Tome 2 · Chapitre 8
Elle dormit mal, la pauvre Rita, et quand elle s’éveilla plus tard que d’habitude, son premier soin fut de courir à la chambre de Célestin, dût-elle encourir se fureur ; elle constata avec stupeur qu’il l’avait devancée, qu’il était levé et déjà parti.
Elle allait sonner Annette. Elle réfléchit que le plus sage consistait à se vêtir et à se rendre ensuite aux nouvelles.
Sonner Annette ! La femme de chambre ne devait pas être libre, sans quoi certainement elle serait venue la trouver comme la veille.
Elle s’arrangea prestement, passa une matinée et quitta sa chambre pour parcourir l’appartement.
Elle rencontra Annette, occupée à son service, qui, à sa vue, s’écria :
— Vous n’avez pas sonné !
— Pourquoi n’es-tu pas venue m’éveiller ?
— Monsieur me l’a défendu.
— Où est-il ?
— Il est sorti, en recommandant de vous laisser dormir.
— Il n’a rien dit pour moi ?
— Il a dit qu’il ne resterait pas longtemps et qu’il ficherait tout le monde à la porte, si on vous dérangeait.
— Ah !
— Faut-il vous servir à déjeuner ?
— Je n’ai pas faim.
Annette qui paraissait éprouver une peur sérieuse d’être surprise par Célestin et qui observait en conséquence les limites imposées par les convenances, ne put s’empêcher de murmurer :
— Vous avez du chagrin ?
— Un gros chagrin.
— Ah, quel chagrin ?
— Mon tuteur veut me remettre à la pension.
— Pas possible.
— Si.
— Je vais vous apporter votre déjeuner, vous me conterez cela. On cherchera à arranger les choses.
— Tu ne sais pas où il est allé ?
— Il n’est pas sorti de la maison, ça, j’en suis sûre : j’ai surveillé d’une fenêtre, et c’est à cause de cela qu’il faut bien faire attention, il peut rentrer tout d’un coup. De votre chambre, la porte ouverte, on entend et on voit.
Célestin, en effet, avait brusquement pris un parti, celui d’aller dire son fait à Henry de Beaumelon.
Àneuf heures, il sonnait à sa porte.
Introduit dans un salon, il le voyait survenir quelques instants après, dans son petit veston d’intérieur, un béret sur la tête, l’air affable et souriant, les mains tendues et disant :
— Cher monsieur de Kulaudan, que je suis heureux de votre démarche ; elle me permettra de vous exprimer toute la profonde admiration que je vous ai vouée.
— Monsieur de Beaumelon !
— Henry, de mon petit nom. Le vôtre ?
— Célestin.
— Célestin, Célestin, cela tient du ciel, vous êtes un homme de génie.
— Vous moquez-vous de moi ?
— Le penseriez-vous ? Quelle erreur ! Vous êtes irrité ! Quel tort ! Vous me devez de la reconnaissance.
— De la reconnaissance pour vous être approprié ma pupille.
— Approprié est exagéré ! J’ai arrêté au passage et la petite n’a pas eu l’ombre d’une hésitation. Tudieu, quelle élève vous avez formée, c’est admirable.
— Monsieur de Beaumelon, je ne sais comment vous jugez les choses, mais il est bon que je les établisse nettement. Mademoiselle Rita Merrydoine a été retirée par moi de son institution, parce qu’elle ne possédait plus aucun autre parent, aucun autre protecteur que votre serviteur. Elle est ma pupille pour le moment, et nul ne peut dire ce qu’elle ne me sera pas un jour.
— Elle est aussi votre maîtresse. Le dépucelage a suivi le retrait de la pension. Il est prématuré ! Je ne vous en fais pas un crime, puisque au contraire je vous manifeste mon admiration. Vous avez agi en homme conscient de ce qu’il veut, et écoutant les sages conseils de la passion voluptueuse. La volupté est la seule chose qui rende intéressante l’existence. Vous avez accueilli sous votre toit un fruit qui mûrira à votre fantaisie et vous procurera des agréments inappréciables. Si vous vous en rapportez à mon expérience, vous comprendrez ceci : il est bon que ce fruit s’échauffe de temps en temps à d’autres foyers de passion. Vous n’en profiterez que mieux, Soyez-en persuadé. J’ai entamé l’aventure, sans arrière-pensée, ne me doutant pas d’abord jusqu’où elle irait. Oh, le terrain est excellemment préparé. La petite s’est jetée sur la sensation que je lui offrais. Réfléchissez : ne vaut-il pas mieux qu’il en ait été ainsi, que de vous voir exposé à ce qu’elle réponde aux attaques d’un étranger ! Quelle source de danger sur votre tête dans ce cas ! Nous voici deux, obligés de demeurer unis, en face d’un imprévu qui vous exposerait à rendre des comptes. Je ne demande qu’à être votre ami et à vous prouver que vous aurez tout lieu de vous en féliciter. Tenez, une occasion se présente de vous faire goûter à ces plaisirs de la chair, que vous me paraissez apprécier autant que moi. Touchez là et écoutez-moi.
