certaine manière d’agir ; c’est une manière d’être qui nécessite une certaine manière d’agir. Elle implique non seulement une certaine façon de vibrer, particulière aux molécules, mais un arrangement de ces dernières qui rend presque impossible tout autre mode de vibrations. Si donc la fonction prend plus de souplesse, c’est qu’elle soutient un rapport moins étroit avec la forme de l’organe ; c’est que le lien entre ces deux termes devient plus lâche.

On observe en effet que ce relâchement se produit à mesure que les sociétés et leurs fonctions deviennent plus complexes. Dans les sociétés inférieures, où les tâches sont générales et simples, les différentes classes qui en sont chargées se distinguent les unes des autres par des caractères morphologiques ; en d’autres termes, chaque organe se distingue des autres anatomiquement. Comme chaque caste, chaque couche de la population a sa manière de se nourrir, de se vêtir, etc., et ces différences de régime entraînent des différences physiques. « Les chefs fidjiens sont de grande taille, bien faits et fortement musclés ; les gens de rang inférieur offrent le spectacle d’une maigreur qui provient d’un travail écrasant et d’une alimentation chétive. Aux îles Sandwich, les chefs sont grands et vigoureux et leur extérieur l’emporte tellement sur celui du bas peuple qu’on les dirait de race différente. Ellis, confirmant le récit de Cook, dit que les chefs tahitiens sont, presque sans exception, aussi au-dessus du paysan par la force physique qu’ils le sont par le rang et les richesses. Erskine remarque une différence analogue chez les naturels des îles Tonga. » Au contraire, dans les sociétés supérieures, ces contrastes disparaissent. Bien des faits tendent à prouver que les hommes voués aux différentes fonctions sociales se distinguent moins qu’autrefois les uns des autres par la forme de leur corps, par leurs traits ou leur tournure. On se pique même de n’avoir pas l’air de son métier. Si, suivant le vœu de M. Tarde, la statistique et l’anthropométrie s’appliquaient à déterminer avec plus de précision les caractères constitutifs des divers types professionnels, on constaterait vraisemblablement qu’ils différent moins que par le passé, surtout si l’on tient compte de la différenciation plus grande des fonctions.

Un fait qui confirme cette présomption, c’est que l’usage des costumes professionnels tombe de plus en plus en désuétude. En effet, quoique les costumes aient assurément servi à rendre sensibles des différences fonctionnelles, on ne saurait voir dans ce rôle leur unique raison d’être, puisqu’ils disparaissent à mesure que les fonctions sociales se différencient davantage. Ils doivent donc correspondre à des dissemblances d’une autre nature. Si d’ailleurs, avant l’institution de cette pratique, les hommes des différentes classes n’avaient déjà présenté des différences somatiques apparentes, on ne voit pas comment ils auraient eu l’idée de se distinguer de cette manière. Ces marques extérieures d’origine conventionnelle ont dû n’être inventées qu’à l’imitation de marques extérieures d’origine naturelle. Le costume ne nous semble pas être autre chose que le type professionnel qui, pour se manifester même à travers les vêtements, les marque de son empreinte et les différencie à son image. C’en est comme le prolongement. C’est surtout évident pour ces distinctions qui jouent le même rôle que le costume et viennent certainement des mêmes causes, comme l’habitude de porter la barbe coupée de telle ou telle manière, ou de ne pas la porter du tout, ou d’avoir les cheveux ras ou longs, etc. Ce sont des traits mêmes du type professionnel qui, après s’être produits et constitués spontanément, se reproduisent par voie d’imitation et artificiellement. La diversité des costumes symbolise donc avant tout des différences morphologiques ; par conséquent, s’ils disparaissent, c’est que ces différences s’effacent. Si les membres des diverses professions n’éprouvent plus le besoin de se distinguer les uns des autres par des signes visibles, c’est que cette distinction ne correspond plus à rien dans la réalité. Pourtant, les dissemblances fonctionnelles ne font que devenir plus nombreuses et plus prononcées ; c’est donc que les types morphologiques se nivellent. Cela ne veut certainement pas dire que tous les cerveaux sont indifféremment aptes à toutes les fonctions, mais que leur indifférence fonctionnelle, tout en restant limitée, devient plus grande.

