‹ DebussyChapitre 11 sur 15 · ONZIÈME CHAPITRE

ONZIÈME CHAPITRE

Pardonnez-moi comme à l’Égyptienne.
Si, si, je suis heureuse, mais je suis triste.
Elle va pleurer aussi ; j’ai pitié d’elle.

VOILÀ des accents qui me ravissent : plus droit ils me pénètrent, plus j’en admire la pointe subtile. Il semble que ce soit sans effort, à bien peu de frais, et le calcul n’en est que plus exquis. Je dirai même que cet art a plus de fond qu’un autre : il est plus beau, plus rare et même plus puissant d’envelopper ainsi l’aigu du doux poignard et la force du coup qui entre. C’est la pure nudité sous un voile en fil de la Vierge. Une certaine épaisseur de génie veut en vain nous persuader que la grandeur se mesure à la rudesse, au poids et à la violence. Il n’en doit rien être, tant qu’il y aura sur la terre quelque confident des dieux : la beauté et l’amour vont ensemble ; et la suprême beauté ne se connaît que dans la grâce suprême. En ceste foy, je veuil vivre et mourir.

Le dieu de l’art n’est pas celui qui fait beaucoup avec beaucoup, mais celui qui fait tout avec à peu près rien. J’ignore une puissance sans profondeur, ou je n’en puis faire cas ; mais où je trouve la profondeur du sentiment, le long et doux abîme de la rêverie pour la pensée, je trouve aussi toute la puissance. Dieu sait si, à vingt ans, j’ai été fanatique des Derniers Quatuors et des Dernières Sonates. Dieu sait, aujourd’hui même, si je vois rien dans la musique moderne qui s’égale à Parsifal et à Tristan. Mais je suis forcé d’en faire l’aveu : les cris inouis d’Isolde et toute l’immense lyre du Titan n’ont rien de plus pénétrant que ces trois mesures, rien de si juste, rien qui soit plus riche en confession sur l’amour de la femme, sur son cœur et son destin. Et certes, qu’une telle beauté soit atteinte dans l’ordre du sentiment par la justesse seule de l’accent, cette réussite est un miracle de la mesure et de cette intelligence que j’appelle l’intelligence sensible. Il faut dire, en passant qu’une exquise sensibilité rencontre le ton juste de l’amour plus que toutes les forces déchaînées de la passion. Puis, en art, un sens exquis de la volupté n’est pas sans toucher à une merveilleuse intelligence. On ne peut comparer les sommets de notre Debussy qu’aux cimes préférées de la poésie et de l’art, à telles scènes du Soir des Rois ou de Cymbeline, et aux paysages si tendres où trempent les visions amoureuses de Watteau.

Il faut bannir de l’art la superstition de la masse et les moyens de la quantité. Cette religion est celle de la musique depuis cent ans : elle est trop grossière. Quand un artiste nous fait toucher le fond du sentiment, quand il nous émeut dans ce cœur du cœur, qui est la rêverie de notre entendement d’amour, il possède le plus beau de l’art ; il en détient tous les prestiges. Berlioz, avec ses mille instruments, ses canons et ses bombardes, s’évanouit d’un seul coup devant un violon unique en un simple prélude de Jean-Sébastien Bach, Notre Père. On parle vainement du géant Victor Hugo et de Rubens, colosse : Verlaine et Watteau sont d’un bien autre prix. Et certes, ce n’est pas pour rien que Debussy, dans mon esprit, donne la main à Watteau et à Verlaine, les Trois Grâces Françaises.

Page 1