Célestin subissait l’ahurissement éprouvé par Rita : Henry de Beaumelon, sans lui laisser le temps de se remettre, continua :
— Connaissez-vous les « Moutonneuses » ?
— Les Moutonneuses !
— Bon, vous ne les connaissez pas, et il n’y a rien d’étonnant à cela ; vous êtes à peine de retour à Paris. Les Moutonneuses sont représentées par une femme de trente-deux ans, très jolie, très belle, et ses deux filles, l’une âgée de treize ans, l’autre de douze. Que signifie ce sobriquet ? Ceci : veuve et ruinée, mal reçue par les parents de son mari, une femme, ne voulant pas courir des aventures banales, s’imagina d’initier ses fillettes à une série d’exercices érotiques, dans le but d’exciter les sens de gens sérieux et raisonnables de notre genre. Cette femme est la Tortillina qui, avec ses filles Réretti et Didine, constitue le trio des Moutonneuses. Voir, toucher, être vue, être touché, on ne dépasse pas cela avec les fillettes ; mais la Tortillina se donne à un assistant, si l’excitation a produit tout son effet.
— Où voulez-vous en venir ?
— Avoir les Moutonneuses chez soi aussi difficile que de coucher avec une reine ou une impératrice. On ne les a que par recommandations très efficaces et avec un cachet de représentation, le mot est le seul juste, très élevé, cinq cents francs. Par exemple, on peut être seul ou plusieurs, mais tous du sexe masculin et âgés d’au moins quarante ans.
— Faut-il déposer l’acte de naissance ?
— Pas nécessaire ! Eh bien, j’attends les Moutonneuses à une heure et demie, et je vous invite au spectacle. Nous ne serons que nous deux.
— Grand merci. Une mère et ses deux filles !
— La chose mérite d’être vue. Si la Tortillina agissait sur vos sens, soit par ses filles, soit par elle-même, mon cher, je vous passe le tour : voilà la compensation la plus sage et la plus honnête que je puisse vous offrir.
— Une invention bien moderne, ces Moutonneuses !
— Vous reconnaîtrez plus tard la valeur d’une telle séance ! On dit qu’elles sont ensorcelantes et que bien peu d’hommes, même dans les plus endormis, demeurent froids.
— Et un seul obtient la possession !
— Les uns n’arrivent pas au bout de la séance, ils jouissent durant les péripéties des scènes, les autres se contentent d’un simple contact, et je vous le répète, le toucher est permis pour les fillettes.
— Soit, vous piquez ma curiosité, j’oublie mon irritation, j’accepte votre invitation et je descendrai à l’heure dite.
— Un peu avant ! Il est essentiel d’assister à l’arrivée, à la présentation de la mère et des filles, qui se fait tout comme entre gens du monde, afin de se mettre à l’aise.
— En voilà des histoires !
Si, retournant chez lui, Célestin avait perdu sa colère contre Henry de Beaumelon, il n’en conservait pas moins la résolution de faire froid visage à Rita et de l’effrayer toute la journée dans l’attente de la résolution qu’il prendrait à son égard.
Il la trouva dans sa chambre, causant avec Annette. Il dit durement à celle-ci :
— Que faites-vous là ?
— J’achevais de desservir le déjeuner de Mademoiselle.
— En causant ! Je n’aime pas ça ! Allez à votre ouvrage.
Annette se retira, et resté en tête-à-tête avec Rita, il lui dit :
— Vous revêtirez. Mademoiselle, votre robe de pension. Je vous communiquerai ma décision après votre leçon d’équitation.
— Si vous devez me remettre en pension, répondit-elle, il n’est pas utile que je prenne encore cette leçon.