Or, cet affranchissement de la fonction, loin d’être une marque d’infériorité, prouve seulement qu’elle devient plus complexe. Car s’il est plus difficile aux éléments constitutifs des tissus de s’arranger de manière à l’incarner et, par conséquent, à la retenir et à l’emprisonner, c’est parce qu’elle est faite d’agencements trop savants et trop délicats. On peut même se demander si, à partir d’un certain degré de complexité, elle ne leur échappe pas définitivement, si elle ne finit pas par déborder tellement l’organe qu’il est impossible à celui-ci de la résorber complètement. Qu’en fait elle soit indépendante de la forme du substrat, c’est une vérité depuis longtemps établie par les naturalistes ; seulement, quand elle est générale et simple, elle ne peut pas rester longtemps dans cet état de liberté, parce que l’organe se l’assimile facilement et, du même coup, l’enchaîne. Mais il n’y a pas de raison de supposer que cette puissance d’assimilation soit indéfinie. Tout fait présumer au contraire que, à partir d’un certain moment, la disproportion devient toujours plus grande entre la simplicité des arrangements moléculaires et la complexité des arrangements fonctionnels. Le lien entre les seconds et les premiers va donc en se détendant. Sans doute, il ne s’ensuit pas que la fonction puisse exister en dehors de tout organe ni même qu’il puisse jamais y avoir absence de tout rapport entre ces deux termes ; seulement le rapport devient moins immédiat.

Le progrès aurait donc pour effet de détacher de plus en plus, sans l’en séparer toutefois, la fonction de l’organe, la vie de la matière, de la spiritualiser par conséquent, de la rendre plus souple, plus libre, en la rendant plus complexe. C’est parce que le spiritualisme a le sentiment que tel est le caractère des formes supérieures de l’existence qu’il s’est toujours refusé à voir dans la vie psychique une simple conséquence de la constitution moléculaire du cerveau. En fait, nous savons que l’indifférence fonctionnelle des différentes régions de l’encéphale, si elle n’est pas absolue, est pourtant grande. Aussi les fonctions cérébrales sont-elles les dernières à se prendre sous une forme immuable. Elles sont plus longtemps plastiques que les autres et gardent d’autant plus leur plasticité qu’elles sont plus complexes ; c’est ainsi que leur évolution se prolonge beaucoup plus tard chez le savant que chez l’homme inculte. Si donc les fonctions sociales présentent ce même caractère d’une manière encore plus accusée, ce n’est pas par suite d’une exception sans précédent, mais c’est qu’elles correspondent à un stade encore plus élevé du développement de la nature.

En déterminant la cause principale des progrès de la division du travail, nous avons déterminé du même coup le facteur essentiel de ce qu’on appelle la civilisation.

Elle est elle-même une conséquence nécessaire des changements qui se produisent dans le volume et dans la densité des sociétés. Si la science, l’art, l’activité économique se développent, c’est par suite d’une nécessité qui s’impose aux hommes : c’est qu’il n’y a pas pour eux d’autre manière de vivre dans les conditions nouvelles où ils sont placés. Du moment que le nombre des individus entre lesquels des relations sociales sont établies est plus considérable, ils ne peuvent se maintenir que s’ils se spécialisent davantage, travaillent davantage, surexcitent leurs facultés ; et de cette stimulation générale résulte inévitablement un plus haut degré de culture. De ce point de vue, la civilisation apparaît donc, non comme un but qui meut les peuples par l’attrait qu’il exerce sur eux, non comme un bien, entrevu et désiré par avance, dont ils cherchent à s’assurer par tous les moyens la part la plus large possible, mais comme l’effet d’une cause, comme la résultante nécessaire d’un état donné. Ce n’est pas le pôle vers lequel s’oriente le développement historique et dont les hommes cherchent à se rapprocher pour être plus heureux ou meilleurs ; car ni le bonheur, ni la moralité ne s’accroissent nécessairement avec l’intensité de la vie. Ils marchent parce qu’il faut marcher, et ce qui détermine la vitesse de cette marche, c’est la pression plus ou moins forte qu’ils exercent les uns sur les autres, suivant qu’ils sont plus ou moins nombreux.

Ce n’est pas à dire que la civilisation ne serve à rien ; mais ce n’est pas les services qu’elle rend qui la font progresser. Elle se développe parce qu’elle ne peut pas ne pas se développer ; une fois qu’il est effectué, ce développement se trouve être généralement utile ou, tout au moins, il est utilisé ; il répond à des besoins qui se sont formés en même temps, parce qu’ils dépendent des mêmes causes. Mais c’est un ajustement après coup. Encore faut-il ajouter que les bienfaits qu’elle rend à ce titre ne sont pas un enrichissement positif, un accroissement de notre capital de bonheur, mais ne font que réparer les pertes qu’elle-même a causées. C’est parce que cette suractivité de la vie générale fatigue et affine notre système nerveux qu’il se trouve avoir besoin de réparations proportionnées à ses dépenses, c’est-à-dire de satisfactions plus variées et plus complexes. Par là, on voit mieux encore combien il est faux de faire de la civilisation la fonction de la division du travail ; elle n’en est qu’un contre-coup. Elle ne peut en expliquer ni l’existence ni les progrès puisqu’elle n’a pas par elle-même de valeur intrinsèque et absolue, mais, au contraire, n’a de raison d’être que dans la mesure où la division du travail elle-même se trouve être nécessaire.

