Tome 2 · Chapitre 5
Sortir seule ! Elle n’aurait pas eu le temps de savourer ce plaisir, si elle était sortie juste pour se rendre au manège. Il fallait qu’elle y fût à quatre heures, à deux elle descendait l’escalier, revêtue de sa plus jolie toilette, l’allure très crâne, au profond ahurissement d’Annette et aussi de la sage Félicité qui, assez libre avec son maître, bougonna qu’il accordait trop de libertés à la jeune demoiselle.
Félicité, dans son for intérieur de bonne et digne femme, supposait que Rita était une fille de Célestin, que celui-ci n’avait pas voulu l’abandonner, qu’il ne pouvait reconnaître pour des raisons quelconques et dont il assurait le sort.
Rita descendait droite et fière : comme elle passait sur le palier du premier, un Monsieur grisonnant sortait. Il s’effaça devant elle et ne retint pas cette exclamation.
— Dieu, la jolie petite femme !
Rita, toute rouge de vanité, sourit et salua de façon imperceptible, mais très correcte et continua son chemin.
Elle était sur l’avenue Friedland ; un peu étourdie, elle marcha d’un pas sec dans la direction de la place de l’Étoile.
Le manège se trouvait rue Viédaze, dans les environs de l’avenue de la Grande Armée.
Eh, elle n’y allait pas directement ! Elle avait projeté de faire l’école buissonnière, de prendre le plus long, par l’avenue du Bois-de-Boulogne, un long détour dans le bois, et de revenir par la porte Maillot.
Au coin de l’avenue et de la place de l’Étoile, elle eut un sursaut joyeux et répondit par un signe de tête au salut de deux jeunes éphèbes, qui causaient sur la chaussée et qui s’approchèrent.
Elle était en présence de Clément Go, qui lui présentait un de ses meilleurs amis, Arthur Pollens, du même âge, mais beaucoup plus décidé de caractère et dans les allures. Il la présenta à son tour en ces termes :
— Mademoiselle Rita Merrydoine, ma petite maîtresse, dont je te parlais.
— Quelle veine de vous rencontrer, Mademoiselle, dit Arthur.
Rita, loin d’être fâchée de cette façon de la présenter, dont elle ne connaissait pas toute la portée au point de vue mondain, répondit naïvement :
— Oh oui, quelle veine, de se trouver comme ça ; je voulais me promener avant d’aller au manège, vous pouvez marcher avec moi, on s’amusera bien davantage.
— Vous nous permettez de vous accompagner !
— Pourquoi vous le défendrais-je ?
Il n’était pas question s’il y avait grave attentat contre les convenances ! Clément, au comble de la joie et subissant la transformation inévitable que produit le dépucelage, s’approcha pour lui offrir le bras et dit :
— Que tu es belle, Rita, encore plus que l’autre soir ! Accepte mon bras. Je causais justement de toi : je disais que j’étais amoureux fou… et que tu m’avais fait… un homme.
— Tu es un imbécile de raconter ces histoires.
— À un ami qui est un second lui-même, Mademoiselle, il n’y a pas de mal !
— Je lui pardonne pour une fois ! Qu’il ne recommence plus. Nous allons au bois et je ne donne pas le bras.
— Dites, ne vaudrait-il pas mieux aller chez un mastroquet vider un sans-creux ?
— Un sans-creux, est-ce une liqueur ?
— Non, c’est le nom du verre, parce qu’il est tellement épais, qu’il n’y a presque pas de trou pour y mettre la boisson. On en vide deux, trois, voilà tout.
— Ah, quelle bonne farce, aller chez un marchand de vins, oh oui, je veux bien.
— J’en connais un pas loin, et il y a des petits cabinets où l’on est tout à fait chez soi.
— Cet Arthur ! murmura avec admiration Clément, en voilà un qui est lancé depuis longtemps !
— Ça m’aurait ennuyé de pourrir dans mes assiettes.
— De pourrir dans vos assiettes !
— Oui, dans mes fesses !
— Ah, vous êtes drôle, vous, je vous prends le bras.
— À la victoire je vous conduirai.
Loin d’être dépité, Clément parut ravi du bon accueil fait à son ami, et Rita, encadrée des deux jeunes garçons, on arriva chez le mastroquet qui sourit d’un air bonasse, et, sur la demande d’un cabinet, fit monter à un étage au-dessus, par un escalier en colimaçon situé au fond de la boutique.