Le ton n’était plus celui de la veille. Il en conçut du dépit et reprit :
— Je ferai de vous ce que je voudrai et il me plaît que vous preniez cette leçon.
— C’est différent.
Elle ne pleurait plus et se montrait calme ; il comprit qu’il allait s’irriter au jeu, il se dirigea vers son cabinet de travail, et elle ne prononça pas un mot pour le retenir.
Comme toutes les enfants à qui on conseille la mutinerie, elle y avait recours à sa façon, en semblant se confiner dans la volonté même du maître, afin d’afficher le peu de cas qu’elle exerçait sur l’esprit.
Annette avait pesé dessus.
Moins bien douée sous le rapport de l’intelligence, la femme de chambre se rattrapait par l’animosité sexuelle, cette animosité que presque toutes les femmes, voire les meilleures et les plus aimantes, conservent dans le secret de leur pensée, contre tous les hommes en général, avec l’exception hypocrite de l’amant chéri.
Renseignée en partie sur la colère de Célestin que Rita colora du prétexte de son retard à rentrer, sans plus d’explications, Annette, voyant lui échapper le plaisir qu’elle espérait encore goûter ce matin avec sa jeune maîtresse, et aussi peut-être le profit qu’elle en comptait tirer plus tard, se lamenta avec elle, se révoltant de l’injustice et de la scélératesse des hommes, qui abusaient sans cesse des femmes et des enfants pour la satisfaction de leurs caprices, et les malmenaient ensuite à leur moindre mauvaise humeur.
— Ah, par exemple, finit-elle par dire, vous remettre à la pension, il n’est pas si bête ! Il n’aura pas dépensé tout cet argent pour se passer de vous. Il veut vous faire peur. Essayez de dire que vous ne demandez pas mieux que d’y rentrer, vous verrez comme il changera.
Rita acceptant le conseil, se prépara à amplifier au besoin l’idée mâle.
— S’il veut ceci, se dit-elle, je le voudrai plus que lui ; s’il veut cela, je l’approuverai et j’aurai l’air de m’en moquer.
Dans son cabinet de travail, Célestin, l’esprit distrait, coordonna quelques notes sur ses entretiens savants de la veille. Il voulut penser aux Moutonneuses, l’attitude de Rita le taquinait, il n’y tint plus, il sonna et pria Annette d’aller chercher Mademoiselle.
Rita se présenta, déjà revêtue de sa modeste robe de pensionnaire, cette robe noire simple, et qui semblait avoir raccourci depuis ces quelques jours.
Célestin marchait de long en large, elle s’assit sur un fauteuil et attendit.
— Rita, dit-il, vous m’avez obéi, c’est bien. Vous voilà comme je vous vis la première fois, lorsque je vous retirai de chez les demoiselles Maupinais. Certes, votre esprit et même votre corps, ont fait du chemin depuis ce jour pourtant si peu éloigné.
— Il n’y a pas huit jours.
— Ils n’en sont pas loin. Vous remettre à la pension, je n’en ai nullement l’intention ; mais j’ai réfléchi, vous n’avez pas achevé votre instruction, et il me serait criminel de vous la laisser en suspens. J’ai pensé à vous donner une institutrice qui terminera vos études et vous sera une amie précieuse. Y voyez-vous un inconvénient ?
— Pourquoi en verrais-je ? Ne dois-je pas vous obéir en tout ? Ne suis-je pas votre bien ? Ne m’avez-vous pas achetée aux demoiselles Maupinais ?
