DIXIÈME CHAPITRE
Àl’orchestre, Debussy a le génie des timbres, et par la couleur il multiplie l’harmonie. D’ailleurs, tout chez lui est harmonique : dès l’origine, Debussy est tout génie. Debussy n’a rien touché, qu’il n’y ait fait éclore la fleur musicale. On n’a jamais été plus musicien que lui. De là, qu’il ait dérouté cette foule de gens qui goûtent la musique, non pas en musiciens, mais en lecteurs de livres : ils y cherchent d’abord un discours logique, des idées comme on dit, et toute sorte d’intentions : raisonnables tant qu’on voudra, elles ne sont pas le principe de l’art, mais le moyen seulement. Il faut de l’intelligence et des idées en musique, comme en toute œuvre de l’esprit ; toutefois, il y faut, bien plus encore, de la musique. Les idées littéraires ou les idées plastiques ne sont pas les idées musicales. Au fond, et par-dessus tout, l’harmonie en décide. La musique de l’homme moderne est à ce prix.
Il est très vrai que la polyphonie éloigne de la musique aussi souvent qu’elle la réalise. Il y a dans la polyphonie une part mécanique et abstraite, qui finit par étouffer le sens naturel du chant, en desséchant le sens de l’harmonie : le jeu des thèmes, la science de les conduire, le plaisir intelligent de les combiner donnent à la symphonie un air de problème à plusieurs inconnues, qu’il s’agit de débrouiller élégamment et dont l’esprit se réserve la solution ; il y trouve un contentement, dont la musique est à peine le prétexte. Beaucoup de savants croient aimer la musique et se plaisent à en faire, qui ne poursuivent que le plaisir d’une géométrie sonore. Et nombre d’ignorants écoutent la symphonie comme on suit les mouvements des acrobates, dans un cirque, avec l’extrême intérêt d’une curiosité enfin satisfaite si, au terme, tous les tours de force concordent, si rien n’a rompu le rythme et si la figure est accomplie, sans que personne se soit cassé le cou. Plus ces bonnes gens écoutent, moins ils entendent. Bref, les notes remplacent les sons.
Àcet égard, Debussy a fait une révolution ingénue. Lui-même avait le sentiment de quitter une géométrie musicale pour revenir à la nature. Il est clair que le contrepoint et la polyphonie d’orchestre tendent à une espèce de géométrie descriptive ou de position, où non pas l’étendue se projette, mais où la durée se représente. Le sens musical, quoi qu’on dise, est le plus inégalement réparti du monde. L’immense foule des hommes n’entend à peu près rien : ils sifflent un refrain et ils sont persuadés qu’ils chantent : plus l’harmonie est riche, plus elle leur semble confuse. Rien ne sépare plus les hommes entre eux que leurs ressources sensibles ; mais l’amour-propre leur défend d’en convenir. Cet abîme fait le fond des querelles en art et même en poésie. Écoutez-moi ce triple sourd, qui tranche du bien et du mal en musique, au nom de Rome, du pape et de Minerve. Les uns sont sensibles à ce qui laisse la foule des autres sans la moindre sensation ; et comme ils n’y trouvent aucun agrément, ils s’indignent. On ne veut jamais être moins sensible que le voisin : il n’est pas d’offense plus secrète et plus cruelle qu’un divin plaisir, qu’on ne peut même pas soupçonner, loin qu’on le puisse prendre.
Tout est génie dans l’orchestre de Pelléas, tout y est musique et fait pour l’oreille. Quand on a goûté de ce philtre, toute l’ancienne musique, hormis Wagner, semble un peu fade, lourde et terne. Ainsi, le Prélude à l’Après-midi d’un Faune est une révélation. L’Orphée même de Monteverde n’a pas eu tant de nouveauté. Un voile est tiré : un mur séculaire nous séparait de la nature : voici, dans sa chaleur riante de bel été, s’animer en chantant un nouveau monde sonore.
Debussy a rendu sa qualité originale à chaque instrument, il les a délivrés de l’énorme, de l’admirable contrainte où Wagner les avait tous asservis pour n’en plus faire qu’une lyre immense : tous les timbres, dans Wagner, sont comme Kundry à genoux devant son maître, absorbée dans la seule volonté de servir : « dienen, dienen ». Pourquoi l’orchestre ne serait-il qu’un orgue gigantesque ? Avec Debussy, les familles d’instruments sont libres et vivantes. Debussy divise volontiers le même instrument, pour en obtenir toutes les nuances. Maître des timbres, il est d’ailleurs incomparable dans l’usage des bois à la française, comme Wagner dans l’emploi des cuivres. Et quant à la harpe, jamais personne n’a écrit comme Debussy pour cet instrument. C’est à l’orchestre surtout que le génie de notre Debussy se fait connaître : sa polyphonie est toute harmonique. La Chute de la Maison Usher nous eût ouvert une cathédrale impalpable de sons. Rien ne le sépare plus des Allemands. Mais, à mon gré, il est encore plus loin des Italiens peut-être, et de leur mélodie si étrangère à tout sens harmonique. Debussy est tout de France, comme le Jardin du Luxembourg, la Sainte-Chapelle, les verrières de Chartres et le Palais de Justice à Rouen.