On ne s’étonnera pas de l’importance qui est ainsi attribuée au facteur numérique, si l’on remarque qu’il joue un rôle tout aussi capital dans l’histoire des organismes. En effet, ce qui définit l’être vivant, c’est la double propriété qu’il a de se nourrir et de se reproduire, et la reproduction n’est elle-même qu’une conséquence de la nutrition. Par conséquent, l’intensité de la vie organique est proportionnelle, toutes choses égales, à l’activité de la nutrition, c’est-à-dire au nombre des éléments que l’organisme est susceptible de s’incorporer. Aussi, ce qui a non seulement rendu possible, mais nécessité l’apparition d’organismes complexes, c’est que, dans de certaines conditions, les organismes plus simples restent groupés ensemble de manière à former des agrégats plus volumineux. Comme les parties constitutives de l’animal sont alors plus nombreuses, leurs rapports ne sont plus les mêmes, les conditions de la vie sociale sont changées, et ce sont ces changements à leur tour qui déterminent et la division du travail, et le polymorphisme, et la concentration des forces vitales et leur plus grande énergie. L’accroissement de la substance organique, voilà donc le fait qui domine tout le développement zoologique. Il n’est pas surprenant que le développement social soit soumis à la même loi.

D’ailleurs, sans recourir à ces raisons d’analogie, il est facile de s’expliquer le rôle fondamental de ce facteur. Toute vie sociale est constituée par un système de faits qui dérivent de rapports positifs et durables, établis entre une pluralité d’individus. Elle est donc d’autant plus intense que les réactions échangées entre les unités composantes sont elles-mêmes plus fréquentes et plus énergiques. Or, de quoi dépendent cette fréquence et cette énergie ? De la nature des éléments en présence, de leur plus ou moins grande vitalité ? Mais nous verrons dans ce chapitre même que les individus sont beaucoup plutôt un produit de la vie commune qu’ils ne la déterminent. Si de chacun d’eux on retire tout ce qui est dû à l’action de la société, le résidu que l’on obtient, outre qu’il se réduit à peu de chose, n’est pas susceptible de présenter une grande variété. Sans la diversité des conditions sociales dont ils dépendent, les différences qui les séparent seraient inexplicables ; ce n’est donc pas dans les inégales aptitudes des hommes qu’il faut aller chercher la cause de l’inégal développement des sociétés. Sera-ce dans l’inégale durée de ces rapports ? Mais le temps par lui-même ne produit rien ; il est seulement nécessaire pour que les énergies latentes apparaissent au jour. Il ne reste donc d’autre facteur variable que le nombre des individus en rapports et leur proximité matérielle et morale, c’est-à-dire le volume et la densité de la société. Plus ils sont nombreux et plus ils exercent de près leur action les uns sur les autres, plus ils réagissent avec force et rapidité ; plus, par conséquent, la vie sociale devient intense. Or, c’est cette intensification qui constitue la civilisation.

Mais, tout en étant un effet de causes nécessaires, la civilisation peut devenir une fin, un objet de désir, en un mot un idéal. En effet, il y a pour une société, à chaque moment de son histoire, une certaine intensité de la vie collective qui est normale, étant donnés le nombre et la distribution des unités sociales. Assurément, si tout se passe normalement, cet état se réalisera de soi-même ; mais précisément on peut se proposer de faire en sorte que les choses se passent normalement. Si la santé est dans la nature, il en est de même de la maladie. La santé n’est même, dans les sociétés comme dans les organismes individuels, qu’un type idéal qui n’est nulle part réalisé tout entier. Chaque individu sain en a des traits plus ou moins nombreux ; mais nul ne les réunit tous. C’est donc une fin digne d’être poursuivie que de chercher à rapprocher autant que possible la société de ce degré de perfection.