— Oh, oh, vous êtes habile à retourner les propos altruistes. Vous dévoilez là une science enseignée que vous ne possédiez pas hier, et qui ne vous mènerait à rien avec moi. Je veux votre bonheur, sachez-le, même malgré vous, et votre bonheur, je l’édifierai à mon idée, parce que vous avez des qualités qui rachètent et rachèteront vos écarts. Notre nature se crée selon nos contacts avec autrui ; notre tempérament demeure ce qu’il est en naissant. Il me convient que vous vous instruisiez, vous vous instruirez. Maintenant si je vous surprends à écouter les conseils d’une femme de chambre, je vous déclare que je vous en changerai toutes les semaines. Sur ce, l’incident est clos. Je vous pardonne votre faute d’hier. Vous ignoriez. Retenez ceci : une fille qui a du cœur, qui a du sentiment, se réserve pour l’homme qui songe à assurer son avenir. Avec Clément, vous avez agi pour m’être agréable, avec M. de Beaumelon, vous vous êtes laissée guider par votre curiosité de petite fille, sans examiner que monsieur de Beaumelon, se servant de vous, pouvait me nuire. Un homme qui s’amuse avec une fille ou une femme appartenant à un autre, est comme le voleur qui défonce votre coffre-fort pour ravir votre fortune. Vous avez dans l’âme des teintes de justice qui vous aideront à comprendre cela. Si j’autorise votre plaisir, c’est comme si j’ouvrais mon coffre-fort, cela devient un effet de ma volonté et de ma générosité. Il est au-dessus de votre âge que je me lance dans des développements philosophiques sur cette thèse. Il n’est pas non plus très convenable qu’on vous voie chez des marchands de vins avec de jeunes garçons, et encore moins que vous régliez la dépense de ces Messieurs. C’est de très mauvais goût qui vous compromettrait et me porterait du tort. Je vous ai permis de sortir seule ou en compagnie de votre femme de chambre, je ne reviens pas sur cette permission. Soyez fière dehors, le plus que vous pourrez, vous me rendrez heureux et je vous fournirai les moyens de satisfaire vos fantaisies. C’est dit. Allons, embrasse-moi et que la paix soit faite : tu n’es pas pour être une putain, mais une petite femme que tout le monde trouvera belle et gentille, et qui saura se faire apprécier.
Elle écoutait, la tête baissée, sans un signe apparent d’approbation ou de désapprobation. Quand il l’appela pour l’embrasser, elle se leva placidement, vint près de lui et tendit les joues.
— Embrasse-moi, répéta-t-il.
Du bout des lèvres elle lui donna deux baisers.
— Oh, dit-il, tu boudes, j’ai en horreur ce genre de maladie.
— Non, je ne boude pas.
— Qu’as-tu alors ?
— Je ne sais pas, mais il y a quelque chose en moi qui se révolte.
— Quelque chose qui se révolte ! Eh bien, nous allons en avoir raison.
Il la prit brutalement, la plaça à cheval sur ses genoux, se déculotta, et, dans son pantalon entrouvert, introduisit la queue, qui fila droit au conin.
— Ah, continua-t-il, ceci ne se révolte pas.
Elle avait écarté les cuisses pour être plus vite enconnée et elle appuyait sur la queue pour la maintenir enfermée.
— Non, murmura-t-elle, et il y a longtemps que tu aurais dû le faire, pour effacer le souvenir de l’autre, de celui qui fut cause de ta colère.
— Ma colère n’existe plus.
Il la pressait dans ses bras et il se passionnait à ses yeux qui s’animaient, à son teint qui s’éclairait, à l’attitude de son corps qui se prêtait de son mieux à l’acte d’amour.
Il était tout en elle, maintenant sans difficulté aucune, il jouissait de cette chair qui palpitait à son contact, il lui pelotait les seins par dessus la robe noire, elle souriait, le froissement qui les sépara disparaissait, elle se pelotonnait pour être mieux caressée dans ses parties secrètes, en attendant qu’il se livrât aux secousses amenant les spasmes, et elle pesa sur ses mains pour qu’il constatât la croissance de ses seins qui vraiment s’accentuait.
Doucement il la souleva dans les mouvements de va-et-vient de sa queue, doucement elle s’associa des cuisses à sa manœuvre, il enfonça de plus en plus, elle murmura :
— Oh, jouis, jouis, tu me prends toute, toute ! Oh, toujours, toujours.
La jouissance arriva furibonde, tout s’engloutit dans la matrice, ils restèrent un moment extasiés, et, quand elle quitta ses genoux, elle dit en se regardant les cuisses :
— Oh, oh, il n’y a presque rien en dehors.
— Diable, diable, s’écria-t-il, cours vite te laver et bien fort.
— Tu crains donc quelque chose, Célestin ?
— Pas de bêtises encore.
— Quelle bêtise ?
— Je te l’apprendrai plus tard, vas ma chérie.
Mais l’inquiétude le tenait et il l’accompagna lui-même à son cabinet de toilette pour la seconder dans son délicat travail et assurer sa tranquillité.
Elle s’amusa beaucoup de son assistance, et tout nuage avait bien fondu entre eux.
Il lui annonça que, comme la veille, il était obligé de sortir mais que, cette fois, il la rejoindrait au manège et lui dit d’y aller avec Annette.