Naturellement, Arthur s’arrangea pour passer le dernier, après Rita, Clément ouvrant le cortège, et au milieu de l’escalier, il pinça le mollet de la fillette qui, s’esclaffant de rire, s’écria :
— Eh vous, là-bas, ne vous trompez pas de rampe !
— Il n’y a pas de danger ! Il y a des sculptures à celle-ci qui rendraient voleur malgré soi !
Une petite pièce carrée, une table en bois, des chaises, un banc et un portemanteau, tel était le cabinet particulier. Le patron gravement demanda :
— Que faut-il servir à Madame et à ces Messieurs ?
— Que si on s’ingurgitait des cerises à l’eau-de-vie ! proposa Arthur.
— Oui, oui, des cerises à l’eau-de-vie s’exclama Rita, servez-nous beaucoup de cerises !
Petite femme poseuse déjà, elle arrangeait ses cheveux sous le chapeau. Le patron, obséquieux, lui dit :
— Si Madame veut que je pende son chapeau à cette patère !
— Volontiers.
On servit les cerises ; Rita s’était assise sur le banc, et Arthur se précipita pour s’installer à son côté, tandis que Clément, toujours très gai, se mettait sur une chaise vis-à-vis.
Rita saisit du bout du doigt une cerise et la croqua gourmandement.
— Ah, Mademoiselle, dit Arthur, que vous croquez bien les cerises !
— Et comment les croquerais-je mal, espèce de serin !
La fillette avait la bonne habitude de ne jamais se gêner, lorsqu’elle s’attribuait une certaine supériorité sur ceux qui l’entouraient.
— Serin, vous m’appelez serin, reprit Arthur, ce n’est pas aimable ! Dis, Clément, elle n’est pas aimable, ta petite maîtresse !
— Il vous a dit que j’étais sa petite maîtresse, elle est bonne celle-là ! Si je n’y avais pas mis du mien !
Arthur se serra contre elle, et les yeux égrillards, dit :
— Ah, vous y avez mis du vôtre !
— Ne te serre pas tant que ça, serin tout court, puisque espèce de serin te déplaît, et dis-moi pourquoi tu t’assois à mon côté, ce n’est pas ta place, c’est la sienne.
— Elle me tutoie ; c’est pour que nous fassions connaissance, Rita ?
— Tu veux que nous fassions connaissance, moi je veux bien ; seulement ne chiffonne pas ma robe, et ne t’approche pas si près.
— J’aimerais mieux chiffonner autre chose que ta robe !
— Tu es un malin, toi !
— Elle avalait sa sixième cerise, et levait le verre pour siroter l’eau-de-vie.
— Moi, un malin, répliqua Arthur, pas si malin que tu crois ! Ça m’amuse de rigoler, voilà tout, et Clément avait hier une si fichue tête, que je lui ai demandé son secret. Eh bien, sais-tu mon opinion sur votre histoire ? Je crois que vous contez une blague !
— Tu dis qu’il y a de la blague, toi !
— Vois-tu bien, moi j’ai perdu mon pucelage à quinze ans, il y a deux ans, avec la femme de chambre de ma mère, et ça m’a mûri l’expérience, je t’en fourre mon Cliquot.
— Ton Cliquot !
— De Champagne.
— Tu embêtes avec tes mots !
— Attends un peu, petite ! Eh bien, je vous regarde tous deux, Clément et toi, et tu ne devines pas ce que je pense ?
— Dis-le, ça ne fatiguera pas à chercher.
Elle en était à sa onzième cerise, le patron ayant posé sur la table un bocal pour qu’on en prît à discrétion.
— Je pense que toi, comme lui, vous inventez le dépucelage, qu’il est encore puceau, que tu es encore pucelle, tu n’as pas le chien de Zoblette.
— Le chien de Zoblette !
— La femme de chambre de ma mère.
— Je suis encore pucelle, il est encore puceau !
Elle laissa les cerises, le verre, et les yeux furibonds, continua :
— Je suis encore pucelle ! répète pour voir.
— Tu te fâches, donc je dis vrai !
Il prit un petit air détaché. Rita furieuse se dressa, posa une jambe sur le banc, se troussa et cria :
— Touche donc sous le pantalon si je suis pucelle ! Va voir si je suis trouée, grand malappris ! Ah ben, Clément, je ne t’adresse pas mes compliments sur tes amis ! Eh donc, tu touches ou tu ne touches pas ?