D’autre part, la voie à suivre pour atteindre ce but peut être raccourcie. Si, au lieu de laisser les causes engendrer leurs effets au hasard et suivant les énergies qui les poussent, la réflexion intervient pour en diriger le cours, elle peut épargner aux hommes bien des essais douloureux. Le développement de l’individu ne reproduit celui de l’espèce que d’une manière abrégée ; il ne repasse pas par toutes les phases qu’elle a traversées, mais il en est qu’il omet et d’autres qu’il parcourt plus vite parce que les expériences faites par la race lui permettent d’accélérer les siennes. Or, la réflexion peut produire des résultats analogues ; car elle est également une utilisation de l’expérience antérieure en vue de faciliter l’expérience future. Par réflexion, d’ailleurs, il ne faut pas entendre exclusivement une connaissance scientifique du but et des moyens. La sociologie, dans son état actuel, n’est guère en état de nous guider efficacement dans la solution de ces problèmes pratiques. Mais, en dehors des représentations claires au milieu desquelles se meut le savant, il en est d’obscures auxquelles sont liées des tendances. Pour que le besoin stimule la volonté, il n’est pas nécessaire qu’il soit éclairé par la science. Des tâtonnements obscurs suffisent pour apprendre aux hommes qu’il leur manque quelque chose, pour éveiller des aspirations et faire en même temps sentir dans quel sens ils doivent tourner leurs efforts.

Ainsi, une conception mécaniste de la société n’exclut pas l’idéal, et c’est à tort qu’on lui reproche de réduire l’homme à n’être qu’un témoin inactif de sa propre histoire. Qu’est-ce en effet qu’un idéal, sinon une représentation anticipée d’un résultat désiré et dont la réalisation n’est possible que grâce à cette anticipation même ? De ce que tout se fait d’après des lois, il ne suit pas que nous n’ayons rien à faire. On trouvera peut-être mesquin un tel objectif parce qu’il ne s’agit en somme que de nous faire vivre en état de santé. Mais c’est oublier que, pour l’homme cultivé, la santé consiste à satisfaire régulièrement les besoins les plus élevés tout aussi bien que les autres ; car les premiers ne sont pas moins que les seconds enracinés dans sa nature. Il est vrai qu’un tel idéal est prochain, que les horizons qu’il nous ouvre n’ont rien d’illimité. En aucun cas il ne saurait consister à exalter sans mesure les forces de la société, mais seulement à les développer dans la limite marquée par l’état défini du milieu social. Tout excès est un mal comme toute insuffisance. Mais quel autre idéal peut-on se proposer ? Chercher à réaliser une civilisation supérieure à celle que réclame la nature des conditions ambiantes, c’est vouloir déchaîner la maladie dans la société même dont on fait partie ; car il n’est pas possible de surexciter l’activité collective au delà du degré déterminé par l’état de l’organisme social, sans en compromettre la santé. En fait, il y a à chaque époque un certain raffinement de civilisation dont le caractère maladif est attesté par l’inquiétude et le malaise qui l’accompagnent toujours. Or, la maladie n’a jamais rien de désirable.

Mais, si l’idéal est toujours défini, il n’est jamais définitif. Puisque le progrès est une conséquence des changements qui se font dans le milieu social, il n’y a aucune raison de supposer qu’il doive jamais finir. Pour qu’il pût avoir un terme, il faudrait que, à un moment donné, le milieu devint stationnaire. Or, une telle hypothèse est contraire aux inductions les plus légitimes. Tant qu’il y aura des sociétés distinctes, le nombre des unités sociales sera nécessairement variable dans chacune d’elles. À supposer même que le chiffre des naissances parvienne jamais à se maintenir à un niveau constant, il y aura toujours, d’un pays à l’autre, des mouvements de population, soit par suite de conquêtes violentes, soit par suite d’infiltrations lentes et silencieuses. En effet, il est impossible que les peuples les plus forts ne tendent pas à s’incorporer les plus faibles, comme les plus denses se déversent chez les moins denses ; c’est une loi mécanique de l’équilibre social non moins nécessaire que celle qui régit l’équilibre des liquides. Pour qu’il en fût autrement, il faudrait que toutes les sociétés humaines eussent la même énergie vitale et la même densité, ce qui est irreprésentable, ne serait-ce que par suite de la diversité des habitats.

Il est vrai que cette source de variations serait tarie si l’humanité tout entière formait une seule et même société. Mais, outre que nous ignorons si un tel idéal est réalisable, pour que le progrès s’arrêtât, il faudrait encore qu’à l’intérieur de cette société gigantesque les rapports entre les unités sociales fussent eux-mêmes soustraits à tout changement. Il faudrait qu’ils restassent toujours distribués de la même manière ; que non seulement l’agrégat total, mais encore chacun des agrégats élémentaires dont il serait formé conservât les mêmes dimensions. Mais une telle uniformité est impossible, par cela seul que ces groupes partiels n’ont pas tous la même étendue ni la même vitalité. La population ne peut pas être concentrée sur tous les points de la même manière, or, il est inévitable que les plus grands centres, ceux, où la vie est le plus intense, exercent sur les autres une attraction proportionnée à leur importance. Les migrations qui se produisent ainsi ont pour effet de concentrer davantage les unités sociales dans certaines régions, et par conséquent d’y déterminer des progrès nouveaux qui s’irradient peu à peu des foyers où ils sont nés sur le reste du pays. D’autre part, ces changements en entraînent d’autres dans les voies de communication, qui en provoquent d’autres à leur tour, sans qu’il soit possible de dire où s’arrêtent ces répercussions. En fait, bien loin que les sociétés, à mesure qu’elles se développent, se rapprochent d’un état stationnaire, elles deviennent au contraire plus mobiles et plus plastiques.

