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DOUZIÈME CHAPITRE

SES dernières œuvres n’ont pas été comprises. On y a vu un jeu de la forme rare. L’extrême audace de l’harmonie a trompé sur les sentiments : Ici, le parfum cruel de la fleur égare le musicien qui la respire ; il ne discerne plus assez la nature de la plante et la beauté lui échappe.

Pauvre Debussy ! Les Épigraphes, avec les deux Sonates pour le violoncelle et le violon, ne sont pas sans doute ses chefs-d’œuvre ; et pourtant, il y fait quelques-uns des aveux les plus secrets et les plus déchirants que l’art ait jamais arrachés à un artiste. On ne saurait imaginer plus de simplicité dans le plan et plus d’étrange curiosité dans le goût sonore : ce contraste est surprenant. Le raffinement de l’harmonie, la sincérité encore plus que l’audace n’y sont pas le moins du monde un effet de la recherche, mais au contraire l’expression la plus directe de l’instinct et de la sensibilité ; ici, le soupir, le cri étouffé, l’abandon du corps torturé, l’angoisse de la maladie sont musique. Il n’en est pas d’autre exemple. C’est la douleur qui parle, et la pire de toutes, la douleur physique, la pointe sans remède qui s’insinue dans le cours des idées et vient les interrompre ; le mal les altère en Debussy et ne les trouble pas ; il les suspend, sans réussir à les brouiller ; l’ordre intérieur, la clarté de l’intelligence restent admirables ; le témoin de la sensation demeure incorruptible. Et rien n’est plus extraordinaire que cette lucidité. L’esprit n’a pas cessé d’être le maître : il halète seulement ; il va par frissons et par sursauts ; si la fièvre traverse ses rêves et les rend tristes à frémir, il modèle cette fiévreuse tristesse, il en dessine les contours ; et de son délire même, sa fidèle lumière fait un pur cristal. Il garde sa grâce dans le désespoir ; il ne perd pas tout sourire dans la brume des tourments. Sobre et contenue, cette musique déchire l’imagination par tout ce qu’elle livre du musicien et ce qu’elle laisse supposer. Il n’est guère croyable qu’on ait pu trouver du calme et de l’allégresse dans les Épigraphes. La lumière éclaire parfois la plus irréparable misère, et qu’on n’eût pas sondée. Le calme, ici, est celui de la rémission ; l’apaisement, la ruineuse lassitude, la sueur qui succède au feu de l’insomnie. Le souffle court, la mélodie entrecoupée de spasmes, interrompue de brusques heurts, de contractions et de tressaillements, pas une ligne qui ne trahisse l’homme à la question, sur le lit de supplice. Les songes qui le visitent encore, les images caressées passent dans une vapeur si lointaine que l’artiste semble leur dire adieu d’un autre monde.

Accords souffrants, dessins repliés sur eux-mêmes, le martyre de la maladie mortelle s’en exhale avec des lancinements et des angoisses presque intolérables. Par miracle, le poison qui empêche le vol de la musique, ne l’alourdit pas ; il l’entrave, sans lui ôter sa légèreté originelle ; il retient l’aile, il tire sur elle jusqu’à faire crier la pauvre âme : il ne la coupe pas.

Une partie des Épigraphes semble, impassiblement, le rêve d’un supplicié, tandis qu’il est sous l’influence de l’opium : il contemple ses tourments ; il les raconte, en paroles brèves ; mais il paraît en être détaché. Dans l’autre, il est réveillé ; il ne regarde plus sa souffrance : il souffre. L’unité ne manque pas à ces œuvres pantelantes et saccadées ; mais elle est presque partout suspendue par le cri sourd et le frémissement. Fragments, si l’on veut ; mais quelques-uns d’une force et d’une beauté entières. Quant au génie, il est toujours aussi original. Le premier temps de l’une et de l’autre Sonate, je ne sache rien qu’on y puisse opposer depuis un siècle, dans la littérature du violoncelle et du violon. Deux ou trois passages de la Sonate pour violon sont dignes de Jean-Sébastien Bach. Là encore, dans la dernière œuvre sortie de sa main, Debussy montre la plus rare de ses vertus, dans une pureté incomparable : la sobriété ne peut aller plus loin. Il la pousse jusqu’à l’avarice, jusqu’au dédain de plaire, lui qui est tout charme et tout désir de charmer. Quand il nous découvre une perle sonore d’une suavité merveilleuse, je lui en voudrais de ne jamais me la présenter deux fois : il la dérobe aussitôt ; il en sait le prix, et on dirait qu’il la dédaigne. Ah, c’est trop bien répondre à la plus belle exigence de l’art, et trop selon mon goût, pour que je puisse lui en tenir rigueur et que je le lui reproche. Le Titan Wagner, quand il saisit un filon de grandeur et de beauté, il ouvre toute la mine ; il l’exploite en tous sens ; il ne s’en lasse pas ; il répète l’idée passionnée sous toutes les formes ; il ignore la satiété ; non seulement, il l’épuise : il ne craint pas de l’enfler, à l’occasion, et de l’appauvrir ainsi en la rendant vulgaire. Comment d’ailleurs lui en faire grief ? Cette insistance formidable est son génie propre. La réserve de Claude Achille est le génie contraire : parfois, elle n’est pas moins puissante que l’entassement, et elle ne donne pas un moindre sentiment de la profondeur ; mais elle les dissimule : peut-être, cette passion concise, ce dédain de tout effort, sont-ils, dans l’ordre pur de l’art, au delà même du pathétique. La plus belle victoire de l’artiste est celle qu’il s’assure sans avoir l’air d’y toucher : au lieu d’une complaisance ou d’une concession facile au goût moins relevé des autres hommes, elle est le sacrifice exquis de l’artiste à sa propre et plus parfaite beauté. Le porche de Chartres en offre de sublimes exemples. Il en est ainsi dans Stendhal et dans Racine. Que Debussy y fasse penser, quelle clarté sur son génie : la merveille en est d’autant plus précieuse qu’elle est plus rare en musique. Le musicien est sans retenue, le plus souvent : il est un artiste qui, d’abord, s’épanche et qui ne sait presque jamais se borner. Debussy n’a pas son pareil pour la mesure : son art n’est tavelé d’aucune intempérance.

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