— Tu permets ?
— Puisque je te le commande ! Tiens, je t’ouvre le pantalon, glisse le doigt.
Arthur, vraiment malin, enfourna la main dans le pantalon, pelota les cuisses, s’égara à leur contour, et elle s’exclama :
— Tiens donc, toi qui parles de pucelage, tu ne sais donc pas où est le petit coin où on le perd ?
— Je ne sais pas, je ne sais pas, mais si fait je le sais ! Voici les poils qui l’ombragent, voici le petit bouton qui garde l’entrée !
Ne me chatouille pas, je te le défends ! Ça, c’est réservé à ce nigaud de Clément.
— Et voici le trou, le trou, le trou de l’enfer.
— Du paradis, malhonnête. ! Assez touché, verse-moi des cerises.
— Tu vas te saouler.
— Rien que quatre encore.
— Quelle gourmande ! Qu’en dis-tu, Clément ?
— Donne-lui ce qu’elle demande.
— À une condition.
— Laquelle ?
— J’ai touché le devant, je toucherai le derrière.
— Ah, lui est puceau, je te préviens.
— Je l’espère bien.
— Pourquoi que tu l’espères ?
— Parce que ce pucelage, on le conserve pour les occasions exceptionnelles, et que dans ces occasions exceptionnelles, on ne s’en sert que parce que l’autre côté est fatigué ou occupé par messieurs les Anglais. Ton devant n’est pas encore fatigué et tu n’es pas visitée par les English ?
— Tu me juges une bécasse, de croire que je me laisserai occuper le devant par des Anglais !
— Ah, elle ne sait pas ce que c’est, elle qui appelle les autres des serins !
— Si, je le sais. C’est être baisée par des étrangers ! Moi, je suis française avant tout, et si d’autres que mes amis me baisent, je veux qu’ils soient français.
— Tu demanderas leurs papiers ! Bécasse, les Anglais sont les règles ! Qu’est-ce qu’on vous enseigne donc à la pension ?
— Les règles ! Possible, mais tu m’embêtes ! Finis de me toucher. Oh, ce Clément qui te laisse faire, qui te laisse jaboter, et qui reste spectateur ! Il a retenu un fauteuil, le veau !
— Il se réserve peut-être pour les occasions exceptionnelles.
— Dépuceler mon cul ! Je fixerai la chose quand ça me plaira, et il ne sera pas nécessaire d’attendre des occasions exceptionnelles.
— Si tu voulais…
— Zut, non ! À bas les pattes ! Tu n’as pas besoin, en le tripotant, d’enfoncer un doigt dans le trou !
— Oh, ange, si tu me rendais mon pelotage !
— Des nèfles ! Tu commences à me seriner, je veux mon petit Clément à mon côté.
— Je ne céderai la place que lorsque tu auras vu si je suis puceau !
— À quoi que ça se voit sur un homme ?
— Tiens, je le sors, mets la main sur le bout
— Nenny pas, mon bonhomme.
— Tu ne sauras pas à quoi on connaît qu’un homme est puceau.
— Tu me l’apprendras, si je te touche ?
— Oui, curieuse Rita.
— Bon, voilà ma main sur ton bout ; il est petit ton machin, et il est plus rond que celui de Clément ; il est poli, il salue ma main, il fait le beau ! À quoi on connaît qu’un homme est puceau ?
— Serre-le bien.
— Je le serre.
— À ce que, lorsque la femme le serre ainsi, l’homme se jette sur la femme, l’attaque, la renverse, et…
— Je ne veux pas, je ne veux pas, tu vas friper ma robe ! Clément, si tu ne viens pas à mon secours, nous nous brouillons pour toujours. Tiens, tiens.
Arthur s’était jeté brusquement sur elle, l’avait renversée, et lui serrant le bras dans ses jambes, essayait de la trousser.
Elle lança des coups de pied, se démena, se dégagea, comme Clément attrapait son ami par derrière et le retirait du banc.
— En voilà un de polisson ! s’exclama Rita. Assieds-toi là, à mon côté, Clément, je n’aime pas ces manières.