Si, néanmoins, M. Spencer a pu admettre que l’évolution sociale a une limite qui ne saurait être dépassée, c’est que, suivant lui, le progrès n’a d’autre raison d’être que d’adapter l’individu au milieu cosmique qui l’entoure. Pour ce philosophe, la perfection consiste dans l’accroissement de la vie individuelle, c’est-à-dire dans une correspondance plus complète de l’organisme avec ses conditions physiques. Quant à la société, c’est un des moyens par lesquels s’établit cette correspondance plutôt que le terme d’une correspondance spéciale. Parce que l’individu n’est pas seul au monde, mais qu’il est environné de rivaux, qui lui disputent ses moyens d’existence, il a tout intérêt à établir entre ses semblables et lui des relations telles qu’ils le servent, au lieu de le gêner ; ainsi naît la société, et tout le progrès social consiste à améliorer ces rapports, de manière à leur faire produire plus complètement l’effet en vue duquel ils sont établis. Ainsi, malgré les analogies biologiques sur lesquelles il a si longuement insisté, M. Spencer ne voit pas dans les sociétés une réalité proprement dite, qui existe par soi-même et en vertu de causes spécifiques et nécessaires, qui, par conséquent, s’impose à l’homme avec sa nature propre et à laquelle il est tenu de s’adapter pour vivre, tout aussi bien qu’au milieu physique ; mais c’est un arrangement institué par les individus afin d’étendre la vie individuelle « en longueur et en largeur. Elle consiste tout entière dans la coopération soit positive, soit négative, et l’une et l’autre n’ont d’autre objet que d’adapter l’individu à son milieu physique. Sans doute, elle est bien en ce sens une condition secondaire de cette adaptation ; elle peut, suivant la manière dont elle est organisée, rapprocher l’homme ou l’éloigner de l’état d’équilibre parfait, mais elle n’est pas elle-même un facteur qui contribue à déterminer la nature de cet équilibre. D’autre part, comme le milieu cosmique est doué d’une constance relative, que les changements y sont infiniment lents et rares, le développement qui a pour objet de nous mettre en harmonie avec lui est nécessairement limité. Il est inévitable qu’un moment arrive où il n’y ait plus de relations externes auxquelles ne correspondent des relations internes. Alors le progrès social ne pourra manquer de s’arrêter, puisqu’il sera arrivé au but où il tendait et qui en était la raison d’être : il sera achevé.

Mais, dans ces conditions, le progrès même de l’individu devient inexplicable.

En effet, pourquoi viserait-il à cette correspondance plus parfaite avec le milieu physique ? Pour être plus heureux ? Nous nous sommes déjà expliqués sur ce point. On ne peut même pas dire d’une correspondance qu’elle est plus complète qu’une autre, par cela seul qu’elle est plus complexe. En effet, on dit d’un organisme qu’il est en équilibre quand il répond d’une manière appropriée, non pas à toutes les forces externes, mais seulement à celles qui font impression sur lui. S’il en est qui ne l’affectent pas, elles sont pour lui comme si elles n’étaient pas et, par suite, il n’a pas à s’y adapter. Quelle que soit leur proximité matérielle, elles sont en dehors de son cercle d’adaptation, parce qu’il est en dehors de leur sphère d’action. Si donc le sujet est d’une constitution simple, homogène, il n’y aura qu’un petit nombre de circonstances externes qui soient de nature à le solliciter, et, par conséquent, il pourra se mettre en mesure de répondre à toutes ces sollicitations, c’est-à-dire réaliser un état d’équilibre irréprochable, à très peu de frais. Si, au contraire, il est très complexe, les conditions de l’adaptation seront plus nombreuses et plus compliquées, mais l’adaptation elle-même ne sera pas plus entière pour cela. Parce que beaucoup d’excitants agissent sur nous qui laissaient insensible le système nerveux trop grossier des hommes d’autrefois, nous sommes tenus, pour nous y ajuster, à un développement plus considérable. Mais le produit de ce développement, à savoir l’ajustement qui en résulte, n’est pas plus parfait dans un cas que dans l’autre ; il est seulement différent parce que les organismes qui s’ajustent sont eux-mêmes différents. Le sauvage dont l’épiderme ne sent pas fortement les variations de la température, y est aussi bien adapté que le civilisé qui s’en défend à l’aide de ses vêtements.