Arthur, s’agenouillant sur une chaise, les mains jointes, murmura :
— Je te demande pardon, belle Rita, de mon impétuosité, mais tu es si belle, si jolie, si complaisante, à ce que m’avait raconté Clément, que je pensais : les amies de nos amis étant nos amies, il n’y a pas de mal à rigoler ensemble.
— Il appelle ça rigoler, lui ! Quel toupet, il aurait déchiré ma robe ! Encore si j’avais été déshabillée, on aurait pu voir.
— Et que si on se déshabillait !
— Il n’en faut pas, Arthur de mon cœur, je vais à ma leçon d’équitation, et je n’ai pas le temps, ni le temps, ni la volonté. Et puis, maintenant que mon petit Clément est près de moi, je veux qu’il m’embrasse, qu’il me prouve qu’il m’aime toujours. Tu m’aimes, dis ?
— Oh, Rita, depuis l’autre soir !
— Pourquoi n’es-tu pas descendu me voir, on aurait eu l’occasion, tu sais !
— Une occasion exceptionnelle.
— Ce matin, si tu avais eu l’idée ! Que je t’aurais aimé !
— Voulez-vous ma bénédiction ?
— Mange des cerises, et regarde-nous. Oh oui, tiens-moi par la taille, mon petit Clément ; oui, oui, tu veux aussi que je tripote ton machin, sors-le, ça me fera plaisir de le voir. Attends, que je déboutonne ta culotte. Le voilà, il est tout fier ! Voyons, s’il me saluera la main comme celui de ton ami.
— Ah, si tu voulais le prendre avec ton autre main !
— Ne me froisse pas la robe ! Tu veux m’embrasser sous les jupes, je vais m’arranger. Glisse sous la table : là, tiens, tiens, le pantalon est ouvert, baise le petit coin où tu as enfoncé ton machin.
— Que le ciel s’écroule, enfants égoïstes, reprit Arthur, vous n’avez pas pitié du cyclone qui me ravage les sens !
— Tu n’as pas la langue dans ta poche, toi !
— Je la fourrerai bien là où Clément asticote la sienne.
— Tu ne l’y fourreras pas, ça c’est pour lui. Assez, assez, Clément, remonte ; puis, il y a assez longtemps que nous sommes ici, il faut partir. Oh, comme on s’amuse bien ensemble ! Arthur, tu boudes ?
— Je m’abîme dans les profondeurs de mon désespoir.
— Tu as du désespoir, pourquoi ?
— Elle le demande ! Parce que je n’ai pas fourré la langue.
— Mets-la à mon cul, c’est tout ce que je puis t’offrir.
— Ô fleur céleste, sois bénie !
— Bénite.
— Bénie.
— Bénite ! Mes amis, la comédie est finite. Il commence à faire trop chaud dans ce cabinet, il faut s’en aller.
Elle s’était levée pour présenter ses fesses à Arthur et reprendre son chapeau. On sonna pour payer. Le patron se montra et dit :
— Vous désirez ?
— Payer. Qu’est-ce qu’on doit ?
Il prit le bocal, l’examina, et froidement, répondit :
— Dix francs.
— Dix francs ! Ah mince, d’où qu’elles viennent les cerises ?
— Pas de là où vous les cherchez.
Il y eut un moment de silence : les deux jeunes garçons se consultaient avec des regards légèrement effarés ; à eux deux ils avaient sept francs soixante quinze.
— N’est-ce que cela ? dit le patron mis au courant de la difficulté, allez quérir la galette, je garde Madame en otage.
— Moi, pourquoi ça ?
— Ils n’ont pas de quoi payer.
— Mais moi, j’en ai de l’argent ! Garde tes sous, Clément, et toi aussi, Arthur ! Dix francs ! Voilà dix francs, et puis cinq, pour en faire pousser d’autres.
— À votre service, Madame.
Ils descendirent l’escalier en colimaçon et se dirigèrent vers la rue Viédaze, pour accompagner Rita jusqu’à la porte du manège.
— Nous te rembourserons, dit Clément.
— Pas la peine, chéri ! Mon tuteur m’en donne plus que je n’en dépense ! Et toi, tes parents ne doivent pas t’en fournir à ta fantaisie, non plus qu’à Arthur, pas vrai ?
— Juste dix francs le dimanche, murmura Arthur.
— Et moi douze.
— Oui, douze, pour mes omnibus.
Sur la porte on se serra la main et l’on se quitta.