Si donc l’homme ne dépend pas d’un milieu variable, on ne voit pas quelle raison il aurait eue de varier ; aussi la société est-elle, non pas la condition secondaire, mais le facteur déterminant du progrès. Elle est une réalité qui n’est pas plus notre œuvre que le monde extérieur et à laquelle, par conséquent, nous devons nous plier pour pouvoir vivre ; et c’est parce qu’elle change que nous devons changer. Pour que le progrès s’arrêtât, il faudrait donc qu’à un moment le milieu social parvînt à un état stationnaire, et nous venons d’établir qu’une telle hypothèse est contraire à toutes les présomptions de la science.

Ainsi, non seulement une théorie mécaniste du progrès ne nous prive pas d’idéal, mais elle nous permet de croire que nous n’en manquerons jamais. Précisément parce que l’idéal dépend du milieu social qui est essentiellement mobile, il se déplace sans cesse. Il n’y a donc pas lieu de craindre que jamais le terrain ne nous manque, que notre activité arrive au terme de sa carrière et voie l’horizon se fermer devant elle. Mais, quoique nous ne poursuivions jamais que des fins définies et limitées, il y aura toujours, entre les points extrêmes où nous sommes parvenus et le but où nous tendons, un espace vide ouvert à nos efforts.

En même temps que les sociétés, les individus se transforment par suite des changements qui se produisent dans le nombre des unités sociales et leurs rapports.

Tout d’abord, ils s’affranchissent de plus en plus du joug de l’organisme. L’animal est placé presque exclusivement sous la dépendance du milieu physique ; sa constitution biologique prédétermine son existence. L’homme, au contraire, dépend de causes sociales. Sans doute, l’animal forme aussi des sociétés ; mais, comme elles sont très restreintes, la vie collective y est très simple ; elle y est en même temps stationnaire parce que l’équilibre de si petites sociétés est nécessairement stable. Pour ces deux raisons, elle se fixe facilement dans l’organisme ; elle n’y a pas seulement ses racines, elle s’y incarne tout entière au point de perdre ses caractères propres. Elle fonctionne grâce à un système d’instincts, de réflexes qui ne sont pas essentiellement distincts de ceux qui assurent le fonctionnement de la vie organique. Ils présentent, il est vrai, cette particularité qu’ils adaptent l’individu au milieu social et non au milieu physique, qu’ils ont pour causes des événements de la vie commune ; cependant, ils ne sont pas d’une autre nature que ceux qui déterminent dans certains cas, sans éducation préalable, les mouvements nécessaires au vol et à la marche. Il en est tout autrement chez l’homme parce que les sociétés qu’il forme sont beaucoup plus vastes ; même les plus petites que l’on connaisse dépassent en étendue la plupart des sociétés animales. Étant plus complexes, elles sont aussi plus changeantes, et ces deux causes réunies font que la vie sociale dans l’humanité ne se fige pas sous une forme biologique. Là même où elle est le plus simple, elle garde sa spécificité. Il y a toujours des croyances et des pratiques qui sont communes aux hommes sans être inscrites dans leurs tissus. Mais ce caractère s’accuse davantage à mesure que la matière et que la densité sociales s’accroissent. Plus il y a d’associés et plus ils réagissent les uns sur les autres, plus aussi le produit de ces réactions déborde l’organisme. L’homme se trouve ainsi placé sous l’empire de causes sui generis dont la part relative dans la constitution de la nature humaine devient toujours plus considérable.

Il y a plus : l’influence de ce facteur n’augmente pas seulement en valeur relative, mais en valeur absolue. La même cause qui accroît l’importance du milieu collectif, ébranle le milieu organique de manière à le rendre plus accessible à l’action des causes sociales et à l’y subordonner. Parce qu’il y a plus d’individus qui vivent ensemble, la vie commune est plus riche et plus variée ; mais, pour que cette variété soit possible, il faut que le type organique soit moins défini afin de pouvoir se diversifier. Nous avons vu en effet que les tendances et les aptitudes transmises par l’hérédité devenaient toujours plus générales et plus indéterminées, plus réfractaires par conséquent à se prendre sous forme d’instincts. Il se produit ainsi un phénomène qui est exactement l’inverse de celui que l’on observe aux débuts de l’évolution. Chez les animaux, c’est l’organisme qui s’assimile les faits sociaux et, les dépouillant de leur nature spéciale, les transforme en faits biologiques. La vie sociale se matérialise. Dans l’humanité, au contraire, et surtout dans les sociétés supérieures, ce sont les causes sociales qui se substituent aux causes organiques. C’est l’organisme qui se spiritualise.

Par suite de ce changement de dépendance, l’individu se transforme. Comme cette activité qui surexcite l’action spéciale des causes sociales ne peut pas se fixer dans l’organisme, une vie nouvelle, sui generis elle aussi, se surajoute à celle du corps. Plus libre, plus complexe, plus indépendante des organes qui la supportent, les caractères qui la distinguent s’accusent toujours davantage à mesure qu’elle progresse et se consolide. On reconnaît à cette description les traits essentiels de la vie psychique. Sans doute, il serait exagéré de dire que la vie psychique ne commence qu’avec les sociétés ; mais il est certain qu’elle ne prend de l’extension que quand les sociétés se développent. Voilà pourquoi, comme on l’a souvent remarqué, les progrès de la conscience sont en raison inverse de ceux de l’instinct. Quoi qu’on en ait dit, ce n’est pas la première qui dissout le second ; l’instinct, produit d’expériences accumulées pendant des générations, a une trop grande force de résistance pour s’évanouir par cela seul qu’il devient conscient. La vérité, c’est que la conscience n’envahit que les terrains que l’instinct a cessé d’occuper ou bien ceux où il ne peut pas s’établir. Ce n’est pas elle qui le fait reculer ; elle ne fait que remplir l’espace qu’il laisse libre. D’autre part, s’il régresse au lieu de s’étendre à mesure que s’étend la vie générale, la cause en est dans l’importance plus grande du facteur social. Ainsi, la grande différence qui sépare l’homme de l’animal, à savoir le plus grand développement de sa vie psychique, se ramène à celle-ci : sa plus grande sociabilité. Pour comprendre pourquoi les fonctions psychiques ont été portées, dès les premiers pas de l’espèce humaine, à un degré de perfectionnement inconnu des espèces animales, il faudrait d’abord savoir comment il se fait que les hommes, au lieu de vivre solitairement ou en petites bandes, se sont mis à former des sociétés plus étendues. Si, pour reprendre la définition classique, l’homme est un animal raisonnable, c’est qu’il est un animal sociable, ou du moins infiniment plus sociable que les autres animaux.

Ce n’est pas tout. Tant que les sociétés n’atteignent pas certaines dimensions ni un certain degré de concentration, la seule vie psychique qui soit vraiment développée est celle qui est commune à tous les membres du groupe, qui se retrouve identique chez chacun. Mais à mesure que les sociétés deviennent plus vastes et surtout plus condensées, une vie psychique d’un genre nouveau apparaît. Les diversités individuelles, d’abord perdues et confondues dans la masse des similitudes sociales, s’en dégagent, prennent du relief et se multiplient. Une multitude de choses qui restaient en dehors des consciences parce qu’elles n’affectaient pas l’être collectif, deviennent objets de représentations. Tandis que les individus n’agissaient qu’entraînés les uns par les autres, sauf les cas où leur conduite était déterminée par des besoins physiques, chacun d’eux devient une source d’activité spontanée. Les personnalités particulières se constituent, prennent conscience d’elles-mêmes, et cependant cet accroissement de la vie psychique de l’individu n’affaiblit pas celle de la société, mais ne fait que la transformer. Elle devient plus libre, plus étendue, et, comme en définitive elle n’a pas d’autres substrats que les consciences individuelles, celles-ci s’étendent, se compliquent et s’assouplissent par contre-coup.

Ainsi, la cause qui a suscité les différences qui séparent l’homme des animaux est aussi celle qui l’a contraint à s’élever au-dessus de lui-même. La distance toujours plus grande qu’il y a entre le sauvage et le civilisé ne vient pas d’une autre source. Si de la sensibilité confuse de l’origine la faculté d’idéation s’est peu à peu dégagée ; si l’homme a appris à former des concepts et à formuler des lois ; si son esprit a embrassé des portions de plus en plus étendues de l’espace et du temps ; si, non content de retenir le passé, il a de plus en plus empiété sur l’avenir ; si ses émotions et ses tendances, d’abord simples et peu nombreuses, se sont multipliées et diversifiées, c’est parce que le milieu social a changé sans interruption. En effet, à moins que ces transformations ne soient nées de rien, elles ne peuvent avoir eu pour causes que des transformations correspondantes des milieux ambiants. Or, l’homme ne dépend que de trois sortes de milieux : l’organisme, le monde extérieur, la société. Si l’on fait abstraction des variations accidentelles dues aux combinaisons de l’hérédité, — et leur rôle dans le progrès humain n’est certainement pas très considérable, — l’organisme ne se modifie pas spontanément ; il faut qu’il y soit lui-même contraint par quelque cause externe. Quant au monde physique, depuis les commencements de l’histoire il est resté sensiblement le même, si du moins on ne tient pas compte des nouveautés qui sont d’origine sociale. Par conséquent, il n’y a que la société qui ait assez changé pour pouvoir expliquer les changements parallèles de la nature individuelle.

Il n’y a donc pas de témérité à affirmer dès maintenant que, quelques progrès que fasse la psycho-physiologie, elle ne pourra jamais représenter qu’une fraction de la psychologie, puisque la majeure partie des phénomènes psychiques ne dérivent pas de causes organiques. C’est ce qu’ont compris les philosophes spiritualistes, et le grand service qu’ils ont rendu à la science a été de combattre toutes les doctrines qui réduisent la vie psychique à n’être qu’une efflorescence de la vie physique. Ils avaient le très juste sentiment que la première, dans ses manifestations les plus hautes, est beaucoup trop libre et trop complexe pour n’être qu’un prolongement de la seconde. Seulement, de ce qu’elle est en partie indépendante de l’organisme, il ne s’ensuit pas qu’elle ne dépende d’aucune cause naturelle et qu’il faille la mettre en dehors de la nature. Mais tous ces faits dont on ne peut trouver l’explication dans la constitution des tissus dérivent des propriétés du milieu social ; c’est du moins une hypothèse qui tire de ce qui précède une très grande vraisemblance. Or, le règne social n’est pas moins naturel que le règne organique. Par conséquent, de ce qu’il y a une vaste région de la conscience dont la genèse est inintelligible par la seule psycho-physiologie, on ne doit pas conclure qu’elle s’est formée toute seule et qu’elle est, par suite, réfractaire à l’investigation scientifique, mais seulement qu’elle relève d’une autre science positive qu’on pourrait appeler la socio-psychologie. Les phénomènes qui en constitueraient la matière sont en effet de nature mixte ; ils ont les mêmes caractères essentiels que les autres faits psychiques, mais ils proviennent de causes sociales.

Il ne faut donc pas, avec M. Spencer, présenter la vie sociale comme une simple résultante des natures individuelles, puisqu’au contraire c’est plutôt celles-ci qui résultent de celle-là. Les faits sociaux ne sont pas le simple développement des faits psychiques, mais les seconds ne sont en grande partie que le prolongement des premiers à l’intérieur des consciences. Cette proposition est fort importante, car le point de vue contraire expose à chaque instant le sociologue à prendre la cause pour l’effet, et réciproquement. Par exemple, si, comme il est arrivé souvent, on voit dans l’organisation de la famille l’expression logiquement nécessaire de sentiments humains inhérents à toute conscience, on renverse l’ordre réel des faits ; tout au contraire, c’est l’organisation sociale des rapports de parenté qui a déterminé les sentiments respectifs des parents et des enfants. Ceux-ci eussent été tout autres si la structure sociale avait été différente, et la preuve, c’est qu’en effet l’amour paternel est inconnu dans une multitude de sociétés. On pourrait citer bien d’autres exemples de la même erreur. Sans doute, c’est une vérité évidente qu’il n’y a rien dans la vie sociale qui ne soit dans les consciences individuelles ; seulement, presque tout ce qui se trouve dans ces dernières vient de la société. La majeure partie de nos états de conscience ne se seraient pas produits chez des êtres isolés et se seraient produits tout autrement chez des êtres groupés d’une autre manière. Ils dérivent donc, non de la nature psychologique de l’homme en général, mais de la façon dont les hommes une fois associés s’affectent mutuellement, suivant qu’ils sont plus ou moins nombreux, plus ou moins rapprochés. Produits de la vie en groupe, c’est la nature du groupe qui seule les peut expliquer. Bien entendu, ils ne seraient pas possibles si les constitutions individuelles ne s’y prêtaient ; mais celles-ci en sont seulement les conditions lointaines, non les causes déterminantes. M. Spencer compare quelque part l’œuvre du sociologue au calcul du mathématicien qui, de la forme d’un certain nombre de boulets, déduit la manière dont ils doivent être combinés pour se tenir en équilibre. La comparaison est inexacte et ne s’applique pas aux faits sociaux. Ici, c’est bien plutôt la forme du tout qui détermine celle des parties. La société ne trouve pas toutes faites dans les consciences les bases sur lesquelles elle repose ; elle se les fait à